‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 7 sur 78 · FERDINAND FABRE · texte numérisé non relu

FERDINAND FABRE

Toussaint Galabru. — 1887

L'auteur de VAbbé Tigrane nous donne encore, sous un autre aspect, une étude sur le clergé; étude fidèle et dénuée de cette préocupation banale des esprits vulgaires, qui ne parlent du prêtre que pour le dénigrer et se créer des sympathies suspectes. Il s'agit d'une sorte de paysan sorcier des montagnes des Cévennes; personne mieux que M. F. Fabre ne sait mettre en scène et faire agir les gens de ce pays. Parmi les plus charmants épisodes, je citerai celui qui nous peint les agitations d'un pauvre prêtre adorant la chasse, entendant chanter les cailles près de lui, qui a un fusil et à qui la discipline ecclésiastique défend de s'en servir. Le livre se termine par une page de maître.

la mort de Toussaint Galabru, à qui on apporte r Extrême-Onction et qu'on administre publiquement. La scène est saisissante et je voudrais la citer tout entière ; en voici un court extrait :

— Où est Vincinet? demanda M. le curé.

Le jeune homme, à genoux contre le perron du foyer, se mit debout.

— Approche, mon enfant,

Vincinet voulut fiire un pas: mais il chancela, et si Cardelle et Lalie, qui le guettaient, ne fussent accourues, il tombait.

Quand les assistants virent ce garçon, le plus beau, le plus robuste de la montagne, blanc comme un linge, le pas iuiJécis entre la jeune fdle et la vieille femme qui le soutenaient, ils ne purent retenir leurs larmes. Un entraînement de sympathie douloureuse emporta les cœurs, et des gémissements, des sanglots remplirent la maison.

— Viens, mon enfant, viens avec moi, lui dit NizeroUes, le prenant par la main et l'entraînant.

Vincinet alla d'un pas plus ferme. Il touchait au chevet de son père. Alors Baplistin NizeroUes, d'une voix où coula librement » le lait de toutes les tendresses humaines » :

— Toussaint Galabru, dit-il, n'ayant pu recevoir l'aveu de vos péchés par le fait de la maladie qui vous clôt la bouche, il m'est interdit de vous administrer le saint viatique; mais je vais vous appliquer le sacrement de TExtrème-Cnction, et c'est Vincinet, votre Vincinet qui me servira d'acolyte durant la cérémonie. Lui qui vous aime, que vous aimez, vous découvrira la poitrine, vous découvrira les pieds. Le contact des doigts de votre enfant vous sera si doux! Toussaint Galabru, Dieu veut qu'au milieu de vos

, remords vous soyez consolé.

Le moribond eut un imperceptible mouvement de tête ;

encore une fois la fente de ses yeux s'entr'ouvrit, et un i commencement de regard passa, dirigé vers Vincinet.

— Hàlons-nous, lui dit Nizerolles.

Hélas! il eut beau se hâter; il n'avait pas trempé le 1 pouce dans le saint chrême, décrit une croix sur le front I du sorcier, que la face de Galabru prit des tons plomi: bés, s'altéra, eut une immolnlité inconnuejusqirici, l'immobilité de la pierre qu'amène chez l'être humain le brusque , arrêt de la vie.

— Monsieur le curé, il devient noir I s'écria Vincinet reculant épouvanté.

— « Les ombres de la mort », murmura Nizerolles, allant vers la petite ^able qui lui servait d'autel.

— 11 est donc mort? il e?t donc mort?

L'officiant, en train de passer sur ses doigts de la mie de pain pour enlever la trace des huiles consacrées, se retourna et lança un dernier regard dans la direction de Toussaint Galabru.

— Oui, mon enfant, il est mort.

Et, retrouvant sa voix retentissante de clairon :

— De profimdisl... enlonna-t-il.

C'était le signal du départ.

Paysans et pajsannes, effrayés, quelques-uns poussant des cris, se bousculèrent aux portes. La colonne, croix en lête, chantant au départ comme à l'arrivée, descendit les pentes vers le hameau de Véréuous. Tout à coup, mon ami Nizerolles eut un mouvement de cœur admirable. Sur le point de quitter les Vignères, il déposa le saint ciboire sur la table; puis, rétrogradant jusqu'au perron du foyer, où Vincinet s'était affaissé, en il tremblait, où il greloitail, où il pleurait environné de Lalie, de Cardetie, de M. NizeroUes-Closcard, de Tourenque, il lai dit ces belles paroles .

— Mon fils, voici celle que Dieu a envoyée vers toi pour te consoler dans n'importe quelle épreuve de la vie.

Et entre les mains froides et ci'ispées du jeune homme,

qu'il n'ouvrit pas sans peine, il déposa la menotte brûlante de Lalie.

Cola fait avec une simplicité touchante, il rejoignit la procession, qui s'éloignait en chantant :

Si iniquitates obscrvaveris^ Domine, Domine, quis suslinebit?

Quoi de plus touchant que ce récit écrit sans rechercher d'effet, sans artifices d'éloquence, rien qu'avec les mots usuels de cette belle langue française mise si cruellement à la torture en ce moment.

vu

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