‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 61 sur 78 · CHARLES BIGOT · texte numérisé non relu

CHARLES BIGOT

De Paris au Niagara. — 1887

Sous ce titre, De Paris au Niagara, M. Charles Bigot vient de faire paraître, chez Dupret, une très intéressante relation de son voyage à New- York, à l'occasion de l'inauguration de la statue faite par Bartholdi. Rien de plus amusant, c'est le mot, que de suivre ce voyageur qui a tout regardé et tout retenu, depuis les grandes jusqu'aux moindres choses, jusqu'aux silhouettes des moineaux qu'on a importés là-bas.

Us sont en train d'achever la conquête du continent ; aucun émigrant n'a aussi bien prospéré. Le moineau est partout chez lui, hardi, effronté, pillard, s'accommodant de tout, se débrouillant partout, merveilleusement fait pour le struggle for life. 11 ramasse toutes les graines qui traînent.

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entre dans toutes les cages, n'a pas plus peur des ours que des gens, toujours l'œil au guet, l'aile prompte tt la patte leste. Il s'est naturalisé Yankee dès le premier jour.

Jusqu'à la fameuse sirène qu'ont le bonheur cVignorer ceux qui n'ont pas pris la mer pour les grands voyages.

Elle n'a l'air de rien, la sirène, quand on la regarde : un mince tuyau, muni d'un léger renflement, au-dessus des chaudières d'un bâtiment. Mais que la vapeur s'échappe dans ce tuyau à la pression de quelques atmosphères, qu'elle mette en mouvement un certain nombre de lames de métal : alors cet appareil, qui semble inoffensif, devient aussitôt quelque chose de terrible, de formidable, d'affreux !

A peine le canon des bâtiments de guerre américains s'est-il l'ait entendre, que tous les yachts, tous les bateaux, tous les ferry-boals qui nous entourent veulent aussi donner signe de vie, faire du bruit, prendre leur part de la fête. Et, comme sur un signal, voici .toutes les sirènes qui se mettent en mouvement. Imaginez qu'elles sont deux cents, deux cent cinquante, trois cents; que toutes, ensemble, donnent de la voix, et sifflent, et grincent, et mugissent, et hurlent ! Chaque bateau lient à se signaler, à se distinguer, à se faire entendre au-dessus du bateau voisin. Chacun donne tout ce qu'il peut donner. On est ahuri, assourdi, abasourdi; à la lettre, c'est à rendre fou. On se met les doigts dans les oreilles; on voudrait être sourd pour tout de bon. Rien, non, rien ne saurait donner l'idée d'un pareil sabbat à ceux qui ne l'ont pas entendu !

Quand ce grincement a duré cinq minutes, on espère enfin qu'il va s'arrêter. Il se fait une accalmie. La plupart des sirènes se sont tues. Mais non! Il en est une qui, plus

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persévérante, ne veut pas se taire encore; elle continue son solo au milieu du silence, et les autres bientôt, se piquant d'honneur pour ne pas rester en arrière, de recommencer leur grincement ! Elles donnent toutes de nouveau avec un effroyable ensemble. Puis, nouvelle accalmie et, aussitôt après, nouvelle reprise. C'est à croire que ceux qui n'ont pu trouver place dans l'île ont juré d'empêcher la cérémonie de s'accomplir. 11 faut vingt minutes entières — et quelles longues minutes ! — avant que le silence se produise.

Je ne cite, bien entendu, qu'au hasard, car le livre contient bien d'autres observations de plus haute portée.

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