‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 62 sur 78 · ANATOLE CERFBEER ET JULES CHRISTOPHE · texte numérisé non relu

ANATOLE CERFBEER ET JULES CHRISTOPHE

Répertoire de Balzac. — 1887

Un livre des plus curieux, par son but et par son exécution, vient de paraître chez Calmann^Lévy ; c'est le Répertoire de la Comédie humaine de Balzac ^ dû à MM. Anatole Cerfbeer et Jules Christophe. Avec autant de soin qu'y mettraient les historiens les plus scrupuleux, les auteurs de ce dictionnaire ont relevé dansS leurs biographies les moindres faits des personnages créés par le grand romancier. En lisant ce répertoire, on oublie que tous ces héros, grands ou petits, sont sortis de l'imagination humaine, tant ils sont pétris d'observation et de vérité. La réalité s'y confond de la façon la plus étonnante avec U fiction, quand Balzac y met un personnage

historique en scène. Je prends quelques notes au hasard; voici, par exemple :

Thouveniii, célèbre artiste, mais inexact fournisseur, fut, en 1818, chargé par M'"'' Anselme Popinot (alors M"« Birolteau) de relier, pour le parfumeur César Birotteau, les œuvres de Bossuet, Racine, Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu, Molière, Buffon.

Plus loin :

Jean, ouvrier terrassier sans doule, un peu jardinier peut-être, vers novembre 1819, travaillait dans une prairie au bord de la Loire pour le compte de Félix Grandet, comblant des trous laissés par des peupliers coupés et en plantant d'autres {Eugénie Grandet).

Jean, l'un des domestiques du duc de Gi'andlieu, en mai 1830 {Splendeurs et Misères des Courtisanes).

Enfin, le chef-d'œuvre, la biographie de Bonaparte.

Bonaparte (Napoléon), empereur des Français ; né à Ajaccio le 13 août 1769 ou 1768, suivant une double version; mort à Sainte-Hélène le 5 mai 1821. — En octobre 1800, alors premier consul, il recevait aux Tuileries le Corse Bar- Iholomeo di Piombo et tirait d'embarras son compatriote compromis dans une vendetta {La Vendetta). Le 13 octobi'e 1806, la veille de la bataille d'Iéna, il était rejoint, sur le teiTain même, par Laurence de Cinq-Cygne, venue tout exprès de France, et lui accordait la grâce des Simeuse et des Hauteserre, compromis dans l'affaire de l'enlèvement du sénateur Malin de Gondreville {Une Ténébreuse affaire). On vit Napoléon Bonaparte s'intéresser fort à son lieutenant

324 LA BATAILLE LIÏTRAIREE

Hyacinthe-Chabert, pendant le combat d'Eylau {Le Colonel Chabert). En novembre 1809, il était attendu à un grand bal donné par le sénateur Malin de Gondreville ; mais il fut retenu aux Tuileries par une scène qui éclata, le soir même, entre Joséphine et lui, scène qui révéla le procliain divorce entre les deux époux {La Paix du Ménage). 11 excusa les manèges infâmes du policier Contenson {V Envers de l'Histoire contemporaine). En avril 1813, passant une revue sur la place du Carrousel, à Paris, Napoléon remarqua M"'^ de Chalillon, venue là avec son père pour voir le beau colonel d'Aiglemont, et, se penchant vers Duroc, il lui dit une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal [La Femme de trente ans).

On juge de l'importance du travail en se rappelant que, selon Théophile Gautier, la Comédie humaine comprend deux mille noms de personnages !

LUCIEN PEREY

Une grande dame au XVIir siècle. — 4887

M. Lucien Perey a publié chez Calmann-Lévy un des livres les plus intéressants sur le xviii^ siècle il est intitulé : Histoire d'une grande dame au dix-huitième siècle ; c'est l'histoire de la princesse Hélène de Ligne, d'après ses mémoires commencés à l'âge de dix ans à l'Abbaye-aux-Bois. Je ne sais rien de plus charmant que ces pages remplies de naïveté et de sincérité, et les plus grands écrivains qui voudraient faire parler une enfant devraient s'incliner devant les mémoires de la petite princesse et reconnaître en elle un maître. Car, il faut le dire, jamais le talent ne suppléera à la nature, et dix lignes ingénues de la main d'un enfant sont souvent plus proches de la perfection que les écrits IV 19

les plus consciencieusement travaillés avec renforts de notes et de documents. A part le charme que je signale, je trouve dans ce livre un intérêt particulier : la connaissance, par les faits, de la femme du siècle dernier, et l'explication du rôle qu'elle a joué alors dans notre société. Rien de plus facile quand on a lu ce livre que de savoir d'où est venue sa faiblesse et d'où lui venaient aussi la force et le courage qu'on lui trouve aux jours de la Révolution.

Mais retournons aux jours d'enfance de la future princesse de Ligne. J'extrais ce récit charmant du commencement du livre. La petite fille a joué je ne sais plus quels tours à une chatte qu'elle adorait ; elle lui a mis des coquilles de noix aux pattes, l'a enfermée dans une armoire ; on lui enlève la pauvre bête qui répondait au nom de la Grise et on lui dit qu'on la donnera au premier venu :

Alors je me mis si fort à pleurer et à crier que M"« de Choiseul, M"*^^ de Contlans, ma femme de chambre et les leurs accoururent dans ma chambre, ne sachant ce qui arrivait ; je leur dis que j'étais la plus malheureuse du monde, que ma bonne voulait donner la Grise et que je ne pouvais pas vivre sans elle, que je voulais la Grise et qu'on me la donne et que j'allais lui demander pardon.

Je n'eus plus de repos qu'on n'eût mis la Grise sur mon lit; je la pris dans mes bras, je l'embrassai, je lui baisai les pattes, je lui promis que je ne le ferais plus. Alors ma bonne dit qu'elle consentait à garder la Grise, mais que je n'aurais le lendemain que du pain sec à déjeuner.

Je me trouvai trop hoiireuso d'en être quitte à si bon marché, chacun s'en retourna chez soi et je dormis tranquillement le reste de la nuit.

Quelque temps après, on fit faire à Hélène une première confession. Malgré ses huit ans, elle suivit l'instruction pendant plusieurs jours, et dom Phémines, le directeur des pensionnaires, lui fit faire une retraite et lui donna pour point de méditation l'obéissance, sujet fort bon à méditer pour une espiègle déterminée. Après sa retraite, elle se confessa et, malheureusement, elle ne nous raconte point ses aveux ; elle rentra assez fatiguée, mais fort satisfaite de sa journée et se croyant tout à fait grande personne ; la suite de son récit est d'une naïveté charmante.

Le soir, sœur Bichon était venue voir ma bonne et, pendant que M"^ Gioul, ma femme de chambre, me déshabilait, sœur Bichon me dit qu'elle se recommandait à mes prières (car bien que je les fÎ3se en commun à la classe, cependant, avant de me mettre au lit, on me les faisait encore dire). Je dis à sœur Bichon : « Que voulez-vous que je demande au bon Dieu pour vous ? » Elle me dit : « Priez le bon Dieu qu'il rende mon âme aussi pure que la vôtre est dans ce moment. » Je dis donc tout haut à la fin de ma prière : » Mon Dieu^ accordez à ^œur Bichon que son âme soit aussi blanche que la mienne devrait être à mon âge si j'avais profilé des bonnes leçons qu'on m'a données. » Ma bonne fut enchantée comme j'avais arrangé cette prière et m'embrassa ainsi que sœur Bichon, M"^ Gioul et mie Claudine. Quand je fus dans mon lit, je demandai si c'était

un péché de prier pour la Grise. Ma bonne et sœur Bichon dirent que oui et qu'il ne fallait pas parler de la Grise au bon Dieu.

Ensuite, comme je n'avais pas sommeil, sœur Bichon vint auprès de mon lit et elle disait que, si je mourais cette nuit, j'irais tout de suite en paradis ; alors je lui demandai ce que l'on voyait en paradis. Elle me dit: « Figurez-vous, ma petite poule, que le paradis est une grande chambre toute en diamants, rubis, émeraudes et autres pierres précieuses. Le bon Dieu est assis sur un trône. Jésus-Christ est à sa droite et la bienheureuse Vierge à sa gauche •, le Saint-Esprit est perché sur son épaule et tous les saints passent et repassent. > Pendant qu'elle me racontait cela, je m'endormis.

L'espace m'est trop limité pour donner une autre citation de ce livre plein de charme, maisjenepuis m'empêcher de signaler aussi des pages véritablement émouvantes sur la prise de voile d'une demoiselle de Rastignac.

Page 1