LOUIS ULBACH
Les quinze joies du mariage. — 1887
Les quinze joies du inariage ; combien de gens connaissent par son titre ce livre curieux du xv^ siècle, attibué à l'auteur du Petit Jehan de Saintré, mais combien peu aussi ont pris la peine de l'ouvrir ! il en vaut cependant la peine, et nous devons un remerciement à la librairie des bibliophiles qui l'a remis au jour d'une façon aussi séduisante. Illustré de délicates et charmantes eauxfortes d'Ad. Lalauze, éclairé par les notes et le glossaire de M. D, Jouaust, et précédé d'une préface de Louis Ulbach, ce livre va prendre enfin le rang qui lui est assigné sur les tablettes des bibliophiles. Je n'ai pas à expliquer l'idée de cet ouvrage ironique de forme, profond de sens ; dans son étude,
Louis Ulbacli a merveilleusement fait comprendre le charme et la portée de chaque chapitre, et j'avoue qu'outre les quinze joies du mariage j'en trouve une seizième qui est de relire son exquise et solide préface. Une à une il explique les prétendues joies du mari, et je coupe un peu à droite et à gauche dans cette moisson d'observations.
La Première Joye, c'esl-à-dire la première désillusion, vient de la coquetterie de la femme nouvellement mariée.
Xavier de Maistre a dit dans le Voyage' autour de ma chambre : ;< Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari. Le bal seul devient Tamant. »
L'auteur des Quinze Joyes nous montre celle aurore de la parure, celte décroissance de l'amant, ce crépuscule du mari qui n'esi plus que l'acheteur. Sans doute, à ces premiers bals pour lesquels la femme quémande, la nuit, une robe, entre un baiser et une bouderie, elle rencontrera le premier amant ; mais celui-là deviendra le prétexte tôt oublié, comme le mari sera le commissionnaire méprisé.
A propos de certaines observations de l'auteur des Quinze Joies, Louis Ulbach s'écrie, et très justement :
Toutes ces ruses sont admirablement décrites. C'est uno bien grande erreur de croire que la psychologie dans le roman est une invention moderne. Nous n'y avons introduit que la grossièreté.
Plus loin, à propos de ces questions de filiations et de paternités illégitimes, je trouve cette charmante page :
LITTERATURE ^HSl
Que fera-t-il sous le c iup de celte treizième joie ? Reprcndra-t-il sa femme au mari, qui la rendrait peut-être? Reprendra-t-il ses enfants en déshonorant leur mère ? Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de retourner à l'armée pour y mourir ; mais qui voudrait d'un invalide ? Si la mort ne le prend, il se donnera à la mort.
Cette joye a été souvent mise au lliéâtre et dans les romans. La Sibérie nous a donné des sujets de drames pareils, et on en a fait des comédies bouffonnes, même des pantomimes.
Je me souviens de Pierrot, aux Funambules, revenant de la guerre de captivité, trouvant des enfants nombr?,ux que son ami Arlequin avait eu la prévoyance de lui ménager. Mais le remords avait troublé l'adultère, et les enfants étaient venus au monde, Arlequin d'un côté. Pierrot de l'autre. Le pauvre papa Pierrot les embrassait du côté Pierrot, les souftletait du côté Arlequin ; puis, comme tout s'arrange dans le théâtre contemporain. Pierrot prenait son courage et son sabre de guerre à deux mains, coupait les enfanis dans la longueur, collait entre elles les moitiés semblables, faisait de petits Arltquins et de petits Pierrots, s'amusant ensuite à chasser ceux-là tout en embrassant ceux-ci avec tendresse.
La conclusion de l'examen général du livre, ou tout au moins le paragraphe suivant que je lui emprunte, est aussi touchante qu'éloquente :
Nous avons tous vu ce tableau:
L'homme a subi les misères racontées dans chacun de ces chapitres. Il a été malheureux, trompé, honni, ruiné. Il est courbé sous le fardeau de ses douleurs, mais il a près de lui sa compagne, non pas repentante peut-être, mais écœurée de sa vie coupable, lasse de ses fautes, et trouvant bon de
s'appuyer, cacochyme, mourante, sur le bras de sa victime. Alors parfois, souvent, entre ces êtres enchaînés et que la mort va délivrer, il se fait, aux dernières années, comme un lien nouveau. Les neiges accumulées ont refroidi les rancunes. On n'a plus le temps de recommencer la vie ; mais on essaye d'une amitié finale, d'un accotage de deux infirmités. L'habitude a endormi les douleurs cuisantes. Le mari et la femme ne sont plus que deux commensaux, à la même table, qui n'ont plus assez d'appétit pour se disputer les plats. Ils s'aident à manger. Ils se versent à boire en tremblant, et, si l'on meurt brusquement, l'autre est tout étonné de trouver un3 dsrnière larme dans ses yeux desséchés pour la laisser tomber sur la main qui se raidit dans la sienne, et qui ne r<^gratigne plus depuis longtemps.
L'esprit ainsi préparé, le lecteur peut ouvrir ce joli petit recueil ; il en saisira les moindres intentions et verra que, sous un titre d'apparence légère, il pourra trouver matière à réfléchir.
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