LORÉDAN LARCHEY
Cahiers du Capitaine Goignet. — 1887
Nous avons parlé dernièrement de la belle réimpression que la librairie Hachette venait de faire des Cahiers du Capitaine Coignet, ce récit si naïf, si original des campagnes d'un brave soldat de 1776 à 1850, recueillis par M. Lorédan Larchey. Je n'ai plus à insister sur l'intérêt exceptionnel de ces mémoires dont le succès grandit chaque jour. Je ne puis que signaler le soin tout particulier avec lequel la maison Hachette vient de faire un superbe livre de ces simples cahiers.
Pour arriver à ce résultat, la grande librairie a appelé à son aide un peintre dont le renom lui était une garantie, M. J. Le Blant, le peintre de ces tableaux historiques si vivants, de ces scènes sai-
sissantes qui lui ont valu de si légitimes succès. Jamais l'auteur de VExécution de Charette, du Bataillon carré n'a été mieux inspiré, et sur les cent sujets dont il a illustré le livre, la moitié seraient de véritables tableaux qui grandiraient encore la réputation du jeune maître. On ne saurait trop louer aussi l'esprit avec lequel il a traduit, sans trivialité, les traits humoristiques du brave capitaine.
A propos de ce livre, doublement intéressant et par les beaux et émouvants dessins de M. Le Blant et par son texte, je citerai le passage suivant d'une lettre que le peintre écrivait l'an dernier à un de ses amis.
... Du reste, j'ai de la chance, je viens de trouver à Auxeri'e une personne fort complaisante qui s'est mise à ma disposition, c'est M. Monceaux, pharmacien.
Il a beaucoup connu Coignet, il l'a empaillé ! C'est tout ce qu'il y a de plus drôle. Il me vient de me mener devant la boutique de Coignet et les explications pleuvent. L'ami Boulenger, qui est venu avec moi, sort son appareil photographique ; cela va marcher vite, tant mieux, car Auxerre n'est pas gai.
Comme je te le disais, M. Monceaux a beaucoup connu Coignet, il le voyait tous le? jours au café Milon (dont il est souvent question dans les métuoires). C'était un type extraordinaire que ce vieux dur à cuire ; tigure-toi qu'il n'avait qu'une idée, celle d'être embaumé. Toutes les fois qu'il passait devant la boutique de son ami Monceaux, il lui criait du seuil de sa porte : Ça coùterait-il bien cher de m'empailler ? Bref, quand il mourut, on trouva dans son testament S9 volonté d'être embaumé par son ami Monceaux à
qui il laissait oOO francs pour cette opération. Il laissait 700 francs pour un grand repas à l'issue de son enterrement ; on invita tous ses amis et les commis voyageurs habitués du café Milon, à qui le vieux brave racontait ses campagnes, et débitait ses mémoires — car il les avait fait imprimer à Auxerre, et le dépôt en était dans le comptoir du café Milon. Il avait ainsi sous la main le patient et l'instrument. — Avez-vous acheté ma belle ouvrage, disait-il à toute nouvelle figure? et il fallait dunner ses cent sous.
Je renvoie au livre même qui, par la naïveté, la sincérité des détails, et surtout le souffle qui l'anime, doit rester au nombre des ouvrages patrio tiques qu'il faut encourager.