ROBERT DE BONNIÈRES
Mémoires d'aujourd'hui. — 1888
Les Mémoires d'aujourd'hui, que M. Robert de Bonnières vient de publier chez Ollendorfï, forment la troisième série de ces articles études qui ont été si remarqués dans le Figaro ; ces mémoires ne contiennent pas seulement des articles déjà parus, mais des documents nouveaux, qui y ajoutent un intérêt d'actualité. N'ayant plus à les apprécier, j'en citerai ce passage relatif à Alfred de Musset et à M. Grévy.
Un de leurs amis communs m'a rapporté que, lorsque l'on montait quelque partie fine dans les conciliabules du café de la Régence, on se demandait les uns aux autres •
— Allons-nous prendre Grévy ?
Et Musset répondait :
~- Oui, c'est un bon garçon»
Grévy était en effet un bon garçon, bonhomme, gracieux, grave, amoureux et finaud.
Grévy rendit d'ailleurs à Musset quelques services.
Après la brouille avec George Sand, ce fut lui que Musset chargea de réclamer ses lettres à sa maîtresse infidèle. Grévy écrivit une lettre d'avocat : — « Madame, chargé des intérêts de M. de Musset, etc.. » George Sand répondit qu'elle était en voyage et rendrait les lettres à son retour, ce qu'elle ne fit pas. Et je crois bien qu'elle s'en servit pour son roman, après la mort de Musset.
Pour ceux qui connaissent bien M. Grévy, il n'y a rien que de naturel à le voir mêlé à ces amours fameuses.
Et cette page macabre à propos de Schopenhauer :
En Iialie, il allait dans les musées avec un sentiment de respect.
— Il faut, disait-il, se comporter avec les chefs-d'œuvre de l'art comme avec les grands personnages : se tenir simplement devant eux et attendre qu'ils vous parlent.
En présence des hommes, il reprenait le sourire cruel qui est le pli impérissable de sa nhysionomie.
Il l'avait encore sur son lit de mort. Les deux disciples qui le veillaient s'en allèrent, au milieu de la nuit, fumer leur pipe et discuter un point de doctrine dans la bibliothèque.
De là, ils entendirent le bruit clair d'un choc dans la chambre où le mort était seul en face du Bouddha d'or. Après quelques hésitations, ils rent''èrent dans la chambre mortuaire et virent avec horreur que leur maître défunt était méconnaissable. Il ne souriait plus; sa bouche n'était plus moqueuse. Leur élonnement cessa quand ils découvrirent par terre, à côté du lit, le râtelier qui s'était échappe
de la bouche du mort et avait fait ce bruit qu'ils ne s'expliquaient pas.
Schopenhauer ne ricanait plus.
Mais la physionomie de ses livres garde leur sourire et leur ironie, et le râtelier qu'il a mis aux phrases qui ricanent ne s'échappera point comme l'autre.
Quelle scène effrayante et qui dépasse par la réalité les cauchemards inventés d'Eda-ard Poél