MAXIME DU CAMP
Paris Bienfaisant. — 1888
L'auteur de la Charité privée à Pans, de la Vertu en Fra.ice vient de donner une suite à ces ouvrages si intéressants, en publiant chez Hachette Paris Bienfaisant. M. Maxime du Camp examine au point de vue moral et matériel chacune de ces fondations, dont le but est de venir en aide soit aux libérées de Saint-Lazare, soit aux hommes libérés ; il étudie les associations protestantes, israélites,les Sociétés d'assistance pour le travail, dans leurs communautés, dans leurs cités, hôpitaux, hospices, asiles ; il les suit partout et nous rend compte par des faits de tout ce qui s'y passe. Je cite quelques lignes de son post-scriptum, bien consolant au fond pour ceux que les défaillances de notre société doivent parfois et si justement attrister.
Au-dessus des déceptions qui nous ont frappés, des factions qui nous divisent et semblent nous intligei' un morcelleraent où se cache plus d'un péril, j'ai vu planer de fortes vertus, enracinâmes dans les cœurs, répandues dans toutes les couches sociales, et j'ai senti s'affermir en moi une indestructible espérance. Plus que jamais, après ce long voyage à travers tant de dévouements, je crois en mon pays.
Le patriotisme m'apparait comme un sentiment d'autant plus intime qu'il est plus profond ; il a sa pudeur et n'a besoin ni de clameurs ni de manifestations ; la bienfaisance est une de ses formes d'élite. La victoire, qui n'a jamais été qu'un accident plus ou moins prolongé dans la vie des peuples, ne constitue souvent qu'une grandeur éphémère. La grandeur durable, celle qui forge l'âme et lui donne toute sa résistance, s'acquiert par l'exercice de certaines vertus faites d'abnégation, de respect pour son propre sa- , crifice et de commisération pour l'humilité malheureuse : J ces vertus, la France me paraît les posséder à un degré supérieur. Sous ce rapport, elle est un exemple. Elle s'offre à l'imitation de ceux qui la décrient, après l'avoir adulée, l'avoir invoquée, avoir dû leur salut à ses bienfaits. En politique elle a souvent poussé la générosité — la charité — jusqu'à l'imprudence. Si dans le bavard des batailles elle a tléchi sous le nombre, contre lequel du moins elle a lutté jusqu'à épuisement, elle n'a répudié ni l'amour du travail, ni le culte de la bonté ; elle a gardé intacte la gloire de son àme, et cela suffit, si elle le veut, pour don- | ner un point d'appui inébranlable à ses destinées.
Dans nos provinces, lorsque au jour de l'Epiphanie on lire la fève du gâteau des rois, la part du pauvre est réservée la première ; de même dans le budget du plus petit ménage, dans la bourse de recoller, dans la caisse du mil-
lionaaire, le pauvre a sa part, qui jamais n'est détournée. Sans craindre d'èlre éconduil, j'ai frappé à bien des portes diftérentes, et partout j'ai aperçu la charité s'ingéniant à s'accroître et redoutant de n'avoir point assez fait. Elle a un tel besoiii do s'offrir, qu'elle est sans méfiance ; c'est pourquoi j'ai terminé celte série d'études en dévoilant les manœuvres de la fausse indigence ; car chercher à secourir la misère et encourager les instincts mauvais, c'est commettre une erreur que la bienfaisance a le devoir d'éviter.
On peut dire cela à Paris sans le blesser, car le nombre des gens pervers qui cherchent à l'exploiter, qui vivent en l'exploitant, témoigne en sa faveur. Il ne lui déplaît peutêtre pas (l'être trompé, et l'on croirait qu'il s'y prête. Que de fois, devinant que l'on se joue de sa bonté, le Parisien ne s'est-il pas dit : « Après tout, le pauvre diable en a peut-être besoin, et, s'il ment, tant pis pour lui. » A l'honneur de l'espèce humaine, il existe en ce bas monde encore plus de bonté que de friponnerie : ce qui permet aux filous de réussir. Je connais un vieux philosophe qui fuit les hommes pour pouvoir continuer d'aimer l'humanité ; comme on lui demandait le mot d'ordre pour vivre en paix avec soi-même, il répondit : a Rien n'est important que d'être dupe. »
Quoi de plus charmant et de plus consolant que cette dernière réflexion.