‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 67 sur 78 · JULES SIMON · texte numérisé non relu

JULES SIMON

La Revue de Famille. — 1888

Tel est le titre de la revue qui vient d'être fondée sous la direction de M. Jules Simon et avec la collaboration d'écrivains illustres, parmi lesquels Alexandre Dumas fils, Louis Ulbach, Sully- Prudhomme, François Coppée, Alphonse Daudet, Ludovic Halévy, Francisque Sarcey, Paul Bourget, Jules de Glouvet, André Theuriet, Jean Aicard, Henry de Bornier, Georges Ohnet, M""" Henry Gréville, Hector Malot, R. de Bonnières, George Duruy, Eugène Manuel et bien d'autres dont les noms complètent la liste du livre d'or de la littérature contemporaine.

Ainsi qu'on le voit, la Revue de Famille, qui ne fera concurrence à aucune des revues existantes, mais qui prend seulement une place libre, va pa-

raître dans de rares conditions de succès ; en effet, tous les écrivains que nous venons de citer, et qui représentent dans les lettres des personnalités bien distinctes, vont poursuivre, chacun selon la forme de son talent, une idée unique, celle de la conservation, de la consolidation de la famille. Sans dire, avec ceux qui n'ont d'amour et d'admiration que pour le passé, que la famille n'existe plus en France, il faut bien reconnaître que les mœurs nouvelles l'ont quelque peu modifiée, sinon désunie.

Je n'en veux pour preuve légère, entre autres, qu'une mode présente qui consiste, dans les soirées, à éloigner les jeunes filles du salon où leurs mères, leurs pères vont jouer ou entendre la comédie. On les emprisonne, à la lettre, dans une pièce loin du spectacle, les laissant rêver aux inconvenances que leurs parents vont déguster en comité secret. Sans élever cette singulière mesure à la hauteur d'un danger pour la famille, il faut reconnaître qu'elle n'est guère faite pour en resserrer les liens ; elle a le grand tort de laisser penser aux jeunes filles qu'il est des pensées cachées, des paroles inconvenantes qui peuvent charmer les oreilles de leurs mères; naturellement, leur esprit les cherche et, comme la nature humaiae n'est pas parfaite, l'idée de devancer le temps et d'écouter aux portes est une de celles qui leur vient. Rien n'est mieux entendu que ce qui se dit tout bas, nul livre n'est plus lu que celui qui est défendu.

Le meilleur est donc de n'avoir rien à dissimuler à ses enfants et d'élever leur intelligeace en même temps qu'on élève la sienne propre, et cela sans pédanterie, sans que l'esprit, l'art, la gaité, la jeunesse y perdent rien de leurs droits. Dans la Revue de Famille, on écrira comme on parle, à haute voix, dans un salon honnête, de choses honnêtes et belles, sans crainte d'être entendu par les plus jeunes, mais sans s'astreindre pour cela à ne parler que de choses enfantines. L'élément mondain y aura sa place ; les modes et la bibliographie y auront la leur. Une chronique tiendra les lecteurs au courant de tous les bruits qui peuvent être répétés ; un ami de la nature et de la science, M. de Cherville, parlera des champs aux citadins et de la ville à ceux qui vivent à la campagne. Le théâtre aura des articles spéciaux, tout comme l'art, tout comme la littérature; l'hygiène morale et physique y trouveront également leur place.

Je n'ai guère à insister 3ur les mérites des collaborateurs qui sont venus se grouper autour de M. Jules Simon; je n'ai rien non plus à révéler sur le philosophe, autant ami de l'humanité que de la sagesse, sur l'orateur, l'homme d'Etat, trop entiché de justice et de liberté pour avoir accepté les compromis qui sont la condition du pouvoir; je ne puis dire qu'une chose, c'est que M. Jules Simon, resté jeune par l'enthousiasme de tout ce qui est bon et

beau, apportera son contingent d'éloquence et d'expérience à la Revue de Famille. Je devrais ignorer l'article introduction qui commencera le premier numéro, mais je ne puis rester tout à fait discret et je dirai que cette préface, intitulée le Péril moral, est un des chapitres les plus éloquents et, en même temps, les plus spirituels qu'ait écrits l'auteur du Devoir.

En honnête homme qu'il est, il y aborde, avec la discrétion qu'il convient, la question religieuse : « On parle, dit-il, de la foi du charbonnier. J'aime assez la foi du charbonnier pour le charbonnier. Je préfère une foi éclairée, parce que j'aime le progrès de l'espèce humaine par le développement de la raison et la conquête de la vérité. Mais ce que je condamne par-dessus tout, comme philosophe et comme homme politique, c'est l'indifférence. Un homme, ou un peuple, qui ne croit rien, n'est rien. »

Plus loin, à propos du service militaire exigé des séminaristes, je trouve cette ''éflexion charmante :

<( Je disais un jour au cardinal Czacki, quand il était nonce à Paris : --Vous serez embarrassé pour recruter votre clergé. — Je me préoccupe moins, me répondit-il, de ceux qui s'en iront que de ceux qui reviendront. — Je suis tout à fait de son avis, et puisque ma fille va se coixfesser, j'aime mieux que ce ne soit pas à un caporal. »

Puisque je suis sur la pente des indiscrétions et qu'on n'est pas plus coupable pour avoir divulgué trois secrets que pour en avoir raconté un, je signalerai comme une merveilleuse étude la lettre que, dans ce même numéro, M. Alexandre Dumas adresse à M. Jules Simon. C'est de la logique cruelle parfois, ne faisant aucune concession et définissant nettement la façon dont le grand écrivain envisage la famille dans le présent et dans le passé.

Après une très éloquente appréciation de la famille des cités et de celle des campagnes, Alexandre Dumas constate que le paysan est moins sensible que l'ouvrier des villes, le bourgeois ou le riche à la -perte des siens : « Il semble, dit-il, que là le cœur et l'âme soient protégés contre tous les événements par ces corps rugueux et patients, incessamment exposés à toutes les intempéries de l'air. Et puis le cimetière est tout près d'eux; c'est le jardin public; les oiseaux y chantent; les enfants y

ouent ; les morts y sont des amis, des parents qui ne demandent et ne coûtent plus rien, grand argument aux yeux de l'homme de la campagne. Ils

ont partie de cette terre qui a fait partie de leur vie. On pourrait dire qu'elle est de la famille. Ils se confondent ainsi avec l'éternité matérielle et tangible. Les survivants sont à peu près sûrs de reposer à côté d'eux. A quoi bon se lamenter quand on se sépare? On est sûr de se retrouver en un lieu connu de père en fils ; en somme, on ne s'est pour ainsi

dire pas quitté. On ne se dit plus rien, voilà tout; mais le paysan a si peu de chose à dire ; voilà de bonnes raisons pour ne pas souffrir longtemps. »

Je voudrais bien continuer à vous lire ces beaux morceaux, mais tout a un terme, même l'indiscrétion. Bien d'autres chapitres de haut intérêt composeront cette première livraison. Mais véritablement il y aurait crime à ne pas signaler la si touchante Causerie du foyer, de Loui ; Ulbach ; c'est une sorte de lettre que l'auteur du Licre cVune mère adresse à son petit-fils ; il lui raconte comment il a fait sa première communion, et cela en termes tels qu'il ne faut pas chercher à se défendre contre l'émotion. J'en prends ces lignes charmantes :

« La veille de ce jour mémorable, il fallait demander pardon à mes parents et, selon la teneur des instructions reçues, réclamer leur bénédiction. J'obéis avec des larmes aux yeux ; mon père et ma mère étaient aussi émus que moi. Mon père ne m'avait jamais b(ini ; il m'avait seulement beaucoup aimé; mais dany sa volonté candide et sentimentale, il se crut obligé aux gestes solennels remarqués par lui dans les tableaux, et, comme je m'inclinais, il étendit ses deux bras sur ma tête pour me donner une bénédiction irréprochable. Je me sentis le cœur gonflé de cette scène naïve, dont je

souris aujourd'hui, mais qui m'attendrit devant certains dessins de Greuze. »

Comment ne pas parler non plus d'une nouvelle charmante de François Coppée : Le Convalescent. C'est un rien, l'histoire d'un jeune artiste malade que le médecin envoie se refaire au soleil du Midi. Là le pauvre garçon guérit, ses poumons ont repris leur élasticité, la vie est revenue en lui ; mais, en échange de la santé, il laisse un peu de lui-même, de son cœur, chez les hôtes que le hasard lui a donnés ; son corps est en bon état,

Mais son cœur est biea malade I

Le tout raconté avec ce charme que les poètes, et surtout Coppée, mêlent de nature à leur prose.

Je m'arrête, heureux d'avoir, le premier, signalé la naissance de cette revue, tenue sur les fonts baptismaux jiar de si grands parrains. Je n'ai pas besoin de dire que le livre sera beau matériellement. Pour qui les éditeurs et les imprimeurs travailleraient-ils de leur mieux, sinon pour ceux qui doivent faire lire leurs livres par toutes les familles d'aujourd'hui et par toutes celles de demain?

ECOUARD DRUMONT

Fin d'un monde. — 1888

L'auteur de la France juive, M. Edouard Drumont, a publié à la librairie Savine un livre intitulé : la Fin d'un Monde. Cette fois encore, ce sont les Juifs qui endossent la responsabilité de la décomposition sociale européenne, et l'acharnement de l'auteur contre la race sémitique est loin de s'être amoindri. Je regrette, pour ma part, cette persistance qui semble tourner à l'entêtement, et je crois dangereuse la révolution sociale qui peut se trouver au bout de ces théories haineuses.

On peut admettre qu'il est dur de penser que pendant que tant de gens meurent de faim, la fortune de ceux-ci et de ceux-là se compte par centaines de millions ; mais qu'y faire ?

Il n'y a qu'un moyen pratique, c'est regorgement, puis le pillage. Eh bien, j'en appelle à M. Drumont lui-même qui se plaint de notre putréfaction morale, la société vaudrait-elle mieux parce qu'on aurait ensanglanté l'Europe et qu'on aurait dévalisé des gens qui n'ont, en résumé, pris la place des gros banquiers que parce que leur instinct commercial, l'amour et le sentiment de la conservation de leur race leur ont mis en main ce que nous n'avions pas su prendre? Soyons plus intelligents qu'eux si nous pouvons, mais ne nous plaignons pas de l'inégalité des fortunes quand nous sommes obligés de constater celle des intelligences.

La Fin d'u?i Monde est cependant un livre qu'il faut lire et qui, à côté de récits trop passionnés, contient des vérités bonnes à connaître ; il y a dans ces cinq cents pages des faits, des notes historiques sur notre temps qui portent en eux leur moralité; je ne parle pas des exagérations de M. Drumont, qui lui font hébraïser tous ceux qui lui déplaisent. Voici, par exemple, M. Lockroy : ses tendances, sa politique sont contraires aux convictions de M. Drumont : — Je te fais Juif ! s'écrie-t-il, et voilà M. Lockroy devenu Juif. La raison c'est qu'il s'appelle Simon! Le père, la mère de M. Lockroy, son grandpère, commandant en 1808 la citadelle de Turin, étaient tous catholiques; qu'importe 1 il restera Juif pour avoir pris tel ou tel arrêté.

Le grand défaut du livre, je le répète, c'est le

parti pris, la passion. Une fois cette réserve admise, il faut reconnaître une véritable hauteur de pensée dans l'ensemble de l'œuvre, et, ce qui fait pardonner bien des choses, une conviction certaine et l'amour aveugle de la justice.

Dans ce livre désespéré et désespérant, je trouve (les passages comme ceux-ci :

Le cadavre social est naturellement plus récalcitrant et moins aisé à enterrer que le cadavre humain. Le cadavre liumaio va pourrir seul au ventre du cercueil, image régressive de la gestation ; le cadavre social continue à marclier sans qu'on s'aperçoive qu'il est cadavre, jusqu'au Jour oîi le plus léger heurt brise cette survivance factice et montre la cendi-e au lieu du sang. L'union des hommes crée le mensonge et l'entretient : une société peut cacher longtemps ses lésions mortelles, masquer son agonie, faire croire qu'elle est vivante encore alors qu'elle est morte déjà l't qu'il ne reste plus qu'à l'inhumer.

Les sociétés, d'ailleurs, ne meurent point toutes de la même façon.

« Quelquefois, dit Lacordaire, les peuples s'éteignent dans une agonie insensible, qu'ils aiment comme un repos doux et agréable; quelquefois ils périssent au milieu des fêtes, en chantant des hymnes de victoire et en s'appelant immortels. »

Voici, par exemple, de grandes vérités exprimées dans une belle langue, ciui rappelle parfois l'éloquence de Veuillot :

La France, au lieu de se résigner, ou mieux encore de se recueillir, de rentrer en elle-même, d'essaver de guérir,

puisque Dieu, dit l'Écrilure, a fait les nations guérissables, semble vouloir finir dans l'apothéose théâtrale ; elle magnifie sa décadence avec une ostentation vaniteuse, une outrecuidance charlatanesque et délirante qu'elle n'avait point aux jours heureux de sa force et de sa splendeur.

Nous recevons affront sur affront, l'Allemagne fait tirer sur nos officiers à la frontière, l'Italie nous donne le coup de pied de l'âne, l'Europe se partage déjà nos dépouilles, rinvasioa est à nos portes et la Banqueroute va s'asseoir à notre foyer; nous plions sous une dette de trente milliards ; les usines se ferment, notre agriculture est ruinée, nos industriels voient peu à peu tous les marchés du monde leur ^échapper...

Nous autres, fils de la France, voudrions que notre mère eiàt, au moins, une attitude digne devant ses épreuves. Les Cosmopolites, qui ae sont substitués à nous, n'entendent pas de cette oreille ; ils tiennent absolument à ce que la France se couvre de ridicule devant l'univers; il faut que cette nation, si cruellement humiliée, soit grotesque par surcroît et qu'elle déclare, à la risée de tous, qu'elle n'a jamais été si grande, si puissante, si effrayante et si riche.

La tour Eiffel, témoignage d'imbécillité, de mauvais goût et de niaise arrogance, s'élève exprès pour proclamer cela jusqu'au ciel.

Naturellement, la tour Eiffel ne devait pas échapper à la critique de M. Drumont, elle est presque l'œuvre de M. Lockroy. Peu de choses, peu de gens, d'ailleurs, échappent à ses lanières vengeresses; c'est le mal qui l'attire, il a plaisir à l'étaler, ce qui est certes nécessaire pour soutenir sa thèse, moins mauvaise que je ne le voudrais; mais il devrait aussi de temps en temps nous réconforter d'un peu

de bien; il y en a sur la terre, dans la nature humaine aussi, et ce ri'est pas en disant aux gens : « Vous n'êtes que des misérables, des fragments d'une société en pourriture », que vous les ramènerez au bien. Le livre de M, Drumont est chrétien et socialiste; ne semble-t-il pas raisonnable que M. Drumont suive la pensée du Christ, qui était de ne désespérer personne, de donner le remède à tous les maux, et qui, relevant par la confession ceux qui étaient tombés, construisait la société nouvelle avec les débris de l'ancienne, comme on rebâtit un palais avec ses vieilles pierres?

Je continue, parce que ce livre est captivant et que, tout en soulevant la protestation, on sent qu'il est écrit par un homme de talent et de conviction.

Plus loin je trouve, en citant un fait, l'occasion de rappeler une des plus émouvantes poésies d'Henri Heine :

J'ai donné pour lilre à mon livre : la Fin (Vun Monde cl non la Fin d'un peuple. Les auli-es nations, en effet, sont presque aussi malades que nous.

Nous agonisons sur un grabat, dans la chambre déjà déménagée d'où Ton a enlevé peu à peu, en mênîe temps que les valeurs et l'argent, toutes les reliques du Passé, tout ce qui parlait à Pâme, tout ce qui rappelait la vie des aïeux.

L'Autriche, elle, pourrit sur un lit de parade avec

des tentures magnifiques qui cachent le jour etqueles mites sont en train de ronger.

Au fond, elle est plus enjuivée que nous encore. Rothschild règne là avec plus de morgue que chez nous.

Lisez ce simple fait divers.

<i Pendant son passage à Paris, l'archiduchesse Stéphanie fi'est rendue au Père-Lachaise, où elle a déposé sur la tombe de Henri Heine une couronne portant celte inscription : Uimvérairice d'Autriche à son poète favori. »

Ouvrons donc Henri Heine et cherchons ce qui a

pu toucher à ce point le cœur de l'impératrice d'Autriche. Voici justement une pièce qui s'appelle : Marie- Antoine t le ; c'est évidemment cette pièce qui aura ému la souveraine.

<( Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries, et pourtant là reviennent en plein jour les spectres d'autrefois.

" Marie-Antoinette reparait dans le pavillon de Flore; le matin, elle tient son lever avec une étiquette sévère.

<i Dames de cour en toilette. La plupart sont debout, d'autres assises sur des tabourets, en robes de satin ou de brocart d'or, garnies de joyaux et de dentelles.

« Leur taille est fine, les jupes à paniers bouffent, et dessous regardent si finement les mignons petits pieds à hauts talons : ahl si seulement elles avaient des télés 1

« Mais pas une n'a la sienne ; la reine elle-même n'en a as, et c'est pourquoi Sa Majesté n'est pas^ frisée.

« Oui, celle qui, avec sa coiffure haute comme une tour, pouvait se comporter si orgueilleusement, la fille de Marie- Thérèse, là petite-fille des Césars allemands.

« 11 faut maintenant qu'elle l'evienne sans frisure et sans lête, au milieu de nobles dames non frisées, et sans têtes également .

« 'Voilà les suites de la Révolution et de ces maudites doctrines. Toute la faute est à J.-J. Rousseau, à Voltaire et à la guillotine.

<■• Mais, chose étrange! je crois presque que les pauvres créatures ne s'aperçoivent pas qu'elles sont mortes et qu'elles ont perdu la tête.

« Tout ce monde se trémousse absolument comme autrefois ; quelle fade importance se donne cette valetaille !

1) Les révérences sans tète font frissonner et rire tout ensemble.

>' La première dame d'atours s'incline et présente une chemise de linon, la seconde la tend à la reine, et toutes doux se retirent avec une révérence.

> La troisième et la quatrième dame s'inclinent en s'agcnouillant devant Sa Majesté pour lui passer ses bas.

» Une demoiselle d'honneur arrive et s'incline en apportant le déshabillé du matin; une autre demoiselle s'incline et présente la sous-jupe à la reine.

" La grande-maitresse de la cour se tient là; elle rafraîchit avec son é ventr.il sa gorge blanche et, ne pouvant le faire avec la tète, elle sourit avec le derrière...

» A travers les tentures des fenêtres, le soleil glisse de curieux regard, mais en apercevant la scène des spectres, il recule épouvanté. »

N'est-ce pas que, dans ces conditions, cette visite de l'Impératrice d'Autriche à la sœur de Henri Heine est encore une jolie note moderne?

Je ne voudrais pas, d'ailleurs, contrarier l'Impératrice d'Autriche, si elle trouve amusant que les révolutionnaires coupent la tète à son fils et à sa bru et que les Juifs composent des vers badins là-dessus. — Gela la regarde plus que moi.

Ce que j'en dis, c'est pour le principe.

Et de cette légende, de cette œuvre de poète, l'auteur de la Fin d'un Monde part en guerre contre Henri Heine, comme Juif, lui reprochant de s'être réjoui du plus lâche régicide que l'histoire ait jamais inscrit. Henri Heine, Juif ou non (je le crois

mort pi'otes tant), était un écrivain de haute valeur, et, quelque soin que j'y mette, je ne puis trouver dans cette pièce que l'œuvre de l'imagination d'un grand poète romantique ; je n'y sens pas l'ironie, je l'avoue, et je n'éprouve que l'épouvante devant une horrible vision d'un hideux cauchemar.

Lui aussi, M. Drumont, a sa vision dans ce livre, lui aussi est le poète de l'histoire dans ce qu'elle a, dans ce qu'elle aura d'horrible, et ce n'est pas sans émotion que j'ai lu les belles pages de la guerre prochaine, cri jeté, inutilement hélas ! par un Jérémie d'aujourd'hui. Je ne puis, à regret, citer le morceau entier, mais les fragments pourront, j'espère, donner idée de l'ensuiible.

Quand l'heure fatidique de la grande tuerie aura sonné, on verra ces choses :

Mobilisez I Mobilisez ! — le fluide électrique lancé sur les innombrables tils a porté, jusque dans les coins les plus reculés de la Gaule et de la Germanie, Tordre terrible qui est un arrêt de mort pour des milliers d'êtres humains. Aux armes ! Aux armes ! ont répondu des millions de poitrines gauloises et germaines.

Quelques heures après, les cavaliers alertes sont en selle et s'élancent des frontières. — Sabrez! Sabrez au galop! Chargez les uns contre les autres, derniers soldats des combats épiques d'autrefois!

Chargez et sabrez vite!... votre heure sera courte... car, derrièi'e vous, arrivent et s'alignent les fusils et les canons modernes... et la grande Bataille Nouvelle va commencer. . .

Quelques jours ont suffi. — Lus machines rapides atte-»

lées aux longs trains de guerre ont entassé, des deux côtés de la frontière, les formidables bataillons et les redoutables canons noirs.

Les Régiments, les Brigades, les Divisions, les Corpj d'armée, les Armées, naguère tronçons épars, sont soudés. Les hommes plient sous le fardetiu des cartouches métalliques; les caissons sont bondés de projectiles; les chariots regorgent d'outils, de souliers et de vivres. Les ambulances attendent sous la croix de sang des fanions.

Les souffles des hommes et des chevaux font comme le

bruit des vagues lointaines. Les vapeurs sorties de ces

hommes entassés et de ces bûtes suantes montent et voilent

le ciel bleu.

Quelques kilomètres séparent les Gaulois des Germains.

Ce matin, c'est jour de bataille...

Et d'abord, un grand silence : silence du recueillement des âmes qui vont bientôt quitter ces corps; silence fait des épouvantes muettes, à la pensée de l'énorme hécatombe; silence fait des prières mentales et secrètes des époux, des pères et des fils !

Tout à coup retentit, lointain et lugubre, le pi'emier coup de canon, et deux millions de soldats répondent par un cri sauvage au siftlement du premier projectile. En avant! En avant!

Les musiques guerrières entonnent les Marseillaises nationales; les drapeaux, les étendards, les fanions frémissent; les cœurs battent; les chevaux hennissent; les commandements se croisent et se multiplient; le ciel tremble. Les lignes immenses et profondes s'avancent les unes contre les autres... hommes et bêtes. . . chairs a canon ! Les batteries se déploient et prennent position. Les infanteries marchent. On charge les pièces, on charge les armes, on remplit les magasins des fusils . Six mille mètres séparent les gueules des canons d'acier!

deux mille mètres séparent les pointes des baïonnettes. . et déjà la bataille commence.

Un feu terrible s'ouvre; canon contre canon, batterie contre batterie, groupe de batteries contre groupe de batteries.

A six mille mètres ! Pièce, feu!

Les obus fouillent le sol et éclatent ; mais, bientôt, chaque pièce a rectifié son tir et trouvé sa distance, et la lutte devient intense. Désormais, chaque projectile lancé éclatera, en l'air, au-dessus des têtes et sèmera deux cent cinquante projectiles sur des surfaces couvertes d'hommes.

Hommes et chevaux sont écrasés sous cette pluie de fer et de plomb. La supériorité restera au pointeur le plus habile et le plus rapide.

Les canons se tuent entre eux, les batteries s'écrasent entre elles, les caissons se vident. — L'avantage demeurera ainsi à celui dont le feu ne chôme pas!

Et sous ces ouragans, sous ces tempêtes, les bataillons vont s'aborder.

Deux mille mètres ! mais déjà les balles de petit calibre, fines, coquettes, argentées, pointues, sifflent et tuent, frappent et travei'sent, ricochent et brisent ; les salves se succèdent et des nappes de balles, derses comme la grêle, rapides comme la foudre, inondent le champ de bataille.

La bataille continue, acharnée. Mille pas séparent toujours les deux armées.

A qui la victoire ? A personne . , .

Et les salves redoublent, et les canons crachent; les unités tournoient dans cet enfer et s'abattent sous la trombe.

Soldats et chefs, pêle-mêle !

Chevaux et canons, pêle-mêle !

Drapeaux et étendards, pêle-mêle !

LITTERATURE rî59

Vivants, blessés et morls, pèle-niéle!

A (jui la Victoire? A personne. . .

A qui la Victoire ?

Le jour baisse, la nuit arrive, les ombre? cachent Thorrible charnier. Lps vivants, brisés parla fatigue, n'ont plus la force de poursuivre ou de fuir.

Demain I demain encore I tant qu'il y aura des hommes, des chevaux, des canons, des fusils, des cartouches et des obus 1

Ce soir, comptez vos morts et vos vivants!

A qui la Victoire?

A qui? à Dieu, peut-être. . . qui a résolu do faire périr, \ sous le Déluge du fer, tous les fils qui ont oublié la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres! »

Voilà certes une belle page à tous les points de vue, et bien qu'en constatant que l'auteur reproduit cette grande parole : « Aimez-vous les uns les autres », dans un livre oii justement on exècre les autres et les uns, il faut reconnaître plus que le souffle d'un poète dans cette effroyable prédiction. Voilà ce qui peut arriver demain, et il suffit du caprice d'un homme dont la boîte osseuse comprimerait trop le cerveau pour que le sang coule de toutes parts ; je ne crois pourtant pas qu'il faille autant incliner vers le désespoir et, malgré ce qu'on voit, il est bon de se souvenir que la Providence a mille moyens dédaigneux et imprévus de rappeler aux plus grands qu'ils sont dans la main de la mort, et qu'il suffit parfois d'un grain de sable ou d'un

caillot de sang, qui se déplace, pour changer la face de notre monde.

Et, pour résumer mon opinion sur le livre de M. Drumont, ce n'est, on le devine, pas une œuvre banale que celle qui peut éveiller de telles pensées.

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