‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 68 sur 78 · EDMOND DE GONCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND DE GONCOURT

Journal des Goncourt. — 1888

Le troisième et dernier tome du Journal des Goncourt a paru chez Charpentier ; je ne puis que signaler ce volume, qui sera l'objet d'une étude spéciale ; comme les précédents, il renferme les notes les plus curieuses sur les gens et les choses, des critiques, des appréciations qui resteront comme des chefs-d'œuvre de philosophie et de goût, et des petits croquis qui valent mieux que de grandes peintures. Mais j'avoue que, malgré moi, je n'ai pu m' empêcher d'ouvrir le volume vers la fin, avant d'en avoir lu tout le commencement. C'est que je savais que je trouverais là le redoutable et poignant dénouement d'un drame, le dénouement de la comédie de la vie. Très ému, j'ai relu ces pages IV 21

navrantes où le frère voit mourir son frère; j'ai retrouvé cet horrible moment où les yeux s'efforcent de percer leurs larmes pour ne pas perdre un mouvement, un frémissement de celui qui a été tout et va n'être plus rien. « Ce sont les grandes heures ! » a dit Lamennais mourant ; grandes heures et pour ceux qui descendent dans la nuit et pour ceux qui suivent des yeux et du cœur cette lumière qui tombe et s'éteint peu à peu, comme le soleil à son couchant. Dans ces notes si cruellement simples on lit, on devine tout, et ce que valait celui qui est parti, et ce que vaut celui qui est resté. Ces lignes que je copie ne sont-elles pas belles pour les deux frères :

Je suis malade, et j'ai une affreuse peur de mourir... Mon pauvre frère serait mis dans une maison de santé !

Et plus loin cette terrible page :

A midi, j'ai vu à travers la porle de la salle à manger les chapeaux de quatre hommes noirs... Nous sommes montés dans la petite chambre... Ils ont relevé la couverture, ont glissé sur lui un drap et, en une seconde, ont fait de son maigre cadavre, à peine entrevu, un long paquet au linge rabattu sur la figure : « Doucement, ai-je dit ; je sais bien qu'il est mort, mais cela ne fait rien... doucement! »

Alors on l'a étendu au fond de la bière, sur un lit de poussière odoriférante, pendant qu'un de ces hommes disait: " Si ça fait mal à ce monsieur, il faut qu'il s'en aille ! « Je suis resté !... Un autre a repris : « C'est le moment, si Monsieur a quelque souvenir à mettre dans la bière ? » J'ai dit au jardinier : « Allez couper toutes les roses du jardin,

qu'il emporte là-bas au moins cala de celle maison qu'il a un moment tant aimée !» On a jeté les roses dans le creux autour de son corps; on on a mis une blanche sur le drap, un peu soulevé par sa bouche. Alors la forme de son corps a disparu sous un amoncellement de poussière brune... Puis on a vissé le couvercle. C'était fini. Je suis descendu.

Quel récit parmi les plus tragiques est comparable à ce simple et funèbre procès- verbal !

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