‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 69 sur 78 · A. BARDOUX · texte numérisé non relu

A. BARDOUX

Madame de Custine. — 1888

Je signale un livre de haut intérêt que M. A. Bardoux vient de publier chez Calmann Lévy. C'est une biographie de Madame de Custine, d'après des documents inédits, et qui prend place parmi les belles études sociales et littéraires de l'auteur. Rien de plus profondément captivant que le récit de l'existence de cette femme qui, à vingt-deux ans, vit mener au supplice son beau- père et son mari. Son courage, sa présence d'esprit, en font une véritable femme du dix-huitième siècle, la femme française par excellence. Il est curieux de la suivre depuis la Terreur jusque dans les salons où elle rencontre Chateaubriand, Fouché, M""^ de Varnhagen, pendant la Restauration et jusque dans ses dernièreg années.

Je remonte aux premières pages du livre, et j'y trouve cette terrible et touchante anecdote.

Fouquier-Tinville était irrité des marques d'intérêt données à M™* de Custine pendant le procès de son beau-père ; à mesure qu'elle descendait les marches du Palais de Justice, la foule furieuse criait : « C'est la Custine, c'est la fdle du traître. »

Le danger croissait, des sabres nus se dressaient déjà sur elle : une faiblesse, un faux pas, et c'en était fait. Elle a raconté qu'elle se mordait les mains et la langue jusqu'au sang atin de combattre la pâleur.

Désespérée, elle jette une dernière fois les yeux autour d'elle. Une femme du peuple s'avançait portant un nourrisson dans ses bras. M™" de Custine va brusquement à celte mère et lui dit : « Quel joli enfant vous avez là ! — Prenez-le vite ! » répond à voix basse la mère, qui comprend tout d'un mot et d'un regard. M""* de Custine prend l'enfant dans ses bras, l'embrasse, et les tricoteuses ébahies s'arrêtent. L'enfant la protégeait.

M""® de Custine traverse ainsi la cour du Palais de Justice, se dirige vers la place Dauphine, sans être frappée ni injuriée, ayant toujours son précieux fardeau dans les bras. Elle arrive au Pont-Neuf, rend l'enfant à celle qui le lui a prêté.

Puis à l'instant les deux femmes s'éloignent sans se dire un seul mot.

Tel est le récit que fait Astolphe de Custine, d'après les souvenirs de sa mère.

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