‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 70 sur 78 · GRAND-CARTERET · texte numérisé non relu

GRAND-CARTERET

Les Mœurs et la caricature. — 1887

La belle Exposition de la caricature au Palais des Beaux-Arts a fait reparaître aux étalages des libraires tout ce qui a été écrit sur cette matière depuis le commencement du siècle ; les meilleurs de ces ouvrages, parmi lesquels il en est d'excellents, sont pourtant devenus des retardataires, car le temps et les choses marchent au pas accéléré ; la plupart des livres que nous possédons sur la caricature ne font guère que se répéter jusqu'à 1848, jusqu'au commencement de l'Empire, qu'ils effleurent à peine.

M. J. Grand-Carteret, un érudit, a très amplement comblé cette lacune, et le beau livre qu'il vient de publier à la Librairie Illustrée, sous ce titre : les Mœurs et la caricature en France, nous donne l'histoire la plus complète de la caricature qui ait paru jusqu'ici. M. Grand-Carteret nous a épargné

les origines assyriennes, grecques ou égyptiennes, de cette manifestation si curieuse de l'esprit, et, jugeant que la France méritait une étude spéciale, il a fait commencer son livre à l'histoire de la caricature au XVI® siècle, pour la mener jusqu'à ce jour. Près de 500 planches, soit en couleur, soit hors texte, ou dans le texte, mettent sous les yeux du lecteur les plus curieux spécimens de la caricature à toutes ces époques.

Malgré son désir de tout reproduire, l'auteur a dû faire volontairement de grands sacrifices, et tout le monde lui saura gré de certaines omissions. « C'est, dit-il, pour rester fidèle aux généreuses traditions de l'esprit français que l'auteur a systématiquement écarté toute caricature dirigée contre Marie- Antoinette ou l'impératrice Eugénie, estimant que de telles pièces — indispensables s'il s'était agi d'une iconographie complète — n'avaient nulle raison de figurer dans son livre puisqu'elles ne caractérisaient pas les haines et les passions du moment autrement que les estampes reproduites sur Louis XVI ou Napoléon III. »

Il faut remercier l'auteur de cette décision, qui nous épargne la vue des horreurs stupides qui éclosent par milliers au lendemain de nos nombreuses révolutions; car, chose étrange, le Français, si spirituel, si vaillant dans la lutte par l'esprit, peut devenir dans la victoire d'une sottise et d'une gros sièreté répugnantes.

mS LA BATAILLE LITTERAIRE

Ajoutons qu'il est rare qu'on ait lu les noms de nos grands caricaturistes au bas de ces turpitudes, et que ce ne sont généralement que de pauvres diables sans talent qui se chargent de ces humiliantes besognes ; quand l'esprit français a combattu , vaincu, fait triompher ses opinions, il se retire et laisse les maraudeurs dépouiller et insulter ceux qui sont terrassés. Revenons au bel ouvrage de M. Grand- Càrteret.

Outre le texte, qui y est divisé en chapitres sur la caricature, depuis le xvi* siècle jusque sous la Révolution, nous trouvons d'autres chapitres très détaillés sur la caricature de mœurs sous le Directoire, les Incroyables, le Consulat, l'Empire, la Restauration, les Cent-Jours, la seconde Restauration; sur les lithographies des peintres politiques et fantaisistes : Charlet, Vernet, Bellangé , Henri Monnier, Raffet, Traviès, Naudet, Cœuré, Pigal, Valmont, Philippon, Stop, etc., etc. ; sur les caricatures contre Louis XVIII, Charles X et Louis- Philippe ; sur les maîtres de la caricature moderne.

Une belle place est assignée à Daumier, qui, en ce moment, voit à l'exposition de la caricature son œuvre grandir à ce point qu'elle fait tout disparaître dans son ombre, même les merveilles de Gavarni; voici aussi Grandville, Cham, le plus français par l'esprit; Grévin, Beaumont, Bertall, Dantan, etc. Dans le chapitre consacré à la caricature

de mœurs sous le second Empire, apparaissent les André Gill, Nadar, Riou, Crafty, Alfred Le Petit, Regamey, etc. ; puis voici la Commune, et enfin la troisième République, avec les nouveaux, ceux d'hier : Willette, Pille, Caran d'Ache, Boutet de Monvel, Chéret, tous enfin, peut-être aussi un successeur de Dantan jeune, Paul Bourbier, qui vient de produire de si étonnantes charges d'acteurs connues seulement encore des amateurs.

M. Grand- Car teret a très justement fait remarquer que la caricature était dans le sang français et que nos grands artistes, chacun selon son tempérament, savaient manier le crayon de Cham ou Daumier; et il cite ou montre des caricatures de Prudhon, Ingres, Cabanel, de Puvis de Cha vannes, de Delacroix, de J.-P. Laurens, de Decamps, Courbet, Meissonier, etc.

Je voudrais mentionner une à une les curieuses reproductions qui fourmillent dans cet ouvrage et qui nous donnent si bien la caractéristique de toutes les phases de notre histoire, de nos mœurs, de nos coutumes, de notre habillement.

C'est d'abord dans les reproductions en.couleur : les Antiquaires, de Boilly; le Prétexte, Thiers en fille Angot, par André Gill, Faites-les chanter, de Charlet, etc., etc. ; les Croyables, le Sérail en boutique, Nous avons notre père de Gand! des portraitscharges par Grand ville, Daumier, Gavarni, Delacroix, etc., en gravures hors texte; puis, parmi les

centaines de gravures dans le texte : les estampes de Jean le Clerc, de Callot, de Watteau, Marie- Antoinette et Louis XVI à la lanterne, les Boutons à la Bastille, les Emigrés et les jeux de Coblentz, les Vélocipédistes, Napoléon s^élevant en ballon, la Mère d^actrice, de Monnier ; les Poires de Louis-Philippe, les Diableries de Victor Adam, les Robert Macaire, des croquis de Grandville, les caricatures de Cham en 1848, tout y a défilé, jusqu'aux ombres chinoises de Caran d'Ache.

Voici, après les terribles caricatures de Daumier, le chasseur effaré de Cham qui se demande pourquoi son chien le regarde avec étonnement ; c'est que le perdreau qu'il poursuit s'est perché sur sa propre tête! La suite de ce 'drame a été i3einte par Cham, en un charmant panneau (peut-être reproduit dans ce livre) qui appartient à Pierre Véron, Ne sachant comment tuer le perdreau, le chasseur ingénieux ne trouve d'autre moyen que de fourrer le canon de son fusil dans sa bouche et de tirer. A côté de ces drôleries, des merveilles philosophiques de Gavarni et des dessins de maîtres.

En résumé un beau livre des plus complets, très clairement distribué, malgré l'abondance et la variété des matières, et qui résume admirablement cet esprit des Français toujours divisés en trois parts : ceux qui font des sottises, ceux qui en pleurent et ceux qui en rient. Heureux ceux à qui le ciel accorde la faveur de se trouver dans ces derniers.

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