‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 8 sur 78 · PIERRE LOTI · texte numérisé non relu

PIERRE LOTI

Madame Chrysanthème. — 1887

Il y a sept ou huit ans, Ludovic Halévy, qui aime les livres des autres comme s'il n'en faisait pas luimême, me dit : — Je viens de voir chez Calmann Lévy les « bonnes pages » d'un ouvrage que vous feriez bien d'examiner pour votre Revue bibliographique. — L'auteur ? — Ma foi c'est un inconnu, du moins pour moi ; au-dessous du- titre, j'ai lu : par l'auteur dWziijadé. — Je ne connais pas Aziyadé. — Moi non plus, mais je vous assure que celui qui a écrit les pages que je viens de parcourir est un nouveau qui peut faire un beau chemin, ouje me tromperais fort. — Et le titre ? — C'est : Le Mariage de Loti.

Quelques jours plus tard, j'avais signalé aux lec- IV 5

teurs du Figaro ce beau livre qui devait être suivi du. Roman d'un Spahi, de Fleurs d'ennui, de Mon frère Yves, de Pêcheurs d'Islande et de nouvelles qui révélaient un écrivain qui venait prendre sa place au premier rang des meilleurs.

Aujourd'hui, Pierre Loti publie un nouveau livre : Madame Chrysanthème, dont la publication est due à l'association de deux éditeurs bien connus, MM. Calmann Lévy et Guillaume.

Avant de parler de Madame Chrysanthème, je crois intéressant de reproduire quelques notes prises sur Pierre Loti qui, on le sait, n'est autre que le lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud.

Quand parut mon article sur le Mariage de Loti, qui était une véritable révélation pour les raffinés de la littérature, comme pour le monde des lecteurs, Julien Viaud était en mer ; un beau jour, je vis arriver un jeune officier de marine, taille moyenne, net, élégant et correct, ganté de blanc, surmontant sa timidité, extrêmement poli, de cette politesse exquise nuancée d'un peu de la raideur militaire ; il se nomma et je lui dis alors ce que tout le monde pensait de son livre. Il m'avoua être tout étonné de ce succès, et cela non pas avec cette modestie orgueilleuse que j'ai vue jDasser tant de t'ois, mais avec une entière et absolue candeur. Il n avait lu que très peu de journaux qui parlaient de

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lui, et ne savait que par Calmann Lévy que « ça marchait bien ». Tout cela très simplement dit, et en me remerciant de mes opinions comme de politesses. J'insistai pour qu'il crût aussi à ma sincérité, car son œuvre valait mieux que des compliments ; elle méritait la vérité et on la lui avait dite.

Les occupations d'un marin me paraissant mal se concilier avec les préoccupations d'un homme de lettres, je lui demandai sa façon de procéder. A huit ans de date, aujourd'hui qu'il est arrivé à l'apogée de sa réputation, sa réponse à cette question est à peu près la même que celle qu'il me lit alors.

— Autrefois, me disait-il dernièi'ement, je me contentais de prendre des notes pour moi tout seul, n'ayant aucune idée qu'elles seraient publiées jamais. C'était une manière de fixer le plus possilïle ma vie qui passait, de lutter contre le temps rapide, contre la fragilité des choses et de moimême. Ces notes d'autrefois étaient très détaillées, très longues, renfermaient des descriptions très complètes. De ces notes-là sont sortis mes premiers livres : Aziyadé, dont la dernière page seulement est inventée, le Mariage de Loti, les Fleurs d'ennui et la majeure partie du Frère Yves.

Je lis remarquer à Julien Viaud que bien que ne faisant que dépouiller des notes de calepin, des

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impressions prises au jour le jour, il lui était nécessaire de faire un travail de rajustement de toutes ces oljservations, de ces souvenirs épars, en un mot qu'il devait avoir, comme tous les romanciers, une manière de bâtir ses livres.

— ^lais je ne bâtis rien, me répondit-il, je n'invente rien. Tous mes personnages sont réels, sont ou ont été mes amis. Je les copie, de figure et au moral, le plus lidèlement que je peux ; je raconte leur histoire plus ou moins amalgamée à la mienne. Aussi, vous voyez, il n'y a pas d'intrigue dans mes livres ; le plus souvent il n'y a même pas de fin.

Je lui demandai encore si cette façon de concevoir de ses premières années était encore celle d'aujourd'hui, en un mot si l'expérience, si la conscience de sa situation littéraire ne l'obligeaient pas maintenant à moins de naïveté dans ses récits. Il me répondit avec la même franchise :

— Aujourd'hui je continue à prendre des notes ; mais ce n'est plus avec la candeur d'autrefois, je l'avoue ; c'est avec la conscience que je les publierai, que j'en tirerai des livres. Quand, au Japon, à propos du livre dont vous me parlez, Madame Chrysantlième, j'ai noté au jour le jour ma vie conjugale, je savais très bien que cela se vendrait un jour chez Calmann Lévy. Je ne l'aurais peut-être pas écrite sans cela, car le journal intime de ma vie est de plus en plus bref, négligé ; ma faculté de sentir s'émou=.sc, et les trois quarts des choses qui m'im-

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pressionnaient jadis passent aujourd'hui inaperçues. Je lui dis alors que cela n'avait rien d'étonnant et que, comme tous les hommes de conscience, il voulait faire de mieux en mieux, et se préparer ainsi une honorable réception à l'Académie.

— Eh bien ! permettez-moi de vous affirmer, me répondit Loti, devenu très sérieux, que votre allusion à l'Académie me surprend beaucoup. On a dit que j'avais refusé ! mais c'est absolument inventé, cette histoire, de même que mes conversations avec des académiciens (M. Maxime du Camp entre autres) reproduites par plusieurs journaux. Je n'ai rien refusé parce qu'on ne m'a rien offert. Je ii'ai rien demandé noji j^l^is. J'ai eu bien d'autres chats à fouetter depuis un an, et le plus clair est que le temps m'a manqué pour songer à l'Académie. Mais je ne dis pas queje ne me présenterai pas un jour..., surtout si j'ai confiance dans le succès, car je suis trop fier pour m'exposer à un échec... dans tous les cas je n'y songerai que quand l'amiral Jurien de la Gravière sera passé.

Si j'ai rapporté ce lambeau de conversation, c'est que j'ai cru intéressant de montrer un croquis de lui-même par ce charmant écrivain qu'on a représenté de si diverses façons. La dominante de son talent est la sincérité dans l'impression et la sincérité aussi et la clarté dans le rendu ; c'est là sa force et son charme, au contraire de ceux qui s'ef-

forcent de chercher des combinaisons chimiques pour rendre leur pensée quand ils ont sous la main toutes les ressources de la belle langue française. Ingrate besogne qui, du moins, a l'avantage de laisser obscures des idées qui, pour la plupart du temps, ne méritent guère de voir la lumière, infirmité à y bien regarder, car si on est alambiqué qu&nd on veut, on n'est clair que quand on peut.

Et maintenant examinons le nouveau livre de Pierre Loti.

L'amour du mariage exotique est, paraît-il, dans la nature de l'auteur, et s'il a commencé par son mariage avec Rarahu, le voilà convolant aujourd'hui, en des noces à peu près justes, avec M"® Chrysanthème, une jolie petite personne qui a vu le jour au Nippon. Le ménage de Loti avec M"'' Chrysanthème sera-t-il heureux, gai ou triste ? Le frère Yves y apportera-t-il un élément de joie ou de soupçons? Voilà ce que je pourrais bien dire, mais ce que je m'empresse de taire, laissant au lecteur le plaisir de lire le roman même dans le livre, en même temps qu'il admirera les fins et spirituels dessins, les séduisantes aquarelles de Rossi et Myrbach.

Nuls mieux que ces deux maîtres de l'illustration ne pouvaient traduire, par le crayon ou le pinceau, les raffinements de charme et de délicatesse d'un texte qui reproduit gi nettement les mille détails de la civilisation japonaise ; c'est une fleur, unepo-

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tiche, une tasse, une petite souris craintive, une soirée dans une maison de thé, un djin (cocher), une petite tête de japonaise tout hérissée de longues épingles, des lanternes, des parades, des réceptions intimes, des coins de rue, un oiseau, une mouche, un scarabée, un éventail qui s'incrustent dans chaque page et nous montrent, matériellement et par le menu, cette vie si proche, par certains points, de la nôtre, si éloignée par d'autres. Mais ce luxe du . livre ne vient pas l'écraser, comme il arrive le plus souvent, et c'est la juste proportion de toutes ses^ parties qui, pour moi, en fait le grand charme.

Je me suis promis de ne pas raconter le roman, mais je ne puis m'empêcher de signaler ce livre comme celui qui, de tous ceux que j'ai lus, m'a donné la plus nette impression du Japon. Les notes de Pierre Loti ont la fidélité de la photographie, l'esprit d'un croquis de maître ; tout y est peint en quelques touches. Le débarquement de l'équipage par la pluie, l'examen de la fiancée présentée par un « fianceur de profession », c'est ainsi qu'on pourrait l'appeler, sont exquis. Mais arrivons au point capital : comment sera la femme que le ciel japonais réserve à notre curieux voyageur ?

Plus je vous regarde, mesdames les poupées, plus je m'inquiète de ce que va être ma fiancée de demain. — Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous l'êtes, — à force de drôleries, de mains délicates, de pieds en miniature ; mais

laides en somme, et puis ridiculement petites, un air de bibelot d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi...

Jusqu'à la nature morte qui n'est pas la même au Nippon... Le jardin est maniéré au possible : aucune fleur, mais des petits rochers, 'des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût bizarre ; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si vert^ avec dos mousses si fraîches !

Une chanteuse du pays fait irruption dans la salle oîi Loti, resté seul, attend l'arrivée de sa fiancée :

...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé en plein jour, comme une phalène rare et surprenante, hi danseuse d'à côté, l'enfant qui portait le masque sinistre. C est pour me voir sans doute. Elle roule des yeux de chaile craintive ; puis apprivoisée tout Je suite, vient s'appuyei contre moi avec une càlinerie de bébé qui sonne admirablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante ; elle sent bon. Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien régulier au milieu de chaque joue ; la bouche carminée et un peu de dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la nuque à cause des cheveux follets qui sont dangereux, on a, par amour de la correctitude, arrêté le plâtrage blanc en une ligne droite que l'on dirait ccn.ipée au couteau ; il en résulte, derrière son cou, un carré de peau naturelle, qui est très jaune...

Sans grands efforts d'imagination ne voit-on pas aussi nettement cette femme que si on l'avait devant soi ? L'arrivée de la nouvelle famille qui vient présenter la première fiancée est un pur chef-d'œuvre de comique :

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Entre une vieille dame, — deux vieilles dames, — (rois , ioilles dames, émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire, — puis des jeunes tout à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le quartier. Et tout ce monde, en entrant cbez moi, se confond en politesses réciproques : et je te salue, — cl lu me salues, — et je te ressahie, et lu me le rends, — et je te ressalue encore, et je ne te le rendrai jamais scion ton mérite, — et moi je me cogne le front par terre, cl loi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la figure contre le parquet.

Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la fois, nous deux (Yves et Loti) restant debout, les yeux fixés sur l'escalier. Et eiifin émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon d'ébène, la robe perle et la ceinture mauve... de M'^® Jasmin, ma fiancée !!...

Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjàl Bien avant de venir au Japon, je l'avais vue sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses de thé, — avec son air bébctc, son minois bouffi, — ses petits yeux percés à la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la plus extrême invraisemblance, qui sont les joues.

Je m'arrête à regret, respectant le serment que je me suis fait d'être discret et de ne pas raconter l'historiette, si touchante dans sa simplicité, qui sert de cadre général à tous ces croquis, ces petits tableaux faits d'après nature. La force de leur vé-

rite, de leur exactitude, est telle que, comme l'auteur, on finit par vivre d'une petite vie dans ce monde minuscule japonais, où tout est réduit, maniéré, ciselé, trop parfait de détails; comme Loti, on sent ses pensées se rétrécir et ses goûts incliner vers les choses mignonnes qui font sourire seulement; on s'habitue aux petits meubles ingénieux, aux pupitres de poupées pour écrire, à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si finement travaillée de ces boiseries blanches.

On digère assez facilement ces repas en miniature, dînettes composées de mets bien inattendus, de potages aux algues, de petits poissons secs au sucre, de haricots au sucre, c^3 fruits au vinaigre et au poivre, mangés avec des petites baguettes, et bientôt les idées comme les choses se transforment, on se surprend à n'avoir plus dans le cerveau que des pensées lilliputiennes. Petites pensées de là-bas qui en valent bien des grandes d'ici, souvenir charmant d'un rapetissement de civilisation à la manière des réductions de Barbedienne.

Je n'ai pas pu insister comme je le voulais sur le côté matériel de ce beau livre, mais je ne saurais trop recommander la perfection de ses illustrations ; illustrations d'autant plus intéressantes qu'elles reproduisent, à l'aide de documents rapportés par Pierre Loti, de croquis et de dessins faits par lui, des scènes du roman, si on peut appeler ainsi cette relation d'un étrange hyménée. Qu'on n'y cherche

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cependant pas le portrait de l'auteur; les dessinateurs, peut-être sur la demande de Loti, n'ont voulu montrer qu'un officier de marine sans préciser les traits de l'écrivain, et le livre pourra s'étaler chez les libraires de Nagasaki sans que la pauvre Chrysanthème y reconnaisse son oublieux époux!

Madame Chnjsanthè}ne, l'Ariane japonaise, obtiendra un succès d'autant plus grand que le Japon, comme toutes choses, hélas! se défigure un peu plus tous les jours en perdant son originalité au contact européen. Le livre de Loti fixe un des derniers aspects pittoresques de ce curieux pays, et doit être précieux aussi à ce titre car, ainsi que dit l'auteur : « Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu. »

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