‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 74 sur 78 · PIERRE VÉRON · texte numérisé non relu

PIERRE VÉRON

De vous â moi. — 1887

Le charmant conteui' qui a nom Pierre Véron vient de publier un volume de nouvelles, de réflexions et d'observations chez Dentu. Il est intitulé : Devons à moi, et contient une série de chapitres plus drôles les uns que les autres. Dans cent anecdotes , je trouve celle-ci, relative à M. Marsaud, secrétaire général de la Banque :

Un inconnu avait demandé à lui parler pour affaire urgente. Il le fait introduire dans son cabinet.

L'inconnu entre, salue :

— Monsieur le secrétaire général, je viens vous rendre un service éminent et désintéressé. On a mis en circulation depuis quelques jours des billets faux. Comment je le sais, je n'ai pas à vous le dire. Mais en voici un éclianlillon. Veuillez y jeter un coup d'œil et vous vous convaincrez qu'il est impossible de découvrir la fraude.

L'inconnu, en même temps, tendait à M. Marsaud une liasse de billets de mille francs, d'une fabrication si parfaite que le secrétaire général fut forcé de convenir qu'il s'y trompait lui-même.

Alors l'inconnu, qui le suivait, — avec quel intérêt, vous le pensez, — reprenant la liasse :

— Eh bien ! monsieur, je vais vous indiquer le moyen de distinguer ces faux billets des vrais. L'encre qu'on a employée produit, quand on les brûle, une flamme rouge. Vous allez voir !

En achevant ces mots, le visiteur avait tiré de sa poche une boite d'allumettes. 11 en frotta deux ou trois d'un coup et mit rapidement le feu à la liasse.

Puis, tandis qu'elle ttarabait, se mettant tout à coup à gambader :

— Regardez, regardez, c'est le secret de l'enfer... je suis Méphisto !

M. Marsaud s'aperçut alors qu'il avait affaire à un fou. [1 sonna, le fit appréhender. C'était le baron de M..., un joueur endurci, dont d'énormes pertes au jeu avaient fini par déranger la cervelle et qui venait de brûler là les cent derniers vrais billets de mille francs qui lui restaient.

Trois jours après, il mourait à Bicêtre en répétant :

— Je suis Méphisto !

M. Pierre Véron n'est pas seulement un écrivain léger et parisien, c'est aussi un lettré profond et érudit qui a écrit de nombreux volumes qui lui donnent place dans toute bibliothèque littéraire. Nous n'avons cité que ce petit morceau pour donner idée de la façon alerte du conteur.

COMTE DE RIANCEY

Histoire du monde. — 1887

Nous trouvons dans le onzième volume de l'Histoire du monde, qui vient de paraître, une note fort curieuse sur les derniers moments du roi Louis XV. Le comte de Riancey a emprunté ce court et intéressant récit à ses archives de famille, l'un de ses grands-parents, gentilhomme de la Chambre du roi, ayant été témoin oculaire des faits suivants :

« Nul n'ignore la maladie dont le roi était atteint et l'abandon où il était réduit. Les médecins lui avaient recommandé de ne pas se découvrir, considérant comme mortelle l'infraction à cette précaution. Quand Louis XV sentit sa fin approcher, il demanda les sacrements, et, après s'êlre confessé, il se prépara à recevoir le viatique. Au moment où parut à la porte de sa chambre l'aumônier qui portait le Saint-Sacrement, le roi rejeta avec vivacité ses couvertures

et s'efforça de s'agenouiller en s'appuyant sur le devant de son lit. On lui rappela l'injonction des médecins : « Quand « mon grand Dieu fait à un misérable comme raoL l'honneur « de le venir trouver, c'est le moins qu'il soit reçu avecres- « pect; » et il fallut l'obliger à se laisser recoucher. Il communia avec beaucoup de ferveur et d'humilité.

" L'agonie commença presque aussitôt après. Il est d'usage, on le sait, quand les rois de France sont à . leur dernière heure, d'ouvrir toutes les portes du palais et de permettre au peuple de s'approcher jusqu'à la chambre du monarque agonisant. Il s'était présenté quelques personnes, et l'aumônier récitait l'amende honorable que, d'après la pieuse coutume de la maison de Bourbon, le roi adresse à Dieu et à ses sujets pour toutes les fautes de sa vie. Il y .avait un passage où il était dit, à peu près : « Je demande pardon « à mon peuple des scandales que je lui ai causés. » A cet endroit, Louis XV, dont la voix était presque étouffée, se retourna péniblement sur son oreiller et dit : « Monsieur <' l'aumônier, répétez ces mots, répétez-les. » Son désir fut accompli, et peu d'instants après il expira. »

Comme Louis XIV, mais moins grandement que lui, il sut du moins mourir en roi.

JOSEPH D'ARÇAY

Notes inédites sur M. Thiers. — 1888

M. Joseph d'Arçay vient de publier chez Ollendorif un très intéressant volume intitulé : Notes inédites sur M. Thiei's; il y examine l'homme privé, l'homme politique avec ses qualités, avec ses défaillances. Je ne saurais mieux donner idée du livre qu'en citant la dernière page de la remarquable préface si juste et si vivante que mon ami Francis Magnard y a écrite. Après avoir parlé de la libération du territoire et de la réussite de remjDrunt de cinq milliards, il dit :

Il s'était formé une légende du libérateur du territoire comme il y a eu depuis une légende du général Boulanger vainqueur. Les bonnes gens avaient fini par croire que M. Thiers, le petit homme eu chapeau gris, avait trouvé

les cinq milliards dans sa poche pour les donner aux Allemands. Ces légendes-là ne durent pas.

Tout compte fait, après avoir repassé les mérites de M. Thiers et les avoir comparés au prestige qu'il eut de sou vivant, on doit avouer qu'il y a disproportion.

Nescis, fili mi, quantilla prudentia homines regimtur, écrivait le chancelier Oxenstiern à son fils, qui redoutait d'être inférieur à la lâche diplomatique dont il était investi.

Si sévère qu'aient pu me trouver les courtisans attardés de M. Thiers, j'ai conscience que mon ami Joseph d'Arçay m'aura encore jugé indulgent.

Pour le désarmer, je lui dédie une amusante caricature qui représente M. Tliiers au début de sa carrière et qui forme un contraste piquant avec les adulations des derniers jours.

« Il ressemble, disait Corraenin, le Timon du Livre des « orateurs, à ces petits perruquiers du Midi qui vont de « porte en porte offrir leur savonnette. Il a dans son babil i- quelque chose du gamin. Sa voix nasillarde déchire l'o- « reille. Le marbre de la tribune lui va à l'épaule et le dé- « robe presque à l'auditoire. Disgrâces physiques, défiances " de ses ennemis et de ses amis, il a tout contre lui. »

Jusqu'à la fin le portrait resta ressemblant; l'auréole des services rendus, le mirage de ceux dont on lui faisait honneur, ne purent jamais idéaliser pour les dilettantes, pour ceux qui ne veulent pas être jobards, le bourgeois têtu qui n'avait deviné ni la conquête de l'Algérie, ni les chemins de fer, ni la révolution de 1848, ni les secrets desseins du Prince-Président.

Révolutionnaire systématique et impénitent, moderne par ce seul côté, il a un jour jugé sa propre vie d'une phrase recueillie dans les mémoires du

docteur Véron; je ne peux mieux résumer cette rapide étude et préparer le lecteur au réquisitoire de Joseph d'Arçay qu'en la reproduisant :

« L'esprit révolutionnaire se compose de passion « pour le but et de haine pour ce qui lui fait obs- « tacle. »

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