‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 14 sur 49 · EDMOND DE GONCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND DE GONCOURT

La Faustin. — 1882

Le livre à sensation étant à l'ordre du jour, il faut placer au premier rang la Faustin, le nouveau roman que M. Edmond de Goncourt viejit de publier chez Charpentier.

Comme les livres d'Alphonse Daudet présentement, ceux de M. de Goncourt ont été et sont encore aujourd'hui des événements littéraires.

La Faustin est une comédienne amoureuse d'un lord, et autour de cet amour gravite tout ce qui a rapport à l'existence d'une grande artiste : ses familiers, les coulisses, les répétitions, les soupers, la vie intime.

Beaucoup de détails un peu bien réalistes qui n'en font point un ouvrage précisément à l'usage des demoiselles de Saint-Denis ou du couvent des Oi-

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seaux. Aussi le livre ne leur est-il point dédié et s'adresse-t-il à de plus raffinés.

Je veux cependant lui emprunter quelques pages pour montrer jusqu'où peut aller la fidélité, pour ainsi dire photographique, des descriptions de M. de Goncourt. Voici par exemple une échappée sur un de ces intérieurs « d'artistes » ou plutôt de cabotins qu'on voit manœuvrer dans le roman :

Sur un guéridon, entre deux sacs de bonbons, l'un portant l'étiquette de Boissier, l'autre l'étiquette de Siraudin, étaient posés un plat de perdrix aux choux et une salade sentant le vinaigre.

Dans le boudoir, où l'on déjeunait, des morceaux d'habillements de femmes traînaient sur le divan, qui faisait le tour de la pièce, et dans des coins, des vitrines de Boule modernes laissaient apercevoir un fouillis de porcelaines et de choses d'un grand prix, mêlées à des objets de deux sous, semblables à celui-ci : un bocal dans lequel un Debureau en verre filé, représenté le serre-tête noir aux tempes, perdait à tout moment l'équilibre, sous le coup de queue indolent d'un gros poisson rouge, éternellement tournoyant.

Derrière la pendule, une petite merveille du siècle dernier, figurant la statuette qu'anime l'adoration amoureuse d'un Pygmalion, agenouillé à ses pieds sur le marbre blanc, la carte d'un acteur du Palais-Royal : un décrassoir en ivoire où les dents cassées du peigne, les lentes de la tête, les poux écrasés, étaient un chei-d'œuvre de laborieuse imitation sur le lisse carton.

Une porte entre-bâillce donnait à deviner, dans de l'ombre suspecte, un cabinet de toilette qui n'était pas encore fait, des serviettes fripées, de vieilles moitiés de citrons desséchées; et de ce cabinet, les parfums, à base de

musc, faisaient irruption dans l'odeur de choux et de bouts de cigarettes éteintes de la salle à manger.

Trois femmes assises, Tune sur une chaise, l'autre sur un pouf, la dernière sur un escabeau, tassées et serrées aux côtés de la sœur de la Faustin, mangeaient de la perdrix tout en cueillant, du bout des doigts, une feuille de barbe de capucin dans le saladier, ou un bonbon au fond d'un des deux sacs. Et la tetonnière de la troupe, débraillée dans sa robe mal ragrafée, pour se gaver plus à l'aise, avait ôté son corset, posé sur l'angle d'un meuble.

Cette femme était la grosse Moumoute, une ancienne lorette à aspirations bourgeoises, et qui avait fini par épouser un chef d'orchestre du boulevard du Grime, une femme de quarante ans, ayant conservé, dans la pléthore de la graisse, de doux yeux d'enfant.

La plus jeune, une fillette de dix-sept à dix-huit ans, avait le nez friand, du vice et de l'intelligence de Paris sur un minois futé, des bottines qui reniflaient l'eau, une tenue de petite rouleuse du Quartier latin, une voix éraillée, une conversation agrémentée de termes médicaux. Elle vivait encore, pour le moment, en traduisant du Darwin à l'usage des revues et des journaux, et répondait au nom enfantin de Lillette.

La troisième, une femme de \ingt-six ans, une femme silencieuse, aux impatiences frémissantes du corps, à la tiède pâleur que rosaient à tout moment des animations passagères du sang, au bleu foncé de la prunelle se répandant dans le blanc de l'œil comme du crépuscule, à la coiffure bouffante montrant de délicats modelages des tempes. Elle était vêtue de la toilette qu'elle portait toute la journée chez elle et chez les autres, une robe de chambre de piqué blanc, où les épaules étaient enveloppées d'un petit châle de crépon de Chine sang de bœuf, noué par derrière à l'enfant : toilette où rayonnait sa pâle et vivace

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beauté, et sur laquelle, le matin, dans sa voiture découverte, elle avait jeté une fourrure. Après avoir fait du dressage pendant quelques années pour les femmes de la société, Joséphine se trouvait aujourd'hui entretenue par un grand marchand de chevaux des Champs-Élysées.

Et autour du guéridon allait et venait, se reposant d'un genou familier sur le rebord du pouf, une petite bonne enceinte, au visage minable d'une figure du moyen âge, après les grandes famines. Elle avait aux pommettes du rouge volé à sa maîtresse, et une égratignure lui balafrait en travers la physionomie. Coiffée d'un zest de bonnet envolé en haut de la tête, et traînant ses pas las dans des babouches algériennes, elle jurait et faisait claquer la porte à l'ordre ou au coup de sonnette, qui la poussaient à chaque instant dans l'antichambre.

— Ça se soutient, la pièce ? hasarda la grosse mangeuse, entre deux bouchées.

— Oui, oui, répondit la maîtresse de la maison.

— Nous sommes toujours dans les cinq mille... il m'a dit ça... hier... le nouveau régisseur... j'avais couru après lui dans les coulisses — chanta la voix flûtée d'un petit garçon de sept ans, à moitié caché par un mantelet de dentelles de Chantilly.

Couché sur un coin du divan, la tète en bas, les jambes croisées en l'air, il se faisait les ongles avec une lime minuscule. Le col droit, un mouchoir passé entre sa chemise et son gilet, tout chez le bambin, depuis la semelle immaculée de ses bottines jusquà la raie correcte du milieu de sa tête, sentait le rassis d'un vieux gandin, d'un vieux gommeux. Petit bonhomme déjà entré dans la vie de ce monde, prenant part à ses conversations, écoutant ses confessions, et témoin de ses débats d'affaires et de toutes sortes. Misérable enfant, amené comme un joli petit animal dans les soupers de cabinet, et qu'on oubliait, et qu'à moitié réveillé

un garçon de café ramenait, au petit jour, chez sa mère.

— Vois-tu, Moumoute, reprit la mère, avec l'effet de lumière électrique sur l'empoisonnée au quatrième acte, les cent représentations, c'est comme si nous les tenions.

— Et la reprise de l'autre, quand passera-t-elle au Chàtelet ?

— La semaine prochaine... et voilà 700 fr ancs qu'il va me devoir... oui, il me donne gentiment 500 francs pour les premières et 200 francs pour les reprises... Ça ne fait rien, cette existence avec ce Machabée, ce n'est pas drôle... Au fond, mes bichettes, j'étais née pour épouser un Laruette, et tenir en province une table d'hôte de cabots... Tiens, j'ai envie de partir pour Turin, — dit-elle, en se lançant tout à coup à travers le boudoir; puis, au milieu de son bondissement, se retournant soudainement par une brusque virevolte vers ses amies, elle ajouta en brandissant sa fourchette, au bout de laquelle il y avait une bouchée de perdrix:

Je ferais peut-être le roi.

Et plus loin, ce prologue de répétition vraiment copié sur le vif :

Dans la salle emballée sous d'immenses bandes de toile écrue : la pleine nuit — une nuit dans laquelle il n'y a de lumineux que les petits carrés de feu, produits par la lumière du jour, passant à travers les rideaux rouges de la vitre des troisièmes loges, et le scintillement de saphir du lustre, pareil à- un faisceau de stalactites pendant dans les froides ténèbres, à la voûte d'un glacier.

Ça, et encore un peu de pâleur blême sur les cariatides des avant-scènes, sur les mythologies effacées du plafond et sur le manche d'une contre-basse émergeant au-dessus de la rampe, du noir profond de l'orchestre, voilà tout ce

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qu'on voit dans la salle vide, où, sur le rebord du balcon de la première galerie, se promène solitairement un chat blanc.

Sur la scène, éclairée par deux quinquets à réflecteur placés dans les coulisses, il fait presque le sombre de la salle, avec dans les frises et les trouées des échafaudages des lueurs bleuissantes, comme il s'en trouve dans la charpente d'un clocher d'église en construction, sous un clair de lune.

Là dedans des hommes en paletot et en chapeau rond, aux apparences de plumitifs besogneux, et des femmes en tenue de « brûleuse de maison », les mains enfoncées dans de vieux manchons : des espèces de larves bourgeoises se mouvant dans une sorte d'obscurité fantastique.

Et de temps en temps, dans le vide et la mort de la grande salle, frappée d'un vivant soleil sur son toit, vibre le roulement sourd de voitures, dont la sonorité tressautante a l'air de passer et peser dessus, ainsi que le feraient des charretées de moellons sur des catacombes.

Je m'arrête là; chaque page qui suit est une étude psychologique très fouillée de la Faustin, sous les traits de qui on retrouvera souvent cette grande tragédienne qu'on commence à oublier, hélas ! et qui s'appelait Rachel. Non pas que M. de Goncourt ait voulu peindre son portrait, mais parce que toutes les femmes sont femmes, et que les phénomènes qui se produisent dans des milieux identiques doivent donner lieu à d'inévitables ressemblances.

Pour nous résumer, la Faustin est un livre étrange, une étude des plus curieuses sur la névrose

artistique, et qui restera comme une scène vivante de l'existence de théâtre au xixe siècle. Nul n'aura plus et mieux vu que M. Edmond de Goncourt; nul n'aura apporté plus de documents et de matériaux à ceux de l'avenir qui voudront reconstituer notre présent.

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