PIERRE LOTI
Fleurs d'ennui. — 1882
L'auteur du Mariage de Loti, Pierre Loti, puisqu'il veut, littérairement, s'appeler ainsif dent de publier chez Calmann Lévy un volume intutilé : Fleurs d'ennui. C'est un recueil denouvel.es, d'impressions, de notes de voyage dont : Paso[uale Ivanovitch, le Voyage de quatre officiers de l'escadre internationale au Monténégro et Suleïma, forment l'ensemble. Même charme de langage, même élévation d'idées, même variété d'impressions que dans les livres précédents du même auteur.
Je coupe de loin en loin, un peu trop au hasard peut-être, quelques pages de Sidèima, laissant à l'esprit du lecteur le soin de remplir les lacunes.
C'était en Algérie — à Oran — en 1869, époque à laquelle j'étais presque un enfant.
Plumkett avait encore tous ses cheveux. C'était un matin de mars. Oran se réveillait sous un ciel gris. Nous étions assis devant un café qu'on venait d'ouvrir dans le quartier européen. Nous n'avions pas froid, parce que nous arrivions de France ; mais les Arabes qui passaient étaient entortillés dans leurs manteaux et tremblaient.
Il y en avait un surtout qui paraissait transi; il traînait une espèce de bazar portatif qu'il étalait devant nous, et s'obstinait à nous vendre à des prix extravagants des colliers en pâte odorante et des babouches.
Une petite fille pieds nus, en haillons, se cramponnait à son burnous ; une délicieuse petite créature, qui était tout en grands yeux et en longs cils de poupée. Elle avait un peu l'exagération du type indigène, ainsi que cela arrive chez les enfants. Les petits Arabes et les petits Turcs sont tous jolis avec leur calotte rouge et leurs larges prunelles noires de cabris; ensuite, en grandissant, ils deviennent très beaux ou très laids.
C'était sa fille Suleïma, nous dit-il. En effet, c'était possible après tout ; en décomposant bien cette figure de vieux bandit et en la rajeunissant jusqu'à l'enfance, on comprenait qu'il eût pu produire cette petite.
Nous donnions des morceaux de sucre à Suleïma, comme à un petit chien ; d'abord elle se cachait dans le burnous de son père, puis elle montrait sa tcte brune, en riant d'un gros rire de bébé, et en demandait d'autres. Elle retournait ce sucre dans ses petites mains rondes, et le croquait comme un jeune singe.
Nous disions à ce vieux :
— Elle est bien jolie, ta petite fille. Veux-tu nous la vendre aussi?
C'était dans toute la candeur de notre âme; nous nous
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amusions de l'idée d'emporter cette petite créature d'ambre, et d'en faire un jouet. Mais le vieil Arabe, nullement candide, écarquillait ses yeux, en songeant que sa fille réellement serait belle, et souriait comme un mauvais satyre.
Les gens du café nous contèrent son histoire : il venait d'arriver à Oran, où il était sous la surveillance de la police, ayant fait autrefois le métier de détrousseur dans le désert.
Je passe cinquante pages et je trouve cette note écrite dix ans plus tard :
Suleïma me confiait hier ses projets d'avenir.
Voici : Elle est très ambitieuse. Elle a déjà amassé un peu d'argent, et elle le cache dans un recoin que son père ne connaît pas. Bientôt elle se fera faire un collier à plusieurs rangs de louis d'or disposés clans le goût musulman; et puis, en emportant sa richesse à son cou, elle s'en retournera dans le Sud, dans le cercle de Biskra, où elle est née, pour y trouver un mari qui n'en saura rien, et devenir une grande dame de l'endroit.
Que dire à cela? Et d'ailleurs, quelle sorte de sermon serais-je bien en droit de lui faire, puisque, moi aussi, j'y aurai contribué, à ce collier d'or!...
Plus loin encore ; Loti a repris la mer et cause de Suleïma avec son ami Plumkett :
« — Cela passera, » clit-ii avec un grand calme et l'air de penser à autre chose.
« — Mais je le sais bien, que cela passera. Ne faites donc pas le garçon stupide, Plumkett, vous qui comprenez. A la fin, vous êtes irritant, je vous assure.
a Gela passera, c'est incontestable, — et cela même ne serait
jamais venu, sans son pauvre petit baiser d'adieu. Je puis vous dire aussi très positivement — vu le peu de racine que cela a eu le temps de prendre — que dans trois jours il n'y aura plus rien.
« Mais c'est cette certitude qui est triste, — et aussi ce cynisme tranquille avec lequel tous les deux nous en parlons. »
Plumkett et moi, nous faisons les cent pas, tournant comme deux automates au même point et sur le même pied, — ce qui est une habitude de marins.
Nous ne nous disons plus rien, — ce qui est devenu une habitude à nous, après nous être trop parlé. — En effet, nous nous connaissons si bien, et nos pensées se ressemblent tellement, que ce n'est même plus la peine de perdre de temps à nous contredire pour essayer de nous donner le change.
En vérité, il y a des instants où c'est une gêne et une fatigue de tant se connaître ; on ne sait plus par où se prendre pour se trouver encore quelque chose de neuf.
Bien des jours ont passé; Loti revient à Alger.
Cette grande bâtisse neuve où la pluie nous avait fait entrer par hasard était le tribunal de guerre. — On jugeait une empoisonneuse, amenée des cercles du Sud, de la zone militaire.
En haut, une galerie supérieure, disposée sen tribune, dominait la salle. Nous y montâmes, et nous vîmes l'accusée sur son banc. Elle était voilée entièrement, — affaissée, effondrée, — une masse informe de burnous et de draperies blanches.
Les juges étaient de vieux officiers de l'armée d'Afrique, aux figures jaunies, éteintes par les fatigues et la vie de garnison.
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On lut Pacte d'accusation, qui était à faire frémir. Elle avait empoisonné, l'un après l'autre, ses trois maris, et, en dernier lieu, la chienne d'un grand Agha.
Et nous regardions, Mohammed et moi, cette forme blanche, chargée cle crimes, imaginant là-dessous le visage épouvantable d'une femme vieille et sinistre.
L'interprète commanda à l'accusée de se lever et d'ôter son voile.
Alors elle s'avança vers la table des juges, rejeta tous ses burnous avec un geste étonnamment jeune, et apparut à la manière de Phryné, dans son beau costume d'Arabe du Sud, la taille cambrée et la tête haute...
— Moi, je l'avais devinée avant qu'elle eût dévoilé son visage. Dès qu'elle avait marché, dès qu'elle s'était levée, je l'avais pressentie et reconnue à un je ne sais quoi de déjà aimé et d'inoubliable.
Et pourtant elle était très changée, Suleïma; elle était transfigurée et bien belle. La petite sauterelle du Désert s'était développée tout à coup au grand air de là-bas; sous ses vêtements libres, elle avait pris la splendeur cle lignes des statues grecques, elle s'était épanouie en femme faite et admirable.
Ses beaux bras étaient nus, elle était couverte cle bracelets et de colliers et portait la volumineuse coiffure à paillettes de métal des femmes de l'intérieur, qui jetait sur sa beauté un mystère d'idole.
Elle promenait autour d'elle la flamme insolente cle ses grands yeux noirs de vingt ans, regardant avec aplomb ces hommes, ayant conscience d'être désirée par tous.
Un officier de zouaves, l'un des juges, pendant qu'elle tournait la tète, lui envoya par derrière un baiser; les autres étaient là, souriant cyniquement à cette accusée, les plus vieux échangeant tout bas des grivoiseries de caserne...
Et moi, je cherchais son regard. Enfin il monta jusqu'à
moi et s'y arrêta : sans doute un souvenir, d'abord vague, lui traversait l'esprit, et puis elle se rappelait mieux, elle me reconnaissait... Mais que lui importait après tout que ce fût moi ou un autre ; je ne pouvais plus rien pour elle, et ce sentiment qu'elle avait eu un matin, en me donnant son baiser de petite fille, n'avait peut-être pas duré deux heures...
Quant à moi, une pensée folie d'amour m'emportait vers elle, à présent qu'il y avait entre nous cette barrière de crimes; à présent qu'elle était une chose perdue appartenant à la justice, et aussi inviolable qu'une fille sacrée.
Même ses crimes lui donnaient tout à coup sur mes sens un charme ténébreux, et ce souvenir de l'avoir possédée devenait une chose absolument troublante. J'aurais voulu dire cela à ces hommes qui la convoitaient, leur faire savoir à tous que j'avais en une seule fois son vrai baiser, son seul mouvement un peu pur de tendresse et d'amour...
A présent c'était fini en elle de tout sentiment humain; le vice l'avait prise tout entière, et, sous l'enveloppe encore admirable, rien ne restait plus.
Pourtant quand ses yeux se levaient vers moi, il me semblait qu'ils avaient encore quelque chose d'attendri, de suppliant, de presque bon; — mais cela passait vite, et quand ils regardaient le tribunal et la foule, ils exprimaient le défi farouche et dur.
Aucun remords, aucune pudeur.
Elle parlait, et l'interprète traduisait :
« Ses maris d'abord l'avaient ruinée; elle n'avait seulement plus de quoi s'acheter à manger avec son pain dans sa prison. Le dernier lui avait pris tout son argent et même son collier à trois rangs de louis d'or. Ce collier qu'elle avait à présent était en cuivre; — et, comme preuve, elle en arrachait des paillettes, qu'elle lançait aux juges avec dédain.
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« Quant à la chienne de l'Agha, ce n'était pas vrai. Toute la tribu pourrait le dire : elle était morte d'une certaine gale de chien?... »
Le lendemain, dès le matin, je m'acheminai vers ce quartier d'Alger qui est la prison.
C'était encore le calme délicieux des premières heures du jour; très bas dans le ciel, le Baal resplendissait comme un grand feu d'argent.
La notion plus exacte des situations et des choses m'était revenue avec le jour, comme il arrive d'ordinaire. J'espérais seulement qu'en allant là de très bonne heure, avant le lever des gens de justice, j'obtiendrais peut-être, par un piocédé vieux comme le monde, la permission de la voir.
Je sonnai à cette porte de prison, et, en affectant un Ion dégagé et très bref, je m'adressai au gardien.
— C'était impossible, naturellement, je l'avais prévu : il aurait fallu des démarches longues, que personne n'aurait comprises, et pour lesquelles d'ailleurs le temps manquait (nous partions à midi pour Tunis).
J'avais envie d'offrir de l'argent à cet homme : j'étais venu pour cela, et c'était le moment de risquer ce coup décisif. Mai? maintenai t j'hésitais : il avait par hasard l'air honnête... Je n'osais plus.
D'ailleurs, elle n'avait pas été condamnée à mort; on avait déclaré les preuves insuffisantes, me dit-il ; cinq années de prison, c'était tout ce qu'on avait osé lui donner. — Les juges aussi, évidemment, l'avaient trouvée belle.
Et l'histoire finit de la manière la plus banale du monde. Je donnai à ce gardien un louis, en lui disant, sur un ton naturel et poli : « Portez-le à cette Suleïma, et dites-lui, je vous prie, que c'est de la part du Roumi qui lui donnait des morceaux de sucre à la porte d'un café d'Oran, quand elle était petite fille. >
On peut juger, par ces extraits écourtés, du reste du livre. L'auteur des Fleurs d'ennui est une personnalité littéraire sans y avoir cherché, plus heureux en cela que bien d'autres. — Quel malheur, disait dernièrement une femme d'esprit, que Messieurs les romanciers ne veuillent plus nous donner à boire que du vitriol ou de l'eau sucrée, à ne voir que des mauvais lieux ou des sacristies. — Lisez Pierre Loti, Madame, et vous verrez qu'il y a encore un juste milieu qui n'est point à dédaigner et où Mérimée a laissé des successeurs.
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