GEORGE SAND
Dernières Pages- — 1877
En un volume paru chez Calmann Lévy, on vient de réunir sous le titre de : Dernières Pages , quelques morceaux laissés inachevés par George Sand; ce sont bien, on en jugera par les dates, les dernières productions du grand écrivain ; quant au charme, à la fermeté du style, on les trouve aussi bien dans ces pages jetées au hasard que dans les meilleurs romans de Fauteur ; la grande conception, l'architecture, y manquent, volontairement, et ce sont des matériaux qui eussent bien certainement pris place dans une œuvre nouvelle.
Les meilleurs morceaux de ce livre sont incontestablement : Dans les bois, Nuit d'hiver, Voyage chez M. Biaise, la Blonde Phœbé et Mon Grand Oncle, recueillis sous le titre d'impressions et souvenirs.
Dans les bois, qui commence par une leçon de botanique, finit d'une façon assez imprévue par un remarquable portrait de l'empereur Napoléon III; on sent que Fauteur s'est efforcé de faire juste et ressemblant.
Quand j'ai lu hier dans un journal que l'état du malade de Chislehurst était grave, j'ai senti qu'il était mort au moment où nous lisions cette dépêche. « N'était-il pas déjà mort à Sedan? Pourquoi ne s'y est-il pas fait tuer? » s'écrie-t-on de toutes parts. — Sans doute il a manqué là une belle occasion de mourir, mais la raison qui la lui a fait manquer est bien simple : un mort ne peut pas courir à la mort.
Il y avait déjà trois ans que Napoléon III n'existait plus. Les événements n'agissaient plus sur lui que comme la pile de Yolla sur un cadavre. Ses velléités libérales de la dernière heure étaient, dans la situation où il se plaçait, des illusions que le raisonnement ne contrôlait plus. La guerre avec la Prusse ne fut même pas une illusion, car il ne sut pas cacher que le spectre de la défaite lui était apparu et l'emmenait fatalement à sa perte. Alexandre Dumas fils a dit qu'en se rendant prisonnier il crut sauver son armée et la France. Cette illusion étant insensée, elle est possible chez un moribond dont l'âme flottante n'est plus capable de lâcheté ni d'héroïsme, et ne distingue plus le songe de la réalité.
Au reste, pour qui aurait étudié de près, sans prévention d'aucun genre, toute la vie de cet homme funeste, je crois que l'observateur se serait assuré d'une cbose nouvelle à dire, mais ancienne dans l'histoire : c'est que certains per-
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sonnages historiques n'ont pas eu de libre arbitre et n'ont pas existé dans l'acception que nous donnons au mot d'existence comme conscience de la vie. Celui-ci a été traité d'homme chimérique. Le mot est juste s'il désigne un cerveau nourri de chimères, encore plus juste s'il dépeint un être problématique, insaisissable à l'analyse. Moi, je dirai simplement l'impression qu'il m'a causée personnellement.
Au temps de Ham, par correspondance, écriture et rédaction d'un jeune homme sans énergie, dominé par une vision énergique, vision conçue dès l'enfance, entretenue par un entourage dont il subissait la pression avec une lassitude résignée ; point d'instruction réelle, beaucoup d'intelligence, les rudiments et même les éclairs d'un génie plutôt littéraire que philosophique et plutôt philosophique que politique. Santé perdue, vitalité chancelante, inégale, suspendue par moments avec des reflux d'expansion et des refoulements douloureux. Point d'amertume cependant, point de rancunes, peu de courroux; trop contemplatif pour être passionné; aimable, aimant, fait pour être aimé dans l'intimité, désintéressé de tout pour son compte, et pourtant — voyez quels contrastes formidables! — capable des plus grands crimes politiques, parce que ses notions de droit humain différaient entièrement des nôtres.
Quand je lui ai parlé, quand je l'ai vu à l'Élysée, deux fois en une semaine, j'ai été complètement abusée par lui, et ensuite, me croyant jouée, je n'ai plus voulu le revoir. J'ai quitté Paris et manqué à un rendez-vous donné par lui. On ne m'a pas dit : « Le roi a failli attendre, » on m'a écrit : « L'empereur a attendu. »
Mais j'ai continué à lui écrire quand j'espérais sauver une victime, à commenter ses réponses et à l'observer dans tous ses actes; je me suis convaincue qu'il n'avait voulu jouer personne; il jouait tout le monde et lui-même. 11 croyait à ce qu'il disait ; mais, se regardant comme unique moyen
de salut, comme l'instrument investi d'une mission inévitable, ne se sentant pas l'énergie physique et morale nécessaire, mais comptant la trouver dans l'arrangement fatal des circonstances, il adoptait toutes les idées qu'on voulait lui suggérer, sous forme d'oracles : « Allons toujours ! se disaitil; si telle chose est impossible, je passerai à une autre, et si elle est mauvaise, le résultat me l'apprendra. » L'exercice du pouvoir absolu aidant, cette illusion de jouer à pile ou face avec les événements devint une monomanie, et le fatalisme tranquille et patient prit toutes les apparences d'une force et d'une habileté.
L'habileté était nulle. L'homme était naïf sous son air contenu et réfléchi. Il ne posait pas comme son oncle. Il n'avait pas appris à se draper dans la toge antique. Il était petit, voûté, flétri, et ne cherchait point à paraître majestueux. Louis Blanc, qui l'avait vu à Ham, lui avait trouvé un profil et un regard d'aigle en cage. Le regard d'aigle avait disparu quand je le vis ; la cage était restée ; quelque chose d'inquiet, de contraint, de timide, qui se résolvait en expression affectueuse et triste. Je n'ai pas à raconter ici les paroles échangées entre nous sur le rôle qu'il jouait à cette époque. Je n'allais point le voir pour l'interroger. Il me répondit quand même et ses promesses ne furent point tenues. Mais je trouvai une grande sensibilité et une spontanéité de bonne résolution qui me frappèrent vivement. Je crus, pendant une quinzaine, qu'il réparerait tout et qu'il lutterait véritablement pour tout réparer. Je me méfiais de son énergie, elle fut au-dessous de ce que j'attendais. La persécution ne se relâcha à l'égard de quelques-uns que pour peser plus cruellement sur le grand nombre. Une prétendue, une fausse raison d'Etat frappa d'impuissance l'homme de sentiment qui déplorait, dans le principe, les moyens dont on s'était servi pour lui donner le pouvoir, qui paraissait en ignorer les excès, être prêt à les désavouer. Il ne désavoua rien et accepta avec une lâche douleur les meurtres de la rue et les
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iniquités de la persécution dans toute la France. Lui, sans haine et sans ressentiment, chevaleresque au besoin quand il s'agissait d'oublier une injure personnelle, il servit les haines aveugles, les vengeances odieuses, je ne dirai pas d'une classe de citoyens, ce ne serait pas vrai, mais de la légion de ces gens de proie qui, dans toute localité et en toute circonstance, sont sur la brèche dans les mauvais jours pour dénoncer, maudire et calomnier leurs ennemis personnels ou seulement les adversaires dont ils redoutent l'infïuence et la moralité. C'est à ces meneurs de réaction qu'au grand scandale et à la grande tristesse des honnêtes gens de tous les partis l'aveugle souverain, grisé par le succès du premier plébiscite et n'en comprenant pas les causes profondes, se fit l'esclave et l'obligé des moyens apparents de son succès. Il ne comprit pas qu'il pouvait être humain sans danger. En cela comme en tout, il se trompait. Il se trompait comme se trompait le parti radical en attribuant l'élan du vote des campagnes à la pression des meneurs. Cette pression existait, mais elle était parfaitement inutile. La légende napoléonienne et l'effroi d'une republique sans force et sans union servaient l'Empire en dépit de ses agissements sans pudeur.
L'Empire était proclamé, je ne saurais dire fondé ; le titulaire en sapait la base lui-même en montant sur ce pavois souillé que lui tendaient les mauvaises passions. Né honnête homme, il se faisait porter en triomphe par des ambitieux dépourvus de tout scrupule. Ce qu'il y avait d'impur dans la nation française allait travailler pour lui et le rendre solidaire de tout le mal commis et à commettre. La France passa condamnation. Et alors il se crut grand et fort. Il entreprit de grandes choses qui ne pouvaient aboutir. Il parut devoir mener à bien tout ce qui répondait au sentiment public. Homme à principes erronés, il gouverna une nation qui manquait de principes et qui mettait un idéal de prospérité
romanesque à la place de la vraie civilisation; le succès et la chance à la place du droit et de la justice.
C'est donc par le sentiment seul qu'il pouvait la conduire ; il Pavait compris un instant en voulant sauver l'Italie. Il manqua de confiance pour son dénouement et tomba au dernier acte. Dès lors son étoile pâlit, et il ne la vit plus. Peutêtre cessa-t-il d'y croire, peut-être cet illuminé devint-il sceptique; son intelligence ne pouvait survivre à une telle transformation. Il commença à mourir durant la guerre du Mexique.
La France l'avait trop accepté, elle était devenue chimérique comme lui, elle partagea sa décadence en la précipitant. Elle se trouva désorganisée, anarchique et sans conscience d'elle-même. Elle le maudit avec excès quand elle se vit perdue, l'implacable colère ne s'avoua pas qu'elle était trop tardive pour être cligne.
Une colère plus logique et plus noble fut celle de Victor Hugo, qui, dès le début, lança le plus éloquent de ses anathèmes à x\apoléon le Petit. Mais le grand poète romantique n'eut pas ici le sens suffisant de la réalité. Son chef-d'œuvre restera comme un monument littéraire, il n'a pas de valeur historique. Napoléon III ne mérita jamais « ni cet excès d'honneur ni cette indignité » d'être traité comme un mons tre. Il ne mérita pas davantage d'être rabaissé jusqu'à l'idiotisme. Il eut, comme homme privé, des qualités réelles. J'ai en l'occasion de voir en lui un côté vraiment sincère et généreux. Il eut aussi un rêve de grandeur française qui ne fut pas d'un esprit sain, mais qui ne fut pas non plus d'un esprit médiocre. Vraiment la France serait trop avilie si elle avait subi pendant vingt ans la toute-puissance d'un crétin travaillant pour lui seul. Il faudrait désespérer d'elle à tout jamais. La vérité est qu'elle prit ce météore pour un astre et ce songeur silencieux pour un homme profond. Puis, quand elle le vit succomber à des désastres qu'elle eût dû prévoir et prévenir, elle le prit pour un lâche.
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Il ne Tétait pas, il avait un courage froid, et je ne crois pas qu'il tînt à la vie. Il se sentit écrasé, désillusionné de son rôle, peut-être las de lui-même.
On a sans doute conspiré beaucoup autour de lui dans son dernier exil. On doit avoir hâté sa fin en stimulant ce reste de vie, qui fut employé, des gens bien informés me l'ont dit, devinez à quoi? à faire des paysages à l'aquarelle qui lui plaisaient beaucoup.
Il s'est cru l'instrument de la Providence. Il ne fut que celui du hasard. Le parti, d'abord minime, et tout à coup immense, qui le porta au faîte du pouvoir ne fut même pas un parti, si, par là, on entend une fraction de nation obéissant à une doctrine; à un système, à une croyance quelconque. Ce fut un essaim d'aventuriers d'abord, et puis une réunion d'intéressés spéculant sur l'aventure, et puis l'engouement soudain des masses dégoûtées d'une république en dissolution. La France, devenue industrielle sous Louis- Philippe, n'était pas redevenue politique ; ne sachant pas se gouverner elle-même, elle se jeta dans l'inconnu. La république s'élait suicidée en juin par une effroyable scission entre le peuple et la bourgeoisie. Nous n'étions plus dignes de la liberté. L'inconnu étrange, triste, poli et froid, passait dans la rue sur un cheval dressé aux courbettes. Je lui trouvai, ce jour-là, le profil de don Quichotte. Des gens, arrivés à ce spectacle pour le siffler, l'acclamèrent; je n'ai jamais su pourquoi. Une sorte de vertige s'était emparé de ce Paris des boulevards qu'il avait mitraillé la veille. Ce fut un triomphe. 11 en parut étonné, et peut-être, car il avait ses moments d'esprit et de malice discrète, comprit-il qu'il devait cette ovation à la grâce de son cheval. Paris est artiste, Paris est enfant. Paris est sublime et niais, admirable aujourd'hui, absurde demain. Il vit cela et il osa, lui qui avait un grand fonds de timidité modeste. On le voulait impudent, il le fut. Il commanda, dit-on, son manteau impérial.
Des ouvrières étaient occupées à eu broder les abeilles d'or, qu'il disait encore à ceux qui le poussaient en avant : « Non, je ne trahirai pas la République! » Et le merveilleux de l'affaire, c'est qu'il le disait de bonne foi. 11 était dupe de lui-même jusqu'au dernier moment. On le persuadait tout d'un coup, er lui montrant le succès obtenu en dépit de son inaction, de ses scrupules ou de sa gaucherie. Il se disait alors : « C'est ma destinée, donc c'est mon devoir. » Et rien ne comptait plus dans sa conscience ni dans sa mémoire. C'était le fanatisme d'un autre siècle mettant l'aigle dans le nimbe à la place du calice. Il ne connaissait pas le remords, pouvant toujours se dire : « Ce n'est pas moi qui l'ai voulu; c'est la fatalité qui me commande. »
Ce portrait n'a pas la prétention de s'imposera l'histoire. Il sera nié, discuté, refait de mille manières ; moi, je le crois, non bien fait, mais ressemblant. Je l'ai reconstruit en me promenant dans les bois et en me rappelant l'ensemble des détails qui m'ont frappé. Le premier venu des êtres humains est très difficile à connaître et à classer. Le plus difficile de tous est celui dont la vie a été l'objet de l'émotion et de la curiosité publique. Ni la haine ni l'engouement n'ont pu le juger.
Tel est à peu près dans son ensemble ce portrait dessiné et peint de main de maître ; pas de passion, point de concessions faites aux légendes stupides et intéressées; Mme oc*nd a écrit ce qu'elle a vu, ce qu'elle a senti, et, par la conscience qui l'anime, cette simple ébauche prendra place parmi ses œuvres les mieux achevées et les documents historiques.