‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 17 sur 49 · PAUL FÉVAL · texte numérisé non relu

PAUL FÉVAL

Les Étapes d une conversion. — 1877

Voici un livre d'aujourd'hui, bien qu'il ait eu jadis son succès, car Paul Féval a presque entièrement remanié les Étapes d'une conversion, qui viennent de paraître chez Victor Palmé; ce n'est pas précisément l'histoire de l'auteur qui est racontée dans ce volume, mais, pour ceux qui le connaissent, c'est tout au moins celle de quelqu'un qui lui ressemble :

Mon ami, dit-il, s'appelait Jean... Avant de tourner ses yeux vers Dieu, il avait dépensé une longue vie à regarder les hommes pour faire fortune et gagner de la renommée.

Jean est donc un écrivain, et comme l'âge a émoussé sa plume, il dicte à l'auteur ce livre singulier qu'il

n'intitule pas les Étapes d'un converti , mais les Étapes d'une conversion, parce que :

A notre insu, nos joies et nos douleurs, nos triomphes et nos défaites nous rapprochent de Dieu. Ce n'est pas nous qui marchons vers la conversion, c'est la conversion qui marche vers nous. J'ai voulu marquer les diverses stations de la mienne.

La première étape est la mort du père, et la mort de ce père est tout le livre. Il n'y a que cela : un honnête homme qui meurt avec les secours de la religion, entre sa femme et ses enfants ; drame doux et cruel, qui vous poursuit longtemps après la lecture finie.

Ce Jean, sans nom de famille, en qui on a cru reconnaître Raymond Brucker, l'ancien collaborateur de Gozlan, fondu avec une autre personnalité littéraire, retrouve une langue des vivants quand il regarde, du fond de sa conversion, la littérature d'il y a dix ou quinze ans qu'il a quittée.

Ah! dit-il, j'ai eu de la peine à me déshabituer de la plume et de ceux qui s'en servent! Je les connaissais tous, les pauvres chers esprits, je les aimais, je les aime encore. Ils sont bons, que Dieu les appelle! J'ai pleuré le trop-plein de ma joie quand Augustin Thierry, ce maître, nous est revenu après avoir voyagé si loin de nous! Dès qu'il fut devenu aveugle, il vit la Lumière. Et Frédéric Soulié, le robuste inventeur, si violent et si doux? C'est moi qui lui donnai à baiser la croix de mon chapelet, la dernière nuit. M. Guizot, qui avait été mon professeur, m'a mis à la perte de chez lui,

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disant qu'il ne voulait pas d'un coquin comme moi pour convertisseur. Qu'importe de l'outil, cependant, pourvu que la besogne soit faite! Mais M. Guizot s'adorait lui-même tout franchement, et beaucoup de catholiques l'y aidaient. Balzac, lui, me répondit gravement: « Je suis plus converti que toi.» Alfred de Musset... chère belle àme tourmentée!... Mais laissons dormir les morts. Dis-moi des nouvelles de ceux qui vivent. Parle-moi d'Hugo, le poète colossal qui a ébloui ce siècle et dont le dernier cri sera un cantique, je l'espère encore; parle-moi du bon, du grand Dumas, qui n'a jamais eu le temps de regarder son propre cœur. Parle-moi d'Eugène Sue, loup enragé dans ses livres, bergère à la maison, qui fait bouillir ses mains dans de Peau de rose quand il a touché la patte d'un tribun; et de Gozlan, amertume étincelante, montée en bouquet comme un feu d'artifice ; et de Jules Sandeau, ce chrétien qui s'ignore, si tendre, si fin, si Français ; et d'Alphonse Karr, et de George Sand, l'âme admirable, à qui rien ne manque, sinon Dieu, c'est-à-dire tout. Michelet est-il devenu capucin comme il en avait peur?

Et quelques pages plus loin :

Jean se mit à parler de Tartufe moderne, « le livre à faire ».

Certes il ne confondait pas certains hommes de talent, de belles-leitres et de savoir, avec ces pauvres diables de cannibales crottés qui gagnent leur bock à dévorer de la viande de prêtre dans les journaux dits populaires; non, il faisait la part de chacun, rendant justice au mérite de ceux qui vendent du Jésus pour des centaines de mille francs, tandis que d'autres spéculateurs subalternes n'en retirent pas même trente deniers...

— Molière est mort, disait-il; Molière ressuscité pourrait seul modeler le pendant de son étonnant chef-d'œuvre que

beaucoup, parmi les catholiques, ont le tort de nier ou de méconnaître. Il a fait le Tartufe de la religion; il a eu raison : ce monstre existait ; ce qu'on pourrait reprocher à Molière, c'est de lui avoir donné, pour les besoins de la scène, des audaces et des naïvetés qui ne cadrent pas avec la prudence de l'hypocrite consommé. Mais le génie n'a pas à rendre compte de ses défaillances. Il crée une formule; à ce moule il donne un nom qui devient la justice des siècles. Autres temps, autres monstres. Molière, rendu à la vie et promenant sur notre monde la clairvoyance de son regard, reconnaîtrait Tartufe et chercherait en vain sur ses épaules l'habit de fantaisie dont sa « fronderie » gauloise l'affubla aux jours où cet habit revêtait la puissance, le crédit, l'autorité. Molière reprendrait aujourd'hui son moule pour y fourrer le vrai Tartufe, vivant de popularité escamotée : non pas du tout ces petits Tartufiaux qui font des livres en pâte de guimauve juive, mais le grand Tartufe de notre époque, l'hypocrite social et politique qui attaque à la fois l'Eglise, la magistrature, l'armée et l'Etat, l'homme-poison, violent ou douceâtre, il importe peu, travaillant le suffrage universel comme on foule le raisin dans la cuvée, pour en exprimer quoi? sa propre fortune, la réussite de sa propre ambition, la pitance de son propre appétit. Voilà un Tartufe qui en vaut la peine! Un mâle d'hypocrite, celui-là, ne reculant devant rien, promettant l'impossible de sa voix de stentor, enflée par la trompette de la foire, mentant à des millions de naïfs qui lui donnent un sou chacun sur le prix de leur pain, pour abattre tout pouvoir, pour démolir toute loi, pour miner toute morale, parce que tout pouvoir le gène, toute loi l'entrave, toute morale le condamne. Serait-ce assez de Molière lui-même pour se prendre corps à corps avec ce pitre géant, avec cette monstrueuse queue-rouge qui montre au pauvre la richesse d'autrui en lui criant : « Déshérité, voilà ton héritage! nomme-moi député, moi, ton bienfaiteur, ton seul ami, ton frère et ton

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père ! nomme-moi ministre, nomme-moi tout, ce sera comme si ta te nommais toi-même! »

Nous citerons encore la dernière page du livre, sobre et sereine. C'est le moment où la vieille servante Julienne dit « la soupe est servie », pour la première fois depuis « le malheur ». On entre dans la salle à manger, et toute la famille s'arrête à regarder la place vide du père...

Maman appela Charles (le frère aîné), et Charles vint. Il était aimé parce qu'il n'y avait chez nous que de l'amour ; mais il était le moins aimé, à cause de sa piété supérieure et de sa modestie trop haute. Ce sentiment de gêne en face de la perfection existe partout où il y a des créatures humaines, dans l'état ecclésiastique comme ailleurs, et je l'ai trouvé au fond des solitudes habitées par les saints.

Maman appuya sa main sur le front de Charles, et je pense que c'était une bénédiction ; puis elle l'embrassa tendrement et désigna la place d'honneur.

Charles dit tout bas, en fléchissant presque les genoux :

— Ma mère, oh! ma mère, je vous en prie!... Mais elle répondit :

— Mon cher enfant, cela se doit. Il le voulait, et je le veux.

Nous entourâmes Charles et nous l'embrassâmes tous. Mon frère le soldat, qui n'avait jamais été de son avis sur quoi que ce fût au monde, lui dit du meillenr de son bon cœur :

— Tu sais, tu peux me commander, je t'obéirai!

Et la religieuse se pendit à son cou, tandis que mes deux autres sœurs, Louise et Anne, attendaient leur tour. Julien hochait sa vieille tête avec un grave contentement.

Quand nous eûmes conduit Charles à sa place nouvelle, il récita le bénédicité comme papa avait coutume de le faire. Désormais, il y avait dans notre douleur même une consolation austère et douce : le vide notait plus béant. En plongeant la louche dans la soupière, Charles dit :

— Je suis ici sous l'autorité de notre mère, et je lui ai obéi en acceptant cette place comme je lui obéirai toujours»

Et nous nous assîmes tous, et ainsi commença le premier repas de notre famille orpheline.

On peut juger d'après ces extraits de l'ensemble et des qualités de l'ouvrage; pour ceux qui connaissent l'auteur, il faut, bien qu'il s'en défende, voir dans les Étapes d'une conversion comme une autobiographie ; et l'œuvre s'en ressent, car il n'est permis d'étudier avec ce scrupule le jeu d'une âme que sur soi-même; aussi peut-on dire que jamais Féval n'a rien écrit d'un plus grand cœur ni de plus d'émotion que ce livre.

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