‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 18 sur 49 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Religions et Religion. — 1880

L'événement littéraire de la semaine est l'apparition du nouveau livre de poésies de Victor Hugo : Religions et Religion.

Ce n'est qu'avec le respect que commande le génie qu'il convient de parler d'une œuvre de notre grand poète, et la louange même qu'on lui adresse doit être épurée de tout compliment, de toute flatterie ; la vérité convient aux forts.

Tout d'abord, repoussons ces admirations bizarres qui s'exclament devant les 78 ans du poète et voient surtout en ce livre une difficulté vaincue. Victor Hugo n'a pas besoin de ces admirations relatives ; sa forme est aussi belle, aussi puissante aujourd'hui qu'elle l'a jamais été, et les vigueurs de son esprit

n'ont pas besoin d'indulgence. Jamais le poète n'a été plus en possession de lui-même que dans ces pages qu'il a écrites hier, et sa vie aura ceci de particulier qu'ayant brillé d'une éclatante aurore et d'un resplendissant midi, elle n'aura pas eu de déclin.

Donc, pas de sourires bénins et attendris à cette vieillesse qui n'est qu'un épanouissement; ne vous dérangez pas de votre chemin de peur de heurter le chêne, il est plus solidement planté que vous.

Le nouveau livre de Victor Hugo a pour nous le tort de venir juste au moment où il n'était plus nécessaire; c'est un flamboyant enfonçage de portes ouvertes. Tout le monde depuis Voltaire, et même avant lui, a bien compris que les légendes de l'antiquité, de Brahma, de Vichnou, de Mahomet, de Jéhovah, du christianisme, etc., ne devaient plus être acceptées telles quelles et sans examen ; généralement les esprits justes les ont considérées comme un moyen trouvé par les grands philosophes des temps passés de faire parvenir la vérité à la postérité ; ces fables, ces paraboles sont comme des plis cachetés mis à notre adresse; ouvrons-les avec calme, avec recueillement et sans nous écrier à tout moments : « 0 mon Dieu, que nos pères étaient bêtes ! » Pas si bêtes, puisqu'a bien regarder les ablutions (par exemple) des Juifs et le carême des Chrétiens ont été institués pour des raisons hygiéniques indiscutables. Peut-être bien que le Juif lé-

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preux à qui Moïse eût dit : « Va te baigner ! » n'y eût point été ; en lui donnant cet ordre de la part de Dieu, Moïse a été obéi et la race a vécu. Les peuples ont leur enfance comme les hommes; certes nous mentons en menaçant notre enfant de croquemitaine et du loup, mais on l'a subitement impressionné, empêché de se blesser, de se brûler, jusqu'au temps où l'on pourra s'adresser à sa raison et à son intelligence.

Faut-il pour cela que nos enfants, à l'âge d'hommes, viennent nous rebattre les oreilles de la découverte qu'ils ont faite qu'il n'y a vraiment pas de louloups ni de croquemitaines ? Qu'ils nous remercient, et c'est tout ce qu'ils ont à faire.

Quoi qu'on en dise, à ne les considérer que comme des hommes, nous serons toujours les obligés de Moïse, Brahma, Jésus-Christ, et sans discuter leurs dogmes, je crois que nous n'avons rien de mieux à, faire qu'à nous féliciter de leur venue. J'ajouterai que Victor Hugo, artiste et poète, va peut-être un peu loin en trouvant suffisant comme célébration religieuse le culte des fakirs qui cherchent Dieu dans leur nombril, et ne faut-il pas penser que les religions bonnes ou mauvaises qui nous ont valu tant de chefs-d'œuvre d'art, d'architecture, de poésie, tant de belles inspirations, méritent d'être traitées avec moins de dédain? Quoiqu'en République, il faut être poli même avec les dieux; pour nous qui avons vu si bien chanter le Christ et Jéhovah par ii 7

le grand poète, le grand romancier de Notre-Dame de Paris, nous trouvons que ces fictions ont du bon, ne serait-ce qu'au point de vue de l'art, et qu'il y a de sa part un peu d'ingratitude à leur préférer le néant et le doute, deux bien vilaines connaissances pour les petits comme pour les grands esprits.

Et puis, en résumé, est-il bien nécessaire de tant analyser, et est-ce bien l'œuvre du poète de défendre à l'esprit de méconnaître les limites fixées par la science? Est-ce enfin bon, utile au bonheur de l'humanité, de dire au gourmet qui mange une pêche, à la jeune fille qui respire une fleur, aux amoureux qui parlent d'amour éternel, aux déshérités de cette vie qui croient à une autre existence : — ce fruit, cette fleur, ne sont qu'un composé d'hydrogène, d'oxygène, de carbone, etc. ; ne croyez pas aux serments, vous vous mentez tous deux ! Et quant à toi, pauvre âme torturée, dis-toi bien que tes douleurs sont stériles, que l'espérance n'est qu'un mot, et qu'il n'y a de vrai que la mort.

Nous estimons que la connaissance des choses est fort utile, mais nous déclarons aussi qu'il est des instants où l'ignorance n'est pas sans douceur; tout le monde n'est pas né trappiste, et quand on jouit de la vie, il est très désagréable, à notre sens, de s'entendre dire : « Frère, il faut mourir ! » En tout cas, si nous admettons qu'on détruise nos préjugés et qu'on sape nos erreurs, c'est à la condition qu'on

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nous les remplacera par des vérités absolues, sans quoi nous faisons un marché de dupes, et nous avons encore moins avec le néant qu'avec le mirage qui nous trompait, il est vrai, mais qui nous soutenait durant le chemin.

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