ANATOLE FRANCE
Le Crime de Sylvestre Bonnard. — 1881
Une avalanche de romans continue à fondre sur Paris. Comme de coutume quelques mauvais, beaucoup de médiocres et quatre ou cinq très bons. Parmi ceux-ci, l'un d'eux nous a paru plus particulièrement digne d'être recommandé à nos lecteurs; il est signé par M. Anatole France, un écrivain délicat et consciencieux dont nous avons déjà eu l'occasion d'entretenir nos lecteurs. Son œuvre nouvelle est intitulée : Le Crime de Sylvestre Bonnard, membre de V Institut (chez Calmann Lévy).
C'est l'histoire charmante d'un brave savant qui, au bout de sa vie, s'est mis à écrire le récit de son unique passion ; passion chaste s'il en fût, et dont
les étapes forment une suite d'idylles au sein de Paris.
Je ne puis m'empêcher de détacher ces quelques pages de ce livre émouvant, sans recherche de ce qu'on appelle l'effet. C'est une histoire des plus simples dont le charme n'échappera à personne.
Je me rappelle mes désirs d'enfant. Comme je comprends aujourd'hui les envies toutes-puissantes de mon premier âge !
Je revois avec une singulière précision une poupée qui, lorsque j'avais huit ans, s'étalait dans une méchante boutique de la rue de Seine. Comment il arriva que cette poupée me plut, je ne sais. J'étais très fier d'être un garçon; je méprisais les petites filles et j'attendais avec impatience le moment (qui, hélas I est venu) où une barbe blanche et piquante me hérisserait le menton. Je jouais aux soldats et, pour nourrir mon cheval à bascule, je ravageais les plantes que ma pauvre mère cultivait sur sa fenêtre. C'étaient là des jeux de mâles, je pense ! Et pourtant j'eus envie d'une poupée. Les Hercule ont de ces faiblesses. Celle que j'aimais était-elle belle au moins? Non. Je la vois encore : Elle a une tache de vermillon sur chaque joue, des bras mous et courts, d'horribles mains de bois et de longues jambes écartées. Sa jupe à fleurs était fixée à la taille par deux épingles. Je vois encore les têtes noires de ces deux épingles. C'était une poupée de mauvais ton, sentant le faubourg. Je me rappelle bien que, tout bambin que j'étais et ne portant pas encore de culottes, je sentais, à ma manière, mais très vivement, que cette poupée manquait de grâce, de tenue; qu'elle était grossière, qu'elle était brutale. Mais je l'aimais malgré cela, je l'aimais pour cela. Je n'aimais qu'elle. Je la voulais. Mes soldats et mes tambours ne m'étaient plus de rien. Je ne mettais plus dans la bouche de mon cheval à
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES
bascule des branches d'héliotrope et de véronique. Cette poupée était tout pour moi. J'imaginais des ruses de sauvage pour obliger Virginie, ma bonne, à passer avec moi devant la petite boutique de la rue de Seine. J'appuyais mon nez à la vitre et il fallait que ma bonne me tirât par le bras. <« Monsieur Sylvestre, il est tard, et votre maman vous grondera. » M. Sylvestre se moquait bien alors des gronderies et des fessées. Mais sa bonne l'enlevait comme une plume, et M. Sylvestre cédait à la force. Depuis, avec l'âge, il s'est gâté et cède à la crainte. Il ne craignait rien alors.
J'étais malheureux. Une honte irréfléchie, mais irrésistible, m'empêchait d'avouer à ma mère l'objet de mon amour. De là mes souffrances. Pendant quelques jours, la poupée, sans cesse présente à mon esprit, dansait devant mes yeux, me regardait fixement, m'ouvrait les bras, prenait dans mon imagination une sorte de vie qui me la rendait mystérieuse et terrible, et d'autant plus chère et plus désirable.
Enfin, un jour, jour que je n'oublierai jamais, ma bonne me conduisit chez mon oncle, le capitaine Victor, qui m'avait invité à déjeuner. J'admirais beaucoup mon oncle, le capitaine, tant parce qu'il avait brûlé la dernière cartouche française à Waterloo que parce qu'il confectionnait de ses propres mains, à la table de ma mère, des chapons à l'ail, qu'il mettait ensuite dans la salade de chicorée. Je trouvais cela très beau. Mon oncle Victor m'inspirait aussi beaucoup de considération par ses redingotes à brandebourgs et surtout par une certaine manière de mettre toute la maison sens dessus dessous dès qu'il y entrait. Encore aujourd'hui, je ne sais trop comment il s'y prenait, mais j'affirme que, quand mon oncle Victor se trouvait dans une assemblée de vingt personnes, on ne voyait, on n'entendait que lui. Mon excellent père ne partageait pas, à ce que je crois, mon admiration pour l'oncle Victor, qui l'empoisonnait avec sa pipe, lui donnait par amitié de grands coups de poing dans le dos
et l'accusait de manquer d'énergie. Ma mère, tout en gardant au capitaine une indulgence de sœur, l'invitait parfois à moins caresser les flacons d'eau-de-vie. Mais je n'entrais ni dans ces répugnances ni dans ces reproches, et l'oncle Victor m'inspirait le plus pur enthousiasme. C'est donc avec un sentiment d'orgueil que j'entrai dans le petit logis qu'il habitait rue Guénégaud. Tout le déjeuner, dressé sur un guéridon au coin du feu, consistait en charcuterie et en sucreries.
Le capitaine me gorgea de gâteaux et de vin pur. Il me parla des nombreuses injustices dont il avait été victime. Il se plaignit surtout des Bourbons, et comme il négligea de me dire qui étaient les Bourbons, je m'imaginai, je ne sais trop pourquoi, que les Bourbons étaient des marchands de chevaux établis à Waterloo. Le capitaine, qui ne s'interrompait que pour nous verser à boire, accusa par surcroît une quantité de morveux , de jeanfesse et de propres-à-rien que je ne connaissais pas du tout et que je haïssais de tout mon cœur. Au dessert, je crus entendre dire au capitaine que mon père était un homme que l'on menait par le bout du nez; mais je ne suis pas bien sûr d'avoir compris. J'avais des bourdonnements dans les oreilles, et il me semblait que le guéridon dansait.
Mon oncle mit sa redingote à brandebourgs, prit son chapeau tromblon, et nous descendîmes dans la rue, qui m'avait l'air extraordinairement changée. Il me semblait qu'il y avait très longtemps que je n'y étais venu. Toutefois, quand nous fûmes dans la rue de Seine, l'idée de ma poupée me revint à l'esprit et me causa une exaltation extraordinaire. Ma tête était en feu. Je résolus de tenter un grand coup. Nous passâmes devant la boutique; elle était là, derrière la vitre,, avec ses joues rouges, avec sa jupe à fleurs et ses grandes jambes.
— Mon oncle, dis-je avec effort, voulez-vous m'acheter cette poupée?
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES
Et j'attendis.
— Acheter une poupée à un garçon, sacrebleu! s'écria mon oncle crime voix de tonnerre. Tu veux donc te déshonorer! Et c'est cette Margot-là encore qui te fait envie. Je te fais compliment, mon bonhomme. Si tu gardes ces goûtslà, tu n'auras guère d'agrément dans la vie, et les camarades diront que tu es un fameux jobard. Si tu me demandais un sabre, un fusil, je te les payerais, mon garçon, sur le dernier écu blanc de ma pension de retraite. Mais te payer une poupée, mille tonnerres ! pour te déshonorer! Jamais de la vie! Si je te voyais jouer avec une margoton ficelée comme celle-là, Monsieur le fils de ma sœur, je ne vous reconnaîtrais plus pour mon neveu.
En entendant ces paroles, j'eus le cœur si serré que l'orgueil, un orgueil diabolique, m'empêcha seul de pleurer.
Mon oncle, subitement calmé, revint à ses idées sur les Bourbons ; mais moi, resté sous le coup de son indignation, j'éprouvais une honte indicible. Ma résolution fut bientôt prise. Je me promis de ne pas me déshonorer; je renonçai fermement et pour jamais à la poupée aux joues rouges.
Ce jour- là, je connus l'austère douceur du sacrifice.
Capitaine, s'il est vrai que, de votre vivant, vous jurâtes comme un païen, fumâtes comme un Suisse et bûtes comme un sonneur, que néanmoins votre mémoire soit honorée, non seulement parce que vous fûtes un brave, mais aussi parce que vous avez révélé à votre neveu en jupons le sentiment de l'héroïsme ! L'orgueil et la paresse vous avaient rendu à peu près insupportable, ô mon oncle Victor! mais un grand cœur battait sous les brandebourgs de votre redingote. Vous portiez, il m'en souvient, une rose à la boutonnière. Cette fleur que vous laissiez cueillir aux demoiselles de boutique, à ce que je crois aujourd'hui, cette fleur au cœur grand ouvert qui s'effeuillait à tous les vents, était le symbole de votre glorieuse jeunesse. Vous ne méprisiez ni
l'absinthe, ni le tabac, mais vous méprisiez la vie. On ne ► pouvait apprendre de vous, capitaine, ni le bon sens ni la
délicatesse, mais vous me donnâtes, à l'âge où ma bonne me mouchait encore, une leçon d'honneur et d'abnégation que je n'oublierai jamais.
On juge du reste du livre rien qu'à ces quelques extraits. Encore une page, douloureuse celle-ci, mais bien charmante aussi : il s'agit de la mort d'un petit enfant.
Quand il jouait sur l'herbe, sa mère le suivait d'un regard inquiet et à tout moment arrêtait son aiguille pour le reprendre sur ses genoux. Le pauvre petit ne voulait pas s'endormir. Il disait que quand il dormait il allait loin, bien loin, où c'était noir et où il voyait des choses qui lui faisaient peur et qu'il ne voulait plus voir.
Alors, sa mère m'appelait et je m'asseyais près de son berceau : il prenait un de mes doigts dans sa petite main chaude et sèche et il me disait :
— Parrain, il faut que tu me contes une histoire. Je lui faisais des contes de toute sorte, qu'il écoutait gravement. Tous l'intéressaient, mais il y en avait un surtout dont sa petite âme était émerveillée : c'était l'Oiseau bleu. Quand j'avais fini, il me disait : Encore ! encore ! Je recommençais, et sa petite tête pâle et veinée tombait sur l'oreiller.
Le médecin répondait à toutes nos questions :
— Il n'a rien d'extraordinaire !
Non ! le petit Sylvestre n'avait rien d'extraordinaire. Un soir de l'an dernier, son père m'appela :
— Venez, me dit-il ; le petit est plus mal. J'approchai du berceau près duquel la mère se tenait immobile, attachée par toutes les puissances de son âme.
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 137
Le petit Sylvestre tourna lentement vers moi ses prunelles qui montaient sous ses paupières et ne voulaient plus redescendre.
— Parrain, me dit-il, il ne faut plus me dire des histoires. Non, il ne fallait plus lui dire des histoires!... Pauvre Jeanne, pauvre mère !
Je suis trop vieux pour rester bien sensible, mais, en vérité, c'est un mystère douloureux que la mor d'un enfant.
J'arrête ici mes extraits, une grande partie du roman y passerait. Pour moi le grand charme de ce livre est de n'avoir pas de profession de foi, de démontrer, sans y chercher, le vide des discussions et des disputes littéraires du jour, d'être vrai sans efforts de précision, et d'aller droit au cœur sans avoir recours à ces banalités qui peuplent les romans fabriqués à la grosse pour les rez-de-chaussée des journaux. Le Crime de Sylvestre Bonnard restera comme un des romans les plus réussis d'aujourd'hui, parce qu'il est écrit sincèrement et que rien ne vaut que par la vérité d'impression et d'expression. C'est là qu'est la marque du talent de M. Anatole France.