OCTAVE FEUILLET
Histoire d'une Parisienne. — 1881
M. Octave Feuillet est un de ces rares écrivains que les engouements passagers pour telle ou telle forme n'ont jamais fait broncher de leur chemin; il a eu le bonheur, en naissant romancier, d'avoir des idées saines et de posséder la langue qui convenait le mieux à les exprimer; chose rare aujourd'hui où la plupart de ceux qui croient avoir des idées les émettent dans un incroyable argot, et où ceux qui n'en ont pas font des professions de foi et rejettent leur indigence sur le souci de la forme, et de la vérité. « N'a pas de l'esprit qui veut ! » disait M. Scribe à un critique qui lui reprochait d'en trop dépenser ; n'est pas toujours né écrivain qui croit l'être ; Thon-
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES
nêteté et le talent qui sont obligés de plaider pour eux-mêmes seront toujours suspects.
M. Octave Feuillet n'a jamais entretenu le public de sa personnalité littéraire ; ajoutons qu'il n'en a jamais eu besoin et que ses œuvres le défendraient plus que suffisamment s'il était attaqué.
Arrivons à V Histoire d'une Parisienne, dont nous tenons à donner un résumé à nos lecteurs.
L'idée mère du livre se trouve dans sa conclusion. Il s'agit des femmes qui, nées pour être gardiennes du foyer, en ont été pour ainsi dire chassées par l'indifférence dédaigneuse ou l'imbécillité de leurs maris. De là bien des déclassées qui sortent chaque jour des rangs du monde où elles sont nées.
La conclusion de cette histoire trop véridique est que, dans Tordre moral, il ne naît point de monstres : Dieu n'en fait pas; — mais les hommes en font beaucoup. — C'est ce que les mères ne doivent, pas oublier.
Jeanne Bérengère, élevée avec tous les soins de l'amour maternel par Mme de Latour-Mesnil, est mariée à un homme du monde six fois millionnaire, M. de Maurescamp, dont voici d'ailleurs le portrait :
C'était un homme d'une trentaine d'années, qui menait avec un certain éclat la haute vie parisienne. 11 tenait son titre de son grand-père, général sous le premier Empire, et sa fortune de son père, qui l'avait conquise honorablement dans l'industrie. Lui-même occupait, grâce à son nom décoratif, quelques agréables sinécures dans de hautes sociétés
financières. Fils unique et millionnaire, il avait été fort gâté par sa mère, par ses domestiques, ses amis et ses maîtresses. Sa confiance en lui-même, son aplomb convaincu, sa grande fortune, imposaient au monde, et il ne manquait pas de gens qui l'admiraient . On l'écoutait dans son cercle avec un certain respect. Blasé, sceptique, raille u', froid et hautain de tout ce qui n'était pas pratique, profondément ignorant d'ailleurs, il parlait d'u^e voix grasse et forte, avec autorité et prépondérance. Il s'était formé sur les choses de ce monde, et particulièrement sur les femmes, qu'il méprisait, quelques idées assez médiocres qu'il érigeait en principes et en systèmes, simplement parce qu'elles avaient l'honneur de lui appartenir. — « J'ai pour principe... Il entre dans mes principes... J'ai pour système... Voilà mon système! » — Ces formules revenaient à toute minute sur ses lèvres. S'il fût né pauvre, il n'eût été qu'un homme ordinaire; riche, c'était un sot.. .
Physiquement, M. de Maurescamp était un grand et beau garçon, un peu haut en couleur et d'une élégance un peu lourde. Fort comme un taureau, il paraissait désirer d'accroître indéfiniment ses forces; il jonglait le matin avec des haltères, faisait des armes, se plongeait deux fois par jour dans l'eau glacée et développait avec orgueil dans des vestons collants un torse suisse.
Ce personnage banal et quelque peu grossier devait blesser cent fois par jour les délicatesses féminines de Bérengère ; c'est ce qui arriva. Mme de Maurescamp cependant devint mère.
Mme de Maurescamp, comme on le devine, voulut nourrir son fils; elle remplit ce devoir avec d'autant plus de plaisir qu'il lui permettait de gagner encore du temps et de pro-