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longer à l'égard de son mari une situation dont elle s'accommodait à merveille. Mais, enfin, le moment vint où l'enfant dut être sevré. Ce fut vers ce temps-là que M. de Maurescamp eut un soir la surprise de voir sa femme descendre pour le dîner avec une coiffure à la Titus : elle avait fait raser ses magnifiques cheveux sous le prétexte qu'ils tombaient, ce qui n'était pas vrai. Mais elle espérait que ce pénible sacrifice, en l'enlaidissant un peu, lui en épargnerait de plus pénibles encore. Elle avait compté sans son hôte. M. de Maurescamp, fort au contraire, trouva que cette coiffure de petit soldat lui prêtait quelque chose d'original et de piquant. La pauvre femme en fut donc pour ses frais et n'eut plus qu'à laisser repousser ses cheveux.
Cependant, la délivrance à laquelle elle aspirait dans le secret de son cœur devait lui venir pour ainsi dire d'ellemême et du côté où elle l'attendait le moins.
Mais l'amour de M. de Maurescamp ne contenait aucun élément impérissable : c'était — pour employer une expression de ce temps, — un amour naturaliste, et les amours naturalistes, quoiqu'ils ne ressemblent guère à la rose, en ont cependant l'éphémère durée. Il se disait depuis longtemps, et il laissait entendre à ses amis, qu'il avait épousé une statue assez agréable à voir, mais dont les glaces auraient découragé Pygmalion lui-même. Il le disait même en termes moins honnêtes, empruntant plus volontiers ses comparaisons à l'histoire naturelle qu'à la mythologie. Au fond M. de Maurescamp, qui était d'un naturel très jaloux, n'était pas autrement fâché d'une circonstance qui lui semblait être une forte garantie de sécurité domestique. Bref, dépité de se voir méconnu, ennuyé des scrupules et des objections diverses qu'on lui opposait sans cesse, occupé d'ailleurs autre part plus agréablement, il se retira définitivement sous sa tente, d'où sa femme n'essaya pas de le faire sortir.
Mme de Maurescamp, livrée à elle-même, veut rester étrangère aux distractions que le monde ne manque pas d'offrir aux jeunes femmes délaissées. Tout d'abord elle rencontre une jeune femme, Mme d'Hermany, qu'elle considère comme un ange de pureté jusqu'au jour où elle s'aperçoit que cette femme, abandonnée comme elle, a cru utile de donner un compagnon à son cœur en la personne d'un ami de son mari.
Rien ne trouble plus profondément notre être moral que de découvrir les défaillances de ceux qui personnifient pour nous le bien et l'honneur, qu'ils soient nos parents, nos amis ou nos maîtres. Quand nous cessons d'estimer ceux en qui nous avions placé notre confiance et nos respects, nous sommes portés à douter des vertus mêmes dont ils étaient pour nous l'image sensible. Les fausses idoles nous font suspecter la religion elle-même.
Je passe bien des pages intéressantes et j'arrive à cette partie de la vie de Mme de Maurescamp où elle se lie de pure amitié avec le comte Jacques de Lerne; ici se place un charmant épisode, une piquante histoire d'amour de ce sympathique gentilhomme.
— J'avais, dit-il, madame, vingt et un ans, et, si étrange que la chose puisse paraître, je n'avais jamais aimé... Je me faisais alors, il faut vous le dire, des femmes et de l'amour une idée extraordinairement élevée, une idée presque sainte. J'avais dans le cœur un trésor véritable de dévoue-
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ment, de passion et de respect que je n'entendais pas placer légèrement. — Enfin, une femme se rencontra que j'aimai comme elle voulait être aimée et qui m'aima comme elle voulut. Elle appartenait au monde le plus patricien. Elle était mal mariée, cela va sans dire, et très malheureuse. Elle n'était plus très jeune, mais je ne l'en aimais que davantage parce qu'elle en avait souffert pius longtemps... Du reste, extrêmement belle encore, quoique blonde : en outre, d'une honnêteté timorée qui me désespéra plus d'une fois... car enfin, quoiqu'elle me fût sacrée, j'avais vingt ans... Mais il fallait la respecter ou la quitter. — Nos tête-à-tête étaient rares et courts. Son mari était jaloux et la surveillait de près. 11 y aurait bien eu quelques moyens vulgaires de nous donner des rendez-vous au dehors... dans un fiacre ou chez un ami. Mais tout ce qui était vulgaire, tout ce qui eût pu dégrader notre amour nous répugnait également à tous deux... Des mois se passèrent dans ce charme et dans cette contrainte. Malgré les réserves, assurémeut très pénibles, que sa conscience m'imposait, — j'étais aussi amoureux et aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde : j'avais la joie profonde de rendre à celte chère créature tout son bonheur arriéré et de n'y avoir mêlé aucun remords sérieux, car le peu qu'elle me donnait, elle l'eût donné à un frère, et cependant ce peu était pour moi une suprême volupté.
Par une belle nuit du mois d'octobre, pendant les chasses... nous étions voisins à la campagne... son mari était allé passer vingt-quatre heures à Paris... j'obtins, à force de supplications et sous la foi des serments, d'être reçu dans sa chambre pendant une heure...
— Pardon ! dit Mme de Maurescamp en se soulevant sur son fauteuil, — si je m'en allais ?
— Non, non, ne craignez rien. — La chambre était au rez-de-chaussée du château et s'ouvrait sur le parc. .. J'y pénétrai vers minuit par une fenêtre un peu haute et d'un
accès assez difficile autour de laquelle il y avait, je m'en souviens, d< s lianes de jasmins et de clématites qui répandaient dans la nuit une odeur exquise... Je ne sais si ce fut cette odeur un peu capiteuse ou l'impression, nouvelle pour moi, de cette chambre personnelle... mais je dois vous avouer que je me montrai cette nuit-là moins résigné que de coutume aux scrupules impitoyables qu'on m'opposait... Ce fut une scène douloureuse que je ne me rappelle pas sans honte... La pauvre femme finit par se jeter à mes genoux, les mains jointes, me suppliant d'être honnête homme, me demandant avec larmes si je n'étais pas heureux, si jamais je pouvais l'être davantage, si je pouvais l'être aux dépens de son repos, de son honneur, de sa vie même... car elle ne survivrait pas à une faute ! Enfin, elle vainquit. Je cédai moitié à ses pleurs, moitié à mon propre sentiment, qui me disait en effet qu'il n'y avait rien au delà des ivresses de cette amitié passionnée et innocente... Elle me remercia en me baisant follement les mains, et je sortis par où j'étais venu... A peine eus-je posé le pied sur le sable de l'allée que je me retournai pour lui envoyer un dernier baiser en murmurant : — A demain ! — Je la vis aux clartés cle la lune debout et immobile dans le cadre de la fenêtre, les bras croisés sur le sein, le buste un peu en arrière. — A l'envoi de mon baiser elle répondit par un léger mouvement d'épaules; puis, de sa belle voix de contralto que j'adorais, elle laissa tomber lentement ces deux mots :
— a Adieu... imbécile!... »
Je ne l'ai plus revue. Dès ce moment, elle me ferma sa port.4, sa fenêtre et son cœur i.
L'action du roman marche, Jeanne échange chaque jour un peu plus de marques de sympathie avec le jeune homme, mais sans que sa pureté en soit atteinte. Cependant le monde s'émeut, et M. de Mau-
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rescamp, décidé à en finir, provoque M. de Lerne. La scène qui précède ce duel et où Mme de Maurescamp explique à son mari toute sa conduite, est admirablement rendue ; c'est un des beaux chapitres du roman. M. de Maurescamp est allé sur le terrain à coup sûr ; l'attente du résultat du duel est terrible pour la jeune femme. Enfin, vers le soir, un domestique apparaît :
— C'est une dépêche pour madame, dit-il.
— Donnez, dit Jeanne, en faisant deux pas au devant de lui.
Elle attendit que le domestique se fût retiré, et, sans ouvrir la dépêche, elle regarda sa mère.
— Laisse-moi l'ouvrir ! murmura Mmc de Latour-Mesnil en essayant de prendre le télégramme.
— Non, dit la jeune femme en souriant, j'aurai du courage, va !
Elle décacheta l'enveloppe bleue.
A peine eut-elle jeté les yeux sur la dépèche, quelle lui échappa des mains : son regard devint fixe, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle étendit ses deux bras en croix, poussa un cri prolongé qui remplit tout l'hôtel et tomba toute raide sur le sable aux pieds de sa mère.
Pendant que les domestiques accouraient à ce cri sinistre, Mme de Lalour-Mesnil, éperdue, se jetait sur sa fille, et, tout en lui prodiguant ses soins, ramassait fiévreusement la dépêche.
Voici ce qu'elle lut :
« Soignies, 3 heures 1/2.
« M. Jacques, blessé morlellement, vient de succomber. »
Le duel a été régulier dans la forme, mais Jeanne sait que son mari a abusé d'un avantage matériel, une faiblesse naturelle du bras de son adversaire, pour le tuer. A partir de ce jour, Mme de Maurescamp n'est plus la jeune femme abandonnée et pure que nous avons vue ; elle demande au monde toutes ses distractions et au milieu de ses aventures poursuit un but terrible ; elle veut faire tuer son mari, comme celui-ci a tué Jacques de Lerne ; elle cherche et elle trouve pour lui l'adversaire qu'elle a rêvé. Le duel a lieu et cette fois, Jeanne l'a volontairement motivé; la scène mérite d'être décrite. Nous avons dit que Jeanne s'était faite mondaine et cela dans la pire acception de ce mot. On vient de dîner :
On apporta le café : on fit circuler les cigares. — Jeanne de Maurescamp annonça qu'elle avait envie d'essayer de fumer et prit un cigare sur le plateau.
— Allons ! vous allez vous faire mal, s'écria M. de Maurescamp; prenez au moins une cigarette.
— Non ! non ! je veux un cigare ! dit la jeune femme dont les yeux étaient un peu troublés.
M. de Maurescamp haussa les épaules et ne dit plus rien. Elle fit craquer une allumette, en approcha son cigare, et se mit à fumer résolument, aux exclamations de l'assistance, Au bout de deux ou trois minutes :
— Tiens, dit-elle, vous avez raison... ça me fait mal ! Puis, se tournant soudainement vers son voisin de droite :
— Capitaine, lui dit-elle en étant de ses lèvres son cigare humide et en le lui présentant, — tenez, finissez mon cigare !
Sur ce geste, sur ces simples mots, il sembla que les vingt convives, — si vivants et si bruyants, fussent devenus de
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marbre : — il se fit tout à coup un tel silence qu'on put entendre, au dehors, comme si la salle eût été vide, les murmures du vent d'hiver.
Tous les yeux, qui s'étaient d'abord fixés sur Jeanne, se portèrent sur son mari qui était naturellement assis en face d'elle; il était extrêmement pâle : il regardait M. de Sontis, et il attendait.
L'officier de chasseurs hésita : il interrogea d'un air grave les yeux de Jeanne.
— Eh bien ! dit-elle, de quoi avez- vous peur?
11 n'hésita plus : il prit le cigare qu'elle lui offrait et le mit entre ses dénis.
Au même instant, le baron de Maurescamp retira de sa bouche son propre cigare, et le lança violemment au visage de M. de Sontis :
— Finissez aussi le mien, capitaine ! lui cria-t-il.
Le cigare à demi fumé vint s'écraser sur la face du capitaine, et il en jaillit des étincelles.
Tout le monde s'était levé.
Au milieu de la confusion et de la stupeur générales, Jeanne, subitement dégrisée, se tenait elle-même debout, froide, impassible, s'appuyant d'une main sur sa chaise : son beau visage, — que nous avons connu si pur et si noble, semblait recouvert du masque de Tisiphone : il exprimait ce mélange d'horreur et de joie sauvage qu'on dut lire sur le front charmant de Marie Stuart quand elle entendit l'explosion qui la vengeait du meurtrier de Rizzio.
Nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs au livre, pour y chercher les épisodes d'un dénouement saisissant. Tout ce que nous pouvons dire en terminant, c'est que Y Histoire d'une Parisienne résume complètement pour nous le talent de M. Octave
Feuillet; on y retrouve, sous une forme élégante et correcte, de charmants et émouvants détails qui ne font cependant pas perdre de vue l'ensemble du sujet. En un mot, M. Octave Feuillet est resté l'exquis et consciencieux écrivain que tout le monde a lu, et son œuvre nouvelle prendra place à côté de M. de Camors et de ses plus beaux romans.