‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 27 sur 49 · LUDOVIC HALÉVY · texte numérisé non relu

LUDOVIC HALÉVY

L'abbé Constantin. - 1882

M. Ludovic Halévy est surtout un observateur ; et, si bien voir et bien reproduire ce qu'on a vu est du naturalisme, Fauteur des Petites Cardinal est un naturaliste ; avec cette réserve pourtant, que très délicat de sens, il aimera mieux peindre la giroflée embaumée qui se balance à la crête d'un mur, que le tas d'ordures qui en salit le pied. Il n'en faut pas plus pour être traité de Berquin aujourd'hui. Va pour Berquin ! dirait M. Halévy, et il aurait raison, car le charme et la grâce ne sont pas tant à dédaigner.

Ajoutons que si nous trouvons un grand mérite au livre de M. Ludovic Halévy, c'est que par ce temps où les gouvernements, pour sortir d'embarras, jettent

du prêtre à manger au bas populaire, pour qu'il ne s'occupe pas trop de leurs agissements, l'auteur a osé nous montrer un curé brave homme ; il a négligé, suivant la mode prescrite pour les lecteurs de caboulots, de nous le montrer ivre, courtisant ses pénitentes, vivant en concubinage avec sa bonne et enterrant régulièrement, tous les six mois, un fœtus dans le fond de son jardin.

Rien de tout cela.

L'abbé Constantin, dont l'histoire vient de paraître en un volume chez Calmann Lévy est tout simplement un homme qui, au moment de nos derniers désastres, est parti comme aumônier à la suite d'un régiment où s'était engagé son vieil ami le docteur Reynaud.

Le pauvre docteur fut tué en défendant un village ; le résultat de cette mort fut que le brave curé remplacerait pour Jean, le père qu'il n'avait plus. L'espace me manque malheureusement pour donner les mille détails de cette éducation ; Jean en apprenant comment il avait perdu son père, a voulu suivre la carrière militaire ; il est devenu officier d'artillerie, et l'abbé Constantin l'a suivi pas à pas avec une sollicitude paternelle ; il ne le quittera pas un instant dans la vie et le suivra jusqu'à ce qu'il lui ait assuré un bonheur solide. Une famille américaine vient se fixer près de l'église de l'abbé Constantin ; Bettina, la jeune fille, est charmante et millionnaire ; les millions sont l'obstacle à tous projets, car Jean

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ne veut rien devoir qu'à lui-même. Les deux jeunes gens s'aiment avec toute la grâce, le charme des cœurs honnêtes ; je n'en veux pour preuve que ce délicat tableau, un Détaille, où l'on voit la jeune fille se relevant la nuit pour regarder passer le régiment qui part avec son bien-aimé.

Bettina resta seule. Elle fut honnête. Elle fit pour s'endormir, les efforts les plus sincères. Elle n'y réussit qu'à moitié. Elle tomba dans un demi-sommeil, dans un engourdissement qui la laissa flottante entre le rêve et la réalité. Elle avait promis de ne penser à rien, et elle pensait à lui cependant, toujours à lui, rien qu'à lui, mais vaguement confusément. Combien de temps se passa? elle n'aurait su le dire. Tout à coup, il lui sembla qu'on marchait dans sa chambre ; elle entrouvrit les yeux et crut reconnaître sa sœur. D'une voix toute ensommeillée, elle lui dit :

— Vous savez ? je l'aime.

— Chut... Dormez ! dormez !

— Je dors... je dors.

Elle s'endormit pour tout de bon, moins profondément, cependant, qu'à l'ordinaire, car vers quatre heures du matin, un bruit la réveilla en sursaut, qui la veille, n'aurait aucunement troublé son sommeil. Une pluie tombait torrentielle et venait battre contre les deux grandes fenêtres de la chambre de Bettina.

— Oh ! la pluie, se dit-elle, il va être mouillé !

Ce fut sa première pensée. Elle se lève, traverse la chambre pieds nus, entrouvre un volet. Le jour était venu, gris, bas, lourd, le ciel était chargé d'eau ; le vent soufflait en tempête et faisait par rafales, tourbillonner la pluie.

Bettina ne se recouche pas. Elle sent qu'il lui serait tout

à fait impossible de se rendormir. Elle met un peignoir et reste là devant la fenêtre; elle regarde tomber la pluie. Puisqu'il faut absolument qu'il s'en aille, elle aurait voulu qu'il s'en allât pai\un beau temps, sous un grand soleil éclairant sa première étape.

En arrivant à Longueval, il y a un mois, Bettina ne savait pas ce que c'était qu'une étape. Elle le sait aujourd'hui. Une étape d'artillerie est une course de trente à quarante kilomètres, avec une heure cle halte pour déjeuner.

C'est l'abbé Constantin qui lui a appris cela; pendant leurs tournées du matin chez les pauvres, Bettina accable le curé de questions sur les choses militaires et particulièrement sur le service de l'artillerie.

Huit ou dix lieues sous cette pluie battante. Pauvre Jean! Bettina pense au petit Turner, au petit Norton, à Paul cle Lavardens, qui vont dormir bien tranquillement jusqu'à dix heures du matin, pendant que Jean recevra ce déluge.

Paul de Lavardens, ce nom réveille en son esprit un souvenir qui lui est douloureux, le souvenir de ce tour de valse, la veille... Avoir ainsi dansé, lorsque le chagrin de Jean était manifeste ! Ce lour cle valse prend aux yeux cle Bettina les proportions d'un crime : c'est horrible ce qu'elle a fait !

Et ensuite n'a-t-elle pas manqué cle courage et de franchise dans ce dernier entretien avec Jean ? Lui, ne pouvait, n'osait rien dire, mais elle aurait dû montrer plus de tendresse, plus d'abandon. Triste et souffrant comme il était, jamais elle n'aurait dû lui permettre de s'en aller à pied. Il fallait le retenir, le retenir à tout prix. L'imagination cle Bettina travaille et s'exalte. Jean a dû emporter cette impression qu'elle était une mauvaise petite créature, sans cœur et sans pitié.

Et dans une demi-heure, il va partir, partir pour vingt jours... Ah ! si elle pouvait, par un moyen quelconque!... Mais le moyen, il existe... Le régiment va défiler le long-

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du mur du parc de la terrasse. Voilà Betlina prise d'une envie folle d'aller voir passer Jean.

Il comprendra bien, en l'apercevant là à une pareille heure, qu'elle vient lui demander pardon de ses cruautés de la veille. Oui, elle ira... Mais elle a promis à Suzie d'être sage comme une image, et faire ce qu'elle va faire, estce bien être sage comme une image? Elle en sera quitte pour tout avouer à Suzie en rentrant, et Suzie pardonnera.

Elle ira ! elle ira ! Seulement comment s'habiller ? Elle n'a sous la main qu'une robe de bal, un peignoir de mousseline, de petites mules à talons et des souliers de bal en satin bleu.

Réveiller sa femme de chambre, jamais elle n'oserait... et puis, le temps presse... Cinq heures moins un quart. Le régiment part à cinq heures.

Elle peut se tirer d'affaire avec le peignoir de mousseline et les souliers de satin ; elle trouvera dans le vestibule un chapeau, ses petits sabots de jardin ; et le grand manteau écossais qu'elle met pour' conduire les jours de pluie. Elle entrouvre sa porte avec des précautions infinies ; tout dort dans le château, elle se glisse le long des murs dans les couloirs ; elle descend l'escalier.

Pourvu que les petits sabots soient bien là à leur place ? C'est sa grande préoccupation. Les voici. Elle les attache par dessus les souliers de bal, elle s'enveloppe dans le grand manteau. Elle entend que la pluie, au dehors, redouble de violence. Elle aperçoit un de ces immenses parapluies d'antichambre, dont se servent les valets de pied quand ils montent sur le siège; elle s'en empare, elle est prête... Mais quand elle veut sortir elle s'aperçoit que la porte-fenêtre du vestibule est fermée par une grosse barre de fer. Elle tache de l'enlever, mais la barre tient bon, résiste, et le grand cartel du vestibule fait entendre lentement cinq coups. Il part en ce moment.

Elle veut le voir ! elle veut le voir! sa volonté s'irrite avec les obstacles. Elle fait un grand effort. La barre cède, glisse dans les rainures...

Mais Bettina s'est fait à la main une longue estafilade qui laisse voir un mince filet de sang. Bettina tamponne son mouchoir autour de sa main; elle prend son grand parapluie, elle tourne sa clef clans la serrure, elle ouvre la porte. Enfin, la voilà dehors.

Le temps est épouvantable, le vent et la pluie font rage. Il faut cinq à six minutes pour gagner cette terrasse qui a vue sur la route. Bettina se lance en avant courageusement tête baissée, enfoncée sous un immense parapluie. Elle a déjà fait une cinquantaine de pas. Tout à coup furieuse, folle, aveuglante, une bourrasque se jette sur Bettina, s'engouffre dans son manteau, l'entraîne, la soulève, lui fait presque quitter terre, retourne violemment le parapluie. Ce n'est rien encore. Le désastre est complet. Bettina a perdu un de ses petits sabots... Ce n'étaient pas des sabots sérieux, c'étaient de mignons petits sabots pour le beau temps.

Et, en ce moment, lorsque Bettina désespérée lutte contre la tempête, avec son soulier de satin bleu qui plonge dans le sable mouillé, en ce moment le vent lui apporte l'écho lointain d'une sonnerie de trompettes. C'est le régiment qui part! Bettina prend une grande résolution; elle abandonne le parapluie, rattrape son petit sabot, le rattache tant, bien que mal et part en courant avec un déluge sur la tête.

Enfin elle est sous bois ; les arbres la protègent un peu. Encore une sonnerie plus rapprochée cette fois. Bettina croit entendre le roulement des voitures. Elle fait un dernier effort. Voici la terrasse... Elle est arrivée... Il était temps. Elle aperçoit à vingt mètres, les chevaux blancs des trompettes, et sur la route, elle voit onduler vaguement dans le brouillard, la longue file des canons et des caissons. Elle s'abrite sous un des vieux tilleuls qui bordent la terrasse.

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Elle regarde, elle attend. Il est là, parmi cette masse confuse de cavaliers. Pourra-t-elle le reconnaître ? Et lui ? la verra-t-il ? Quelque hasard lui fera-t-il tourner la tête de ce côté ?

Bettina sait qu'il est lieutenant à la deuxième batterie de son régiment ; elle sait qu'une batterie se compose de six canons et de six caissons. C'est encore l'abbé Constantin qui lui a appris cela. Il faut donc laisser passer la première batterie, c'est-à-dire compter six canons, six caissons, et ensuite ce sera lui...

C'est lui, en effet, enveloppé dans son grand manteau, et c?est lui qui, le premier, la voit, la reconnaît. Quelques instants auparavant, il s'était rappelé une longue promenade, qu'il avait faite avec elle, un soir, à la nuit tombante, sur cette terrrasse. Ii avait levé les yeux, et à cette place même où il se souvenait de l'avoir vue, c'était elle qu'il avait retrouvée.

Il la salue, et, tète nue, sous la pluie, se tournant sur son cheval à mesure qu'il s'éloigne, tant qu'il peut l'apercevoir, il la regarde. 11 se redisait ce qu'il s'était déjà dit la veille :

— C'était la dernière fois !

Elle, avec un geste des deux mains, lui envoyait ses adieux, et ce geste plusieurs fois répété, amenant ses mains, si près, si près de ses lèvres, qu'on aurait pu croire...

— Ah ! se disait-elle, si, après cela, il. ne comprend pas que je l'aime et s'il ne me pardonne pas mon argent 1

Tout naturellement, les jeunes gens s'épousent sans grands coups de théâtre, rien que par la force de l'amour et de la logique des choses, et le lecteur se sent tout heureux du bonheur mérité de ses héros, parce que tous sont bons, honnêtes, en dehors des

maladies sociales imposées aux personnages des romans vulgaires et qui s'appellent l'adultère, la trahison, la bassesse, etc. Je m'arrête et je me résume en expliquant le succès qui va accueillir le livre, parce qu'il est non seulement très mondain, très élégant de forme, mais aussi très vrai, tout en ne disant que des vérités qui sont douces à dire et à entendre.

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