‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 28 sur 49 · CLAUDE TILLIER · texte numérisé non relu

CLAUDE TILLIER

L'oncle Benjamin. — 1882

Claude Tillier, dont l'oeuvre la plus importante, l'Oncle Benjamin, vient de paraître chez Conquet, est mort en 1844, laissant la réputation d'un pamphlétaire assez obscur du commencement du règne de Louis-Philippe. Pauvre maître d'études, dirigeant une école de village, poursuivi par la misère, son œuvre s'est ressentie de ses rancunes, et il faut bien le dire, c'est à la société et un peu au ciel qu'il s'en est pris de ses infortunes. En tenant compte de ces conditions particulières, on trouve dans Y Oncle Benjamin de véritables qualités d'écrivain, c'est-àdire la franchise de l'idée, la netteté de l'expression. Chez lui, rien de torturé ni d'alambiqué ; il dit ce qu'il veut dire à la façon de Stern et de Courier ;

on y trouve aussi du charme de Goldsmith, et en même temps de cet esprit fin et de cette logique railleuse qui sont la marque gauloise des contes de Voltaire.

C'est un philosophe un peu chagrin, mais un déiste épris de la nature ; il émet bien par-ci par-là quelques idées toutes faites sur la noblesse et les préjugés du passé, mais il a la bonne foi de plaider les causes contraires, laissant le lecteur libre de conclure à sa guise.

Le roman est d'une fabulation amusante ; c'est l'histoire d'un médecin de campagne au dernier siècle. L'oncle Benjamin est un excellent homme, bienfaisant, philosophe, descendant de Rabelais, longuement assis à table, mais prêt toujours aussi à la quitter pour aller au chevet d'un pauvre malade. Les rêveries d'égalité ont hanté son cerveau, et c'est ce qui permet à l'auteur de mettre dans la bouche de son personnage tout ce qu'il pense à ce sujet. On lira avec plaisir une historiette de pays, fournie par ces idées. Un « noble » du village a infligé au pauvre docteur qui ne voulait pas le saluer le premier, un châtiment singulier.

— Tu ne veux pas me saluer ? eh bien, tu m'embrasseras ! lui a dit le gentilhomme ; et de vigoureux gaillards saisissent Benjamin qui, l'épée sur la gorge, est obligé d'embrasser le marquis, ni sur le visage, ni sur la main ! Le médecin jure de se venger ; une arête qui s'est piquée dans la gorge du

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(( noble » fournit au médecin le moyen de lui appliquer la peine du talion. Le récit est des plus drôles et écrit de haute fantaisie. Il m'est impossible d'analyser ce roman, mais je tiens à donner à mes lecteurs quelques échantillons d'un livre qu'on s'étonnera de trouver pour ainsi dire inédit. Je choisis parmi les passages qui résument le mieux l'humour de l'auteur.

Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette besogne, cela finit par devenir bien insipide.

Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux ? Toutes nos entreprises n'ont qu'un commencement ; la maison que nous édifions est pour nos héritiers, la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons : Voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe, nous attisons notre feu, nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de notre âtre: pan ! pan! quelqu'un frappe à la porte; qui est là? c'est la mort : il faut partir. Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et d'alcool, nous n'avons pas un écu ; quand nous n'avons plus ni dents, ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : Je t'aime! à notre second baiser, c'est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés, qu'ils s'écroulent : ils ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent avec de grands efforts de pauvres insectes; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe, c'est mille et mille linceuls superposés.

l'un sur l'autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui résonnent. Vous ne faites pas un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées.

Eu attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été faite tout exprès pour la douleur ; il n'a que cinq sens pour percevoir le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son corps : en quelque endroit qu'on le pique, il saigne ; en quelque endroit qu'on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance : cependant le poumon s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre; les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf, un muscle, un tendon sous la peau, qui ne puisse vous faire crier de douleur.

Voici quelques lignes à propos du duel ; rien n'est plus logique ni plus sensé :

Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi ! si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes, et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge, je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée?

A votre compte, quand un individu que vous ne connaissez que pour lui avoir par mégarde marche sur le pied, vous écrit : « Monsieur, trouvez-vous à tel endroit, afin que j'aie la satisfaction de vous égorger, en réparation cle l'insulte que vous m'avez faite, » il faut qu'on se rende aux

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ordres du quidam et qu'on prenne bien garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la vie à leur père, et qui risqueraient leur vie dans un duel pour une parole équivoque ou pour un regard de travers; mais alors, qu'est-ce donc que la vie ? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma vie à l'épôe contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent francs avec lui à l'impériale, ou à la triomphe, je serais un homme perdu de réputation, le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma vie que de mon argent ? Et moi qui me pique d'être philosophe, je réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes !

Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge dè nos actions? Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aiment mal, des tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et, en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils chantent, des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions.

Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un cartel ; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, que croyez-vous donc que soit leur courage? celui du boucher qui égorge un mouton qui a les pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre.

J'ai connu, moi, plusieurs de ces gens-là qui navaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une dent.

Toutes ces bonnes raisons n'empêchent pas d'ailleurs Benjamin de se battre et de donner une verte leçon à un mousquetaire qui enlève la fille du docteur Minxit, son vieil ami.

On juge, d'après ces extraits, du style général de l'ouvrage ; si nous avons insisté sur ce livre qui n'est qu'une réimpression, c'est qu'il nous a paru sortir de la banalité et du commun de trop d'oeuvres modernes. Ajoutons qu'il présente de plus un intérêt spécial pour les bibliophiles, en raison des soins qui ont été apportés à son exécution.

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