VICTOR HUGO
Les Quatre Vents de l'Esprit. — 1881
Il est d'usage, quand Victor Hugo publie un volume comme poète, de s'empresser de le juger comme homme politique ; n'est-ce pas un peu de mauvaise foi et n'espère-t-on pas diminuer le poète en le rendant responsable des fautes du tribun ?
Il existe deux Victor Hugo; c'est du plus grand poète qu'ait eu la France que nous nous occuperons seulement. Aussi bien n'avons-nous guère à juger nous - même son œuvre, laissant au lecteur le droit de se faire une opinion d'après les quelques extraits que nous lui en donnons.
Il faut déclarer que jamais Victor Hugo n'a été plus en puissance de son talent qu'aujourd'hui, et
que si les taches de son soleil sont visibles comme autrefois, l'éclat de ses rayons n'a rien perdu de sa puissance ni de sa splendeur.
Mais arrivons au livre qui vient de paraître chez Hetzei et Quantin, et à son titre que le poète explique dans une sorte de préface où nous prenons ces quelques vers :
Ces allures d'éclair, ce vol torrentiel,
L'esprit humain les a comme vous, vents tragiques;
Comme vous le printemps, il a ses géorgiqucs ;
Il est Tâcre Archiloque et le Hamlet amer;
11 gonfle l'Iliade ainsi que vous la mer.
L'homme peut de l'abîme effarer la prunelle.
L'àme a comme le ciel quatre souffles en elle;
L'àme a ses pôles; l'âme a ses points cardinaux.
Vents! ,dragons qui sur nous tordez vos bleus anneaux.
Et qui vous dispersez avec tant de furie
Depuis le hurlement jusqu'à la rêverie,
L'esprit humain n'est pas moins aquilon que vous.
Gomme vous il est vie, amour, joie et courroux.
Ses strophes ne sont pas plus vite exténuées
Dans leur vol à travers l'azur que vos nuées ;
La pensée est un aigle à quatre ailes, qui va Du gouffre où Noé flotte à l'île où Jean rêva ; Et chacun de ses grands ailerons, Epopée, Drame, Ode, ïambe ardent, coupe comme l'épée.
Donc le livre se divise en quatre parties qui sont intitulées : le Livre satirique, le Livre dramatique, le Livre lyrique et le Livre épique; c'est le Livre satirique qui commence la série ;
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 167
En tournant les première pages, je trouve cette fière profession de foi :
Lorsque jetais encore un tout jeune homme pâle, Et que j'allais entrer dans la lice fatale, Sombre arène où plus d'un avant moi se perdit, L'âpre Muse aux regards mystérieux m'a dit :
— Tu pars; mais, quand le Gid se mettait en campagne, Pour son Dieu, pour son droit et pour sa chère Espagne, Il était bien armé ; ce vaillant Cid avait
Deux casques, deux estocs, sa lance de chevet, Deux boucliers; il faut des armes de rechange ; Puis il tirait l'épée et devenait archange. As-tu ta dague au flanc? voyons, soldat martyr, Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste ?
— J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste, Muse; et je suis armé mieux que le paladin.
— Et tes deux boucliers? — J'ai mépris et dédain.
Dans une belle pièce intitulée Eclipse, le poète signale un de ces moments où l'ombre se fait sur une époque, un peuple, une civilisation; n'est-ce pas de notre temps et de nous-mêmes qu'il s'agit?
La terre par moments doute ; on ne comprend plus, L'homme a devant les yeux de la brume, un reflux^ On ne sait quoi de pâle et de crépusculaire; On n'a plus d'allégresse, on n'a plus de colère ; La disparition produit l'effarement.
L'œil fauve du hibou regarde affreusement. Toutes sortes d'éclairs inexplicables brillent. L'autel penche, et les vers du sépulcre y fourmillent;
Tout se mêle; Irmensul ressemble à Jéhovah; Le sage stupéfait, balbutie et s'en va;
Naît-on? meurt-on? quel est le temps? quel est le lieu?
Les peuples sont hagards; ces brins d'herbe frissonnent;
On entend des tocsins et des clairons qui sonnent ;
Le vent est lourd, l'espace est froid, le globe est nu;
Le démon souriant dit : Je suis méconnu.
Le penseur est croyant, le savant est athée;
La conscience écoute, essaye et, déroutée,
Prend le faux pour le vrai dans ces tâtonnements.
Où l'un voit des védas, l'autre voit des romans.
Les choses qu'on nommait vertus perdent leurs formes.
Les monstruosités font des ombres énormes
Jusque sur l'àme humaine et sur le firmament.
Plus d'honneur, plus de foi, plus rien, plus de serment.
On voit encor la cime, on ne voit plus le phare,
Une lueur de torche empourpre la tiare.
On cherche à voir, on rôde, on va, le cou tendu.
L'amour au fond des coeurs bat de l'aile, éperdu
Comme s'il n'était plus en sûreté dans l'homme!
Encore un beau morceau du plaidoyer de Victor Hugo sur la peine de mort; la pièce est intitulée YEchafaud; je n'en prends que la fin.
...Qu'est-ce donc qu'il nous veut, l'échafaud, Cette charpente spectre accoutumée aux foules, Cet îlot noir qu'assiège et que bat de ses houles La multitude aux flots inquiets et mouvants, Ce sépulcre qui vient attaquer les vivants, Et qui, sur les palais ainsi que sur les bauges, Surgit, levant un glaive au bout de ses bras rouges?
SPIRITUALITES ET