AUX OISEAUX ET AUX NUAGES
0 vierges du zénith, nuées, 0 doux enfants de l'air, oiseaux, Blancheurs par l'aube saluées, Que contemple l'œil bleu des eaux :
Vous qu'Eve nomma la première ; Vous pour qui le Dieu redouté Fit cet abîme, la lumière, Et cette aile, la liberté;
Vous qu'on voit, du gouffre où nous sommes, Dans le grand ciel mystérieux; Vous qui n'admirez pas les Rom es, Les fourmilières valant mieux;
Vous que la roséer en ses ombres Abreuve ou crée avec ses pleurs, Oiseaux qui sortez des nids sombres, Nuages qui sortez des fleurs,
Parlez ; vous que le jour fait naître Pour un essor illimité, Vous que le libre éther pénètre De gloire et de sérénité,
Vous qui voyez le mont austère, Le frais matin, le soir obscur, Toute la mer, toute la terre, Eternels passants de l'azur;
Que dit-on, dans la nuit sereine, Que pense-t-on, dans la clarté, De tout cette honte humaine Qui rampe sous l'immensité?
Encore une de ces petites pièces pleines de charme et de grâce faciles qui contrastent avec les grands morceaux héroïques qui terminent le volume.
chansons d'autrefois.
Quelqu'un connaît-il ma cachette?
C'est un lieu calme, où le ciel clair En un jour de printemps rachète Le mal qu'ont fait six mois d'hiver.
11 y coule des eaux charmantes ; L'iris y naît dans les roseaux; Et le murmure des amantes S'y mêle au babil des oiseaux.
Là vivent, dans les lleurs des groupes Epars, et parfois réunis.
Avec des chants au fond des coupes Et le silence au fond des nids.
La grâce de cette ombre heureuse Et de ce verdoyant coteau Semble faite des pleurs de Greuze Et du sourire de Watt eau.
Paris dans les brumes se plonge ; Et le cabaret de Régnier Ne vaut pas une heure de songe Sous les branches d'un châtaignier.
Je comprends peu qu'on soit superbe Et qu'il existe des méchants.
Puisqu'on peut se coucher dans l'herbe Et qu'il fait clair de lune aux champs.
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES
Toutes les fleurs sont un langage Qui nous recommande l'amour, Qui nous berce, et qui nous engage A mettre clans nos cœurs le jour.
Les vagues robes briliantces, Les seins blancs et les jeunes voix Des PhylHs et des Gaîatées Conseillent le rire et les bois.
Quelques pages plus loin, une pièce charmante (je parle des premières strophes), intitulée : Chanson :
J'aime à me figurer, de longs voiles couvertes, Des vierges qui s'en vont chantant dans les chemins Et qui sortent d'un temple avec des palmes vertes Aux mains;
Un rêve qui me plaît dans mes heures moroses, C'est un groupe d'enfants dansant dans l'ombre en rond, Joyeux avec le rire à la bouche et des roses Au front !
Un rêve qui m'enchante encore et qui me charme, C'est une douce fille à Page radieux Qui, sans savoir pourquoi, songe avec une larme Aux yeux;
Une autre vision, belle entre les plus belles, C'est Jeanne et Marguerite, astres vous les voyez! Qui, le soir, clans les prés, courent avec des ailes. Aux pieds !
Voilà qui est bien, mais le dernier quatrain !
Mais des rêves dont j'ai la pensée occupée, Celui qui pour mon âme a le plus de douceur, C'est un tyran qui râle avec un coup d'épée Au cœur!
J'ai dit tout à l'heure : Voilà qui est bien; pour suivre le cri de ma conscience, il me faut dire maintenant : voilà qui est mal, et ce râlant vient gâter pour moi toute la fête; ajoutons que, quel que soit le tyran, nous sommes convaincu que jamais M. Victor Hugo ne se fût repu du spectacle de son embrochement : je ne veux le considérer que comme une opposition poétique, une ombre réglementaire au tableau qui reste charmant quand même.
Ne pas dire ce qu'on pense à un grand clairvoyant comme Victor Hugo serait dissimulation perdue, il vous devine, et avec lui la franchise vaut mieux que toute dissimulation, si habile qu'elle soit.
Dans ce même livre lyrique, je trouve une pièce vive et alerte : le Parisien du faubourg. C'est l'histoire de Gavroche, le gamin inventé par le grand poète. Voici quelques vers de son portrait :
Il fait la noce éternelle, La noce est dans sa tonnelle ; Mort-ivre, il tombe dessous ; Et c'est là sa réussite, Il va, quand il ressuscite, Au paradis pour dix sous.
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 175
Rire et boire, et c'est la vie!
On régale ; on se convie Sur le vieux comptoir de plomb ; Toujours fête; et le dimanche Tient le lundi par la manche ; Le dimanche a le bras long.
Tout cela est exact ; mais pourquoi de cet espiègle, de ce fantaisie bohème qui ne vaut que par son esprit, qui court toujours les rues comme lui, que par son cœur, qui parle quelquefois, faire tout à coup l'archange vengeur, maître de nos destinées? pourquoi le poète veut-il qu'à certains jours :
Il se lève formidable, Abordant l'inabordable, Prenant dans ses poings le feu, Sonnant l'heure solennelle, Ayant l'homme sous son aile Et clans sa prunelle Dieu !
Non! Gavroche enfant n'est pas e formidable » parce que grisé, il tuera un jour d'émeute un sergent de ville ou un garde municipal qui laisse femme et enfants ; non, il n'aura pas, ce jour-là, Dieu dans sa prunelle, d'abord parce que le conseil municipal qu'il a élu ne le lui permettrait pas, et ensuite parce que Dieu, à qui il ne croit guère, pourrait bien se contenter du modeste Océan pour miroir sur la terre.
Mais ce ne sont là que des taches, et personne ne songe plus à discuter le maître quand il reprend sa voix naturelle et dit dans un fragment du magnifique morceau intitulé : En marchant le matin.
Un groupe tout à l'heure était là sur la grève, Regardant quelque chose à terre. — Un chien qui crève ! M'ont crié des enfants; voilà tout ce que c'est. Et j'ai vu sous leurs pieds un vieux chien qui gisait. L'océan lui jetait l'écume de ses lames.
— Voilà trois jours qu'il est ainsi, disaient les femmes, On a beau lui parler, il n'ouvre pas les yeux.
— Son maître est un marin absent, disait un vieux. Un pilote passant la tête à sa fenêtre,
A repris : — Ce chien meurt de ne plus voir son maître. Justement le bateau vient d'entrer dans le port; Le maître va venir, mais le chien sera mort. —
Je me suis arrêté près de la triste bête,
Qui, sourde, ne bougeant ni le corps, ni la tête,
Les yeux fermés, semblait morte sur le pavé.
Gomme le soir tombait, le maître est arrivé,
Vieux lui-même; et, hâtant son pas que l'âge casse,
A murmuré le nom de son chien à voix basse.
Alors, rouvrant ses yeux d'ombre, exténué,
Le chien a regardé son maître, a remué,
Une dernière fois, sa pauvre vieille queue,
Puis est mort. C'était l'heure, où sous la voûte bleue
Gomme un flambeau qui sort d'un gouffre, Vénus luit;
Et j'ai dit : D'où vient l'astre? où va le chien? ô nuit!
Quelle belle et simple mise en scène, et n'est-ce pas un digne pendant au Crapaudj que la mort de cette pauvre bête?
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 177
Avant d'avoir terminé mon analyse et mon effleurement du Livre lyrique, je dois mentionner le Livre épique, qui complète l'œuvre et qui, tout entier, est consacré à l'histoire de la première Révolution. C'est en quelque sorte le plan de Y Expiation, des Châtiments que le poète a suivi. Louis XIV et Louis XV sont condamnés à voir le résultat de leurs fautes et leur châtiment en lapersonne de Louis XVI. Grave question que celle-là ; bien discutable aussi l'équité de la justice distributive humaine!
Les révolutionnaires d'aujourd'hui, tous voltairiens qui n'admettent en aucune façon la légende biblique rendant les hommes responsables du péché d'Adam et d'Eve, trouvent tout naturel qu'on ait guillotiné Louis XVI qui a aboli la torture et ouvert la voie au « progrès », parce que Louis XIV a révoqué l'édit de Nantes, et que Louis XV a eu des maîtresses! Au premier abord, on se demande pourquoi ces revendications sanglantes n'ont pas été exercées en leur temps ; mais la logique vous répond : c'est que ces rois étaient féroces, qu'ils eussent arquebusé ou mitraillé les réclamants ; on a mieux aimé attendre un roi doux, confiant et débonnaire qui n'avait pas tiré avec une carabine, qui était chaste et qui n'avait révoqué aucun édit ; on l'a égorgé, lui, sa femme, sa sœur, ses amis ; on a fait mourir son enfant en prison, en disant à Charles IX mort, à Louis XIV mort, à Louis XV mort: « Quelle leçon
pour vous! » Ceux-ci ont dû sourire de la logique populaire.
Voilà pourquoi, malgré ses grandes beautés, je n'ai pas le courage de donner des extraits de ce livre qui est comme l'apothéose des excès de la Révolution. J'ajouterai que ceux des révolutionnaires qui brisent régulièrement les statues, brûlent les tableaux et les bibliothèques, n'y trouveront que des médiocres jouissances. Il y est souvent parlé de Dieu, car Victor Hugo est déiste et croit à son âme ; il a raison, et rien n'est mieux fait pour inspirer la croyance en une autre vie que les chefs-d'œuvre prodigués et renouvelés sans cesse par la création. Les cerveaux vides, épuisés ou flétris dès leur premier jour, peuvent douter, mais celui qui, à près de quatre-vingts ans, produit les deux livres que nous venons de lire, doit croire et il croit. Je n'en veux pour preuve que cette belle pièce, un des morceaux les plus complets de l'œuvre :
Le soleil déclinait; le soir prompt à le suivre Brunissait l'horizon; sur la pierre d'un champ Un vieillard, qui n'a plus que peu de temps à vivre, S'était assis pensif, tourné vers le couchant.
C'était un vieux pasteur, berger dans la montagne Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois, À l'heure où le mont fuit sous l'ombre qui le gagne, Faisait gaîment chanter sa flûte dans les bois.
SPIRITUALITES ET ROMANTIQUES 179
Maintenant riche et vieux, l'âme du passé pleine, D'une grande famille aïeul laborieux, Tandis que ses troupeaux revenaient de la plaine, Détaché de la terre, il contemplait les cieux.
Le jour qui va finir vaut le jour qui commence. Le vieux pasteur rêvait sous cet azur si beau. L'océan devant lui se prolongeait immense Comme l'espoir du juste aux portes du tombeau.
0 moment solennel ! les monts, la mer farouche, Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur. Le vieillard regardait le soleil qui se couche; Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.
Voilà, je crois, le maître dans toute sa splendeur ; c'est par là qu'il est, et que, quoi que les événements ou les hasards dédaigneux de la politique puissent faire, il sera toujours.
Il ne nous appartient pas de dire ce qui doit rester ou non de la grande œuvre de Victor Hugo, mais nous croyons que malgré quelques taches, le plus grand nombre des morceaux de ce recueil prendront place dans ses plus belles pages. En tous cas; comme dit Shakespeare : « La postérité, armée de son large van, sait toujours bien garder le grain qui est lourd et laisser envoler celui qui est léger ! » C'est elle qui jugera, car Victor Hugo lui appartient dès aujourd'hui au moins autant qu'à nous;