J. BARBEY D'AUREVILLY
Une Histoire sans nom. — 1882
Une Histoire sans nom, tel est le titre du livre étrange et impressionnant que le célèbre auteur des Diaboliques publie chez Lemerre. Nous verrons tout à l'heure si le moment est bien choisi pour faire d'un prédicateur de notre Evangile une sorte de bête furieuse au tempérament indomptable ; mais nous ne voulons présentement parler que de l'œuvre de l'écrivain, de l'artiste, et elle est considérable.
Voici en deux mots l'analyse d'Une Histoire sans nom. : Un capucin, le Père Riculf, est accueilli, après avoir prêché, chez Mme de Ferjol, une veuve pieuse qui vit avec sa fille Lasthénie, dans une petite bourgade au pied des Cévennes. Un matin, le capucin
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disparaît subitement comme il était d'usage aux religieux à qui l'hospitalité était donnée.
Et c'était vrai. Il était réellement parti. Mais ce que ces dames ne savaient pas, ce que la vieille Agathe ignorait, c'est que telle était la coutume des capucins, de s'en aller ainsi des maisons qui leur avaient été hospitalières. Ils s'en allaient comme la mort et Jésus-Christ viennent. Ils viennent — disent les Livres Saints — comme des voleurs. Eux, ils s'en allaient comme des voleurs. Quand, le matin, on entrait dans leur chambre, on les eût crus évaporés. C'était leur coutume, et c'était leur poésie! Chateaubriand qui se connaissait en poésie, n'a-t-il pas dit d'eux : « Le lendemain, on les cherchait, mais ils s'étaient évanouis, comme ces Saintes Apparitions qui visitent quelquefois l'homme de bien dans sa demeure. »
Tout à coup la vieille Agathe rentra dans la salle. — Je le crois tout de même parti, dit-elle, car j'ai cherché chercheras- tu, et nai trouvé que ceci, qu'il n'a pas emporté. Ne laissent-ils pas tous quelque chose quand ils s'en vont, les prédicateurs? Les uns donnent des images, les autres des reliques. C'est une manière de remercier de l'hospitalité qu'ils ont reçue. Lui, il a laissé ceci, pendu au crucifix de son alcôve. A-t-il eu la pensée de le donner, ou l'a-t-il oublié en s'en allant?
Et elle déposa sur le drap qu'elle pliait un pesant chapelet, comme ils en portaient à leur ceinture, les capucins.
Il était d'ébène, et entre les dizaines noires il y avait pour les séparer une tête de mort en ivoire jauni, qui faisait la tête de mort, plus tête de mort encore par sa couleur, comme si elle eût été depuis longtemps déterrée.
Mme de Ferjoi avança la main, prit le chapelet avec
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respect, et après l'avoir regardé, le glissa sur le drap plié devant elle.
— Tiens ! dit-elle à sa fille.
Mais Lasthénie, en le prenant, sentit se crisper ses doigts, et elle le laissa échapper.
Étaient-ce les têtes de mort qui agissaient sur les nerfs de la trop sensible fillette?...
— Garde-le pour toi, maman, fit-elle.
0 instinct! instinct! Le corps en sait parfois plus long que la pensée! Mais Lasthénie, en ce moment, ne pouvait pas savoir la cause de ce que ses doigts charmants venaient d'éprouver.
J'ai omis de dire que le roman se passe à la veille de la Révolution et, pour l'excuse de certaines parties du livre, que le malaise de la France n'avait pas épargné le clergé plus que le reste du peuple. Les ardeurs contenues de toutes parts allaient éclater et l'envie de la jouissance des biens terrestres avait pénétré jusque dans les couvents. Je me résume :
Abusant d'un état de somnambulisme dans lequel était tombée Lasthénie, le capucin, avant de quitter la maison, l'avait déshonorée, sans que la pureté morale de la jeune fille eût été flétrie de cette souillure mystérieuse. Dans le rêve, elle lui avait donné un anneau qui avait appartenu à son père, et les fiançailles enfiévrées d'un cauchemar avaient reçu ainsi une marque matérielle. Le prêtre avait disparu, mais Lasthénie portait dans son sein la preuve du crime, et bientôt sa mère la maudissait en lui voyant mettre au monde un enfant déjà frappé
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par la mort. Lasthénie, qui ne peut rien démêler de l'écheveau de cet effroyable mystère, devient à demi-folle. Sa mère enterre l'enfant mort-né dans un coin du jardin. Mais je veux, avant de continuer, revenir sur nos pas et couper ces belles pages où la révélation de la future maternité éclate aux yeux de la mère.
Une nuit qu'elle ne dormait pas et qu'elle pensait à ce mutisme qui les courbait Tune en face de l'autre, sous l'oppression d'une inquiétude qui, des deux côtés, était de l'effroi, Mme de Ferjol eut honte de sa faiblesse. « Qu'elle soit lâche! oui! dit-elle, mais moi, non! » Et elle se leva brusquement du lit où elle était couchée, et elle prit sur la table la lampe qu'elle n'éteignait jamais pour voir, quand elle ne dormait pas, le crucifix pendu à son alcôve et prier avec plus de ferveur en le regardant... Seulement, au lieu de le contempler et de le prier, cette nuit-là, elle l'arracha violemment du mur de l'alcôve, et elle l'emporta, comme une ressource désespérée, contre le malheur qu'elle allait chercher, car elle allait en trouver un!... Il fallait qu'elle en finît tout de suite avec l'insupportable anxiété qui la dévorait. Elle entra chez sa fille, la lampe d'une main, le crucifix de l'autre, en ses blancs vêtements de nuit, spectrale, effrayante... Heureusement il n'y avait là personne pour la voir et qu'elle pût épouvanter! C'était elle qui était l'Épouvante! Qu'allait-elle faire?... Lasthénie dormait alors sans souffle et sans rêves, de ce sommeil inanimé qui ressemble à la mort et qui prend, au soir, les êtres qui ont beaucoup souffert pendant le jour... Mme de Ferjol leva la lampe au-dessus du visage de sa fille et y fit tomber la lumière frissonnante du frisson de sa main. Puis, l'ayant abaissée, •elle la promena autour du visage de l'enfant endormie, dont
elle voulait pénétrer le mal secret clans la naïveté du sommeil :
— Oh! fit-elle avec une indicible horreur. Je ne me suis pas trompée! J'avais bien vu... Elle a le masque!
Mot tragique, qui exprimait pour elle une chose terrible, et que Lasthénie, la virginale Lasthénie, n'eût pas compris, si elle Pavait entendu!
Et s'acharnant à la regarder, après avoir déposé sur la table de nuit la lampe qu'elle tenait : « Oui, elle l'a!... » dit-elle. Et dans un mouvement de fureur subite, elle leva tout à coup le crucifix, comme on lève un marteau, sur le visage de sa fille pour écraser ce masque dont elle parlait; mais ce ne fut qu'un éclair! Le lourd crucifix ne tomba point sur le visage tranquille de la jeune fille endormie; mais, chose non moins horrible! c'est contre son visage à ellemême que cette femme exaspérée le retourna et l'abattit!... Elle s'en frappa violemment avec la frénésie d'une pénitence qu'elle voulait s'infliger clans un fanatisme féroce. Le sang jaillit sous la force du coup et le bruit du coup réveilla Lasthénie, qui poussa un cri en voyant cette lumière soudaine, ce visage, ce sang qui coulait et cette mère qui se frappait avec cette croix!
— Ah ! tu cries ! tu cries maintenant ! fit Mme de Ferjol avec un affreux éclat d'ironie. Tu n'as pas crié quand il fallait crier. Tu n'as pas crié quand!...
Mais elle s'arrêta, hérissée, ayant peur de ce qu'elle allait dire, — se cabrant devant ce qu'elle pensait!
— Oh! dissimulée! reprit-elle. Fille hypocrite, tu as bien su tout taire, tout cacher, tout engloutir! Tu n'as pas crié, mais ton crime à présent crie sur ta face, et tout le monde va l'entendre crier comme moi ! Tu ne savais pas qu'il y avait un masque qui ne trompait point et qui dit tout, un masque accusateur, et lu l'as !
Lasthénie, surprise, épouvantée, ne comprenait rien aux
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paroles de sa mère, et elle serait peut-être devenue folle à cette horrible vision qui la réveillait en sursaut, si l'évanouissement ne l'eût préservée de la folie; mais, sans pitié pour cet évanouissement dont elle était cause, l'implacable Mme de Ferjol laissa sa fille évanouie sur son chevet, et tombant à genoux et des deux mains tenant à poignée le crucifix dont elle s'était frappée :
— 0 mon Dieu, pardonnez-moi! s'écria-t-elle en baisant les pieds du crucifix et en se déchirant les lèvres à ses clous. Pardonnez-moi son crime que je partage, car je n'ai pas assez veillé sur elle. Je me suis endormie, comme vos disciples ingrats dans le jardin des Oliviers. Et le traître est venu quand je dormais. 0 mon Dieu, recevez mon sang en expiation de mon crime et du sien !
Et elle redoublait ses coups contre sa poitrine, et le sang ruisselait.
Je passe bien des pages émouvantes et j'arrive au suicide de Lasthénie devenue folle :
D'ordinaire, elles n'avaient pas besoin de la surveiller. Elles la laissaient la tète contre le mur de sa chambre, que sa tranquille démence avait adopté, et elles allaient et venaient dans cette maison où il n'y avait que deux choses éternelles, Mme de Ferjol qui priait et Agathe qui pleurait, chacune dans son coin... Ce jour-là, elles la retrouvèrent comme elles l'avaient laissée, — à la même place, — la tête contre son mur, les yeux tout grands ouverts, quoiqu'elle fût morte, et l'âme partie! cette pauvre âme qui n'était presque plus une àme ! A cette vue Agathe se jela aux genoux de sa « chérie » , qu'elle lia passionnément avec ses bras et sur laquelle elle roula, en sanglotant, sa vieille tête pâmée de douleur. Mais Mme de Ferjol, qui contenait mieux l'émotion d'un pareil spectacle, glissa la main sous le sein de celle
quelle avait appelée si longtemps de ce nom qui lui convenait tant : « Ma fillette, » pour savoir si ce faible cœur qui battait là ne battait plus, et elle sentit quelque chose... Du sang, Agathe! fit-elle d'une voix horriblement creuse. Elle en rapportait sur ses doigts quelques gouttes. Agathe s'arracha des genoux qu'elle embrassait, et à elles deux elles ouvrirent le corsage. L'horreur les prit. Lasthénie s'était tuée, — lentement tuée, — en détail, et en combien de temps? tous les jours un peu plus, — avec des épingles.
Elles en enlevèrent dix-huit, fichées dans la région du cœur.
Le roman continue, et vingt-cinq ans après seulement, Mme de Ferjol apprend le drame, le nom du coupable et sa mort. Le moine est devenu un voleur, bandit de la grande espèce. Un jour qu'il allai être pris forçant les barreaux d'une fenêtre, son poignet a été coupé par ses complices, et à sa main morte on a retrouvé la bague donnée par Lasthénie. La veuve ne pardonne pas au criminel que les religieux de la Trappe ont recueilli ; elle veut le maudire jusque dans la fosse où son corps vient d'être déposé :
Elle trouva sans peine la fosse qu'elle cherchait. Le cimetière était désert, et la fosse du dernier trappiste décédé, creusée dans les hautes herbes, était bien la fosse de Riculf. Elle s'en approcha jusqu'au bord et regarda dedans avec ces yeux que la haine a comme l'amour, — ces yeux qui dévorent tout, et elle vit le mort dans le fond de sa fosse. Malgré les pelletées de terre éparpillées autour du visage, et dont le plus grand nombre avait porté sur la partie in-
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férieure du cadavre, on voyait encore la figure d'un homme... Ah! elle le reconnut malgré les années, malgré cette barbe qui avait blanchi, et ces yeux sans regard que les vers rongeaient déjà dans leurs orbites. Elle enviait le sort de ces vers... Elle reconnut cette bouche audacieuse qui l'avait tant frappée dans les Cévennes et dans laquelle Dieu luimême avait écrit, de sa main, qu il fallait se défier de cette bouche terrible. Elle était debout devant cette fosse, la contemplant, oubliant les heures, plongée des yeux dans ce trou où allait pourrir l'homme de sa haine, comme son àme plongeait dans sa haine, comme le soleil d'une soirée d'été plongeait alors à l'horizon... Elle l'avait clans le dos, ce soleil, et sa grande ombre à elle tombait dans la fosse, allongée par ce soleil qui se couchait, en rougissant ses vêtements noirs de ses rayons. Tout à coup une autre ombre s'allongea près de la sienne, et une main se posa sur son bras, Elle tressaillit. C'était l'abbé Augustin.
— C'est vous, madame? fit-il plus grave qu'étonné.
— Oui, dit-elle avec une profondeur d'accent qui le fit frémir; j'ai voulu en régaler ma haine!
— Oh! madame, dit le prêtre, vous êtes une chrétienne, et ce que vous dites n'est pas chrétien. Venir regarder un mort dans sa tombe avec les yeux de la haine, c'est le profaner, et on doit le respect aux morts.
— A celui-là, jamais! fit-elle. J'avais tout à l'heure envie de descendre dans sa tombe pour le fouler sous mes talons !
Tel est le résumé du roman de M. Barbey d Au- ; revilly, qui va certes obtenir un grand retentissement auprès des lettrés et du public. Le succès constaté, qu'il nous soit permis de regretter qu'un écrivain de sa taille montre dans son œuvre de regrettables inégalités, et surtout une sorte de re-
cherche de l'effet quand même, par de gros moyens, parfois indignes de son talent. On l'a accusé d'écrire pour les nerveux et les hystériques ; le reproche est grave. Ce qu'il faut dire, c'est que, moins sage que les abeilles, qui savent rétablir par un grain de cire l'équilibre de leur vol, M. Barbey d'Aurevilly se contente trop souvent de ne battre que d'une aile et de trop sacrifier à la forme, au mépris de ce qu'on appelle le fond ; de là l'étonnante inégalité de son allure ; son aile de droite bat héroïquement le vent pour monter plus haut, mais souvent aussi son aile gauche palpite à peine et le ramène à terre dans un vertigineux tournoiement. Pour mieux dire notre pensée, il y a deux écrivains, deux hommes de grande valeur en M. Barbey d'Aurevilly, le malheur est qu'ils ne sachent pas toujours s'entendre.
Mais la critique est chose facile, et un livre de M. Barbey d'Aurevilly ne se juge pas avec le sansgêne et la désinvolture dédaigneuse qui conviennent peut-être pour un vaudeville du Palais-Royal; ce qu'il faut dire, c'est que nous avons devant nous un lutteur qui, parfois blessé, n'en est pas moins un athlète combattant le beau combat, et c'est bien le moins que, se souvenant, la critique lui tire un coup de chapeau, quand il vient de remporter une victoire.