E. DE BROGLIE
Le fils de Louis XV. — 1877
Il faut savoir gré à M. Emmanuel de Broglie d'avoir restitué à l'histoire une figure bien touchante quoique fort ignorée aujourd'hui, celle du prince qui fut le père de Louis XVI. Sous ce titre : Le fils de Louis XV, Louis Dauphin de France, M. E. de Broglie publie, chez Pion, un livre qui comblera une lacune historique pour beaucoup. Non pas que le Dauphin ait dit ou fait de grandes choses; ce n'est pourtant pas la volonté qui lui a manqué comme on pourra le voir, mais ses ardents désirs de
faire le bien, son amour profond de la patrie, tout cela dut s'éteindre devant la froideur, l'égoïsme du roi Louis XV.
Il est aussi douloureux que curieux de suivre les tentatives du malheureux prince pour sortir de l'obscurité à laquelle son père l'avait voué. Quand la mort vint le prendre, il ne lui fut donné que de pouvoir prévoir les maux qui allaient fondre sur la France, sans y pouvoir remédier; mais du moins en frappant sur son cœur, il put se dire, avant de mourir, comme Chénier le devait faire trente ans plus tard : « Pourtant il y avait quelque chose là ! »
S'il faut en croire quelques récits du temps, l'enfance du Dauphin ne faisait guère prévoir la douceur que devait prendre son caractère.
Le Dauphin était né avec une âme vive et altière. Dès sa plus tendre enfance, la contradiction lui fut insupportable. Il semblait que tout devait lui céder. Lorsqu'il sut parler, on vit se révéler en lui une hauteur qui le faisait reconnaître comme le petit-iils de Louis XIV. « Faites donc taire ce ventlà! » disait-il un jour, ennuyé de ce que le vent soufflait trop fort dans les corridors.
Un jour que le cardinal de Fleury, afin de rabaisser un peu chez lui ce sentiment exagéré de sa grandeur, s'amusait, pendant son souper, à lui montrer tous les objets de la chambre, en disant : « Ceci, monseigneur, est au roi; cela est encore au roi ; rien de cela ne vous appartient. — Au moins, repartit vivement le jeune prince, mon cœur et mon esprit sont à moi. » Singulière réponse, dont Tavenir montra toute la vérité; celui qui la faisait sut toujours garder siens son cœur et son esprit, et ne se livra jamais à personne.
LITTÉRATURE
Tout le monde sait que le Dauphin assista avec son père à la bataille de Fontenoy. Voici la première lettre qu'il écrivit à la reine sa mère.
Lettre du Dauphin à la Reine.
Je vous fais de tout mon cœur mon compliment sur la bataille que le roi vient de gagner. Il se porte à merveille, Dieu merci, et moi, qui ai toujours eu l'honneur de Taccom pagner. Je vous en écrirai davantage ce soir ou demain, et je finis en vous assurant de mon respect et de mon amour.
Louis.
Plus loin dans le livre, je trouve cette belle parole du chancelier d'Aguesseau :
Le Dauphin finit, avec le roi, la campagne de 1745. 11 assista à la prise de Tournay et à celle d'Ostende. Sa bonne humeur, son affabilité, ne se démentirent pas un moment ; il charmait tout le monde, ceux mômes qui trouvaient sa dévotion exagérée, par le calme digne et modesle avec lequel il remplissait ouvertement les devoirs de la religion. Il y a quelque chose cle touchant à voir cet enfant de seize ans, au milieu d'une armée nécessairement licencieuse, à côté d'un père qui lui donnait de tout autres exemples, tenir ferme et rester' fidèle à ses principes, tout en essayant de plaire à tous. « Ah! monsieur, disait le chancelier d'Aguesseau, qu'il est beau à un prince de cet âge, et au milieu du tumulte des' armes, de ne pas rougir de Jésus-Christ I »
Le Dauphin se maria deux fois. Veuf à dix-sept ans, il épousa Marie-Josèphe de Saxe. Le récit de
ce second mariage présente quelques singularités. Descendue à Troyes, la Dauphine y soupa en grande cérémonie.
Pendant le repas, un courrier apporta à Mme la duchesse de Brancas une lettre qu'elle reconnut être du Dauphin. Aussitôt la Dauphine voulut voir cette lettre que Mme de Brancas n'osait décacheter. Dès qu'elle l'eut ouverte, les assistants la virent se lever précipitamment et chercher un refuge dans sa chambre. Le Dauphin, tout en remerciant Mmc de Brancas de la charmante description qu'elle lui avait faite de la princesse Josèphe, finissait en disant « que, quelques charmes qu'elle pût avoir, elle ne lui ferait jamais oublier celle qu'il venait de perdre ». Telle était la bienvenue réservée à la nouvelle épouse. On ne peut s'empêcher d'avoir pitié de ces deux pauvres enfants, l'un de dix-sept ans, l'autre de quinze, qui étaient ainsi l'un et l'autre victimes du bien de l'État.
Dès que le cérémonial accoutumé, que le maréchal de Saxe appelle dans son langage pittoresque, « un véritable sacrifice », eut été accompli et qu'on eut introduit les jeunes époux dans leur appartement, le Dauphin, se retrouvant dans la première chambre où il avait vu mourir sa première femme, voyant les mêmes meubles qu'on n'avait pas encore eu le temps d'ôter, se mit à pleurer à chaudes larmes, en dépit de la présence de la pauvre Marie-Josèphe. Fort émue à ce spectacle, elle comprit que ces pleurs venaient d'un cœur innocent et incapable de dissimulation. « Donnez, monsieur, un libre cours à vos larmes, dit-elle doucement, ne craignez pas que je m'en offense; elles me présagent, au contraire, ce que j'ai le droit d'attendre, si je suis assez heureuse pour mériter votre estime, ce qui est mon unique ambition. » Voilà quels étaient les entretiens de ces deux
LITTÉRATURE
jeunes gens dans un jour où, si l'on n'éprouve pas le bonheur, on s'efforce au moins de le feindre.
C'est de ce mariage si tristement accompli que devaient naître Louis XVI, mort sur l'échafaud, et Charles X, mort en exil.
Dans le détail des cérémonies du mariage, je trouve deux anecdotes fort plaisantes :
Le second mariage du Dauphin fut, comme le premier l'occasion de nombreuses fêtes, tant à la cour qu'à la ville. Elles furent cependant moins animées et moins brillantes que Tannée précédente. Les gravures qu'on avait conservées des anciennes étaient si belles, qu'on les offrit à la nouvelle Dauphine, sans s'occuper de savoir si un pareil cadeau lui serait agréable. Il y eut un grand bal parc dans une salle que l'on avait construite exprès pour la circonstance, dans le Manège. La foule y fut si grande que les personnages les plus considérables avaient peine à y trouver place, ce qui donna lieu à une plaisanterie qui courut alors tout Paris. Une personne que l'on pressait vivement de quitter une place qui ne lui était pas destinée, répondit en criant très fort : « Cela m'est égal, monsieur; si cela ne vous convient pas, je suis colonel au régiment de Champagne. » A quelques pas de là, une dame qui voulait aussi garder sa place, ayant entendu cette réponse, dit à ceux qui le poussaient : « Vous ferez ce que vous voudrez, je suis du régiment de Champagne. » Le mot eut du succès, et telle est l'origine d'une expression qu'on trouve quelquefois dans les mémoires du temps, pour désigner quelqu'un dont la résolution est bien arrêtée. A un grand bal masqué donné par le roi, il y eut aussi une aventure assez comique. On avait placé dans une salle un buffet très bien garni, où les danseurs pouvaient reprendre des forces. Un certain masque en domino jaune
allait fréquemment vers ce lieu de délices, et il fallait que ses forces s'épuisassent bien vite, si Ton en croyait le ravage affreux qu'il faisait dans les provisions. Tout le monde, jusqu'au roi, remarqua ces fréquents voyages. Le roi voulut savoir quel était ce nouveau Gargantua, et le fit suivre. On vit alors que c'était un domino jaune que les Cent-Suisses avaient loué, et qu'ils mettaient tous les uns après les autres pour aller jouir des charmes du buffet.
L'espace me manque pour rapporter ici les projets du gouvernement du Dauphin; on y sent partout l'amour de son pays, et sous la forme demi philosophique de l'époque, le désir d'égalité qui germait déjà dans tous les esprits. Dans la vie de cet homme si ignoré, je trouve un fait qui peut servir à prouver l'exquise bonté de son cœur.
Un jour, au mois d'août 1756, en rentrant de la chasse, il appuya, en plaisantant, son fusil, pour le décharger, sur l'épaule d7un page, derrière lequel se trouvait placé, de manière à ne point être aperçu, un officier de service. Le coup porta tout entier dans le bras de cet écuyer, nommé M. de Ghambors, lui cassa l'épaule et le renversa à terre. Consterné à cette vue, le Dauphin se précipita sur le corps du malheureux blessé, lui demanda pardon de ce malheur comme s'il en eût été volontairement coupable, tout cela avec un désespoir si vrai, si touchant, que le blessé lui dit : « Ah! Monsieur, la douleur où je vous vois ne sert qu'à augmenter ce que je souffre. » On le transporta à Versailles, où, malgré les soins des deux chirurgiens du Roi, aussitôt envoyés auprès de lui, il mourut peu après.
La douleur du Dauphin fut si vive qu'on craignit pour sa santé ; il eut un accès de fièvre en rentrant et ne put cacher son désespoir à la Dauphine, quoique l'état de grossesse où
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elle était lui eût fait presque un devoir de lui épargner cette émotion.
Quand il apprit la mort du blessé, il s'écria : « Hélas ! il est donc vrai que j'ai tué un homme ; ô Dieu, quel malheur! » Gomme on cherchait à le consoler en lui disant qu'il n'était pas coupable d'un accident involontaire : « Vous direz tout ce que vous voudrez, mais ce pauvre homme est toujours mort, et mort d'un coup qui est parti de ma main; non, je ne me pardonnerai jamais. » Son désespoir fut tel que, depuis lors, il ne voulut plus toucher un fusil et renonça pour toujours à la chasse. S'il ne put se consoler d'avoir involontairement enlevé la vie à un fidèle serviteur, il fit tout au monde pour alléger la douleur de la veuve de M. de Ghambors. Il tint, avec la Dauphine, sur les fonts du baptême, l'enfant qui vint au monde peu de jours après la mort de son père. Comme on lui disait qu'il n'était pas conforme à l'étiquette que des personnes royales se présentassent en personne à la cérémonie, il répondit : c II n'est pas non plus d'usage qu'un Dauphin tue un honnête homme. » Les parents du malheureux écuyer furent comblés de faveurs, son père fait comte, avec deux mille livres de pension. Le Dauphin ne se borna pas là, et n'oublia jamais qu'il était tenu de tenir lieu de père à cet enfant, qui était orphelin par sa faute. Il ne le perdit jamais de vue.
Le prince tint sa parole et les lettres citées qu'il écrivit à Mme de Chambors en sont la preuve. Le malheureux Dauphin eut la douleur de perdre son fils aîné ; rien de plus touchant que les détails de ce deuil. Enfin, il mourut en 1765, quittant une vie pleine d'amertume et de déboires et entrevoyant dans une lente agonie le terrible héritage qui devait échoir au duc de Berry sous le nom de Louis XVI.