LOUIS VEUILLOT
Molière et Bourdaloue. — 1877
Voici un événement littéraire, car c'en est un que le livre que M. Louis Veuillot vient de publier chez M. Palmé ; son titre est : Molière et Bourdaloue, et je ne doute pas qu'il en résulte pour l'écrivain une bordée de protestations qui le toucheront peu à en juger par ces quelques lignes de la préface :
Il y a déjà quelques années, j'ai voulu dire là-dessus mon sentiment, que je croyais appuyé d'assez bonnes autorités. En mon âme et conscience, ayant étudié le personnage, je ne trouvais pas qu'il répondit à l'idée que Ton se doit faire d'un homme de bien. Ce fut une protestation comme celle de ces pauvres chrétiens des premiers siècles, qui parfois, à leurs risques et périls, au milieu de la foule idolâtre, allaient insulter les idoles, en attendant qu'il plût au dieu
LITTÉRATURE
caché de susciter une main assez forte pour les jeter bas. Mon travail parut dans Y Univers et il eut le fruit que je pouvais prévoir. Contester la morale et la moralité de Molière! aucun impie de nos jours n'a été plus injurié pour avoir dit ou que Dieu est le Mal, ou que Dieu n'est pas. J'avoue que cet accueil m'a encouragé.
Tout d'abord, l'idée dominante du livre paraîtra paradoxale; en l'examinant de plus près on verra que M. Veuillot est absolument convaincu de la vérité de sa cause, et c'est cette conviction qui le fera acquitter si son cas n'est pas jugé trop grave; voici du reste les pièces du procès, c'est au public de décider du sort de l'inculpé, car il faut plus d'un juge et d'une opinion pour prononcer en dernier ressort sur un écrivain comme M. Veuillot.
Il existe d'étranges ressemblances et de puissants contrastes entre Molière et Bourdaloue. Nés presque au même moment, élevés par les mômes maîtres, ils ont parlé aux mêmes hommes et souvent traité les mêmes sujets. Ce sont deux moralistes, deux connaisseurs du cœur humain, deux princes, deux rois de l'éloquence. Après avoir grandement excité l'attention de leurs contemporains, ils sont morts à quelques années l'un de l'autre, en pleine activité, pour ainsi dire les armes à la main, Molière presque sur le théâtre, Bourdaloue en descendant de la chaire; et la cause immédiate de leur mort fut le zèle que chacun d'eux apportait dans l'exercice de sa profession. Voilà les ressemblances. La différence des professions indique le contraste, dont le développement fournit la matière de cette étude. C'est Bourdaloue qui est le moraliste, le citoyen, l'homme de bien.
Gomme Bossuet, il a combattu Molière, et il nous a donné la plus forte et la meilleure critique clu Tartufe. Sa vie, si différente de celle de l'auteur comique, parle plus haut encore que son sermon. Présentement il est le vaincu. Sous le règne de Louis-Philippe, lorsqu'on élevait un monument public à Molière, l'idée vint de placer la statue de Bourdaloue sur la fontaine de la place Saint-Sulpice. On objecta que Bourdaloue avait été jésuite, et il n'eut pas de statue.
Au point de vue de la morale et au point de vue des lettres, la comparaison entre ces deux hommes ne sera pas sans utilité. Il y a là un épisode intéressant de notre histoire littéraire. Et cette histoire, pour le dire en passant, sera mal connue tant qu'une plume savante et sincère ne l'aura pas étudiée dans les luttes souvent latentes, mais continuelles, des lettres sacrées et des lettres profanes; combattons l'esprit de l'homme contre l'esprit de Dieu, origine et fond cle toutes les choses de ce monde.
A partir d'ici, nous entrons dans le vif de la question ; M. Veuillot n'y va pas de main morte pour juger les commencements du maître du théâtre moderne.
Le livre finit par un examen détaillé du Misanthrope; j'y découpe les pages suivantes :
Je n'y vois, je l'avoue, que les charmes de l'esprit inférieur, un grand talent d'écrire, une raison vulgaire, de sentiments qui le sont encore plus. Sauf les lieux communs d'une morale qui n'appartient ni à l'auteur ni à sa philosophie, et qi^il contredit au contraire partout, aucune pensée ne peut soutenir Texamen. Quant aux caractères, ils manquent absolument de noblesse, et les principaux sont des créations de fantaisie dont aucun ne se soudent jusqu'au
LITTÉRATURE
bout, tel qu'il est d'abord posé. Le conciliant et prudent Phiiinte se laisse aller comme les autres à crayonner des portraits satiriques ; la douce Eliante se piqu lorsque le Misanthrope lui annonce qu'il ne lui demandera plus de le consoler, et se fait aussitôt ramasser par Phiiinte, devenu subitement imprévoyant ; la prude Arsinoé se met au rabais sans nulle pruderie; les galants hommes de cour font à Célimène une scène de rustres achevés; la coquette et l'évaporée Célimène déploie tout à coup autant de sensibilité que de raison; enfin l'amoureux par excellence, l'amoureux fou, l'amoureux héroïque, Alceste, triomphe instantanément de cet amour qui est en même temps sa punition la plus certaine et sa plus belle folie, le trait le plus estimable de son fâcheux caractère et le seul qui le rende intéressant. Ceux qui reconnaissent là l'humanité fréquentent peut-être une humanité qui s'est modelée sur la comédie, mais certainement cette comédie ne peint pas l'humanité. La raison de l'humanité est plus forte que celle de Phiiinte, le cœur d'Alceste ne vaut pas le cœur de l'humanité.
Que reste-t-il donc? On l'a dit en commençant : une peinture l'ort littéraire de la médisance, peinture elle-même très médisante, mais en même temps très adoucie, qui ne prend le grand travers et le grand vice que par ses petits côtés, pour s'en amuser et non pour le flétrir; leçon froide, parfaitement incapable de corriger à jamais aucun médisant.
Selon Donneau, le compère converti que nous avons déjà cité, Molière a cependant voulu corriger l'espèce humaine, et même, si nous l'en voulons croire, il l'a fait : « 11 n'y a rien dans cette comédie qui ne puisse être utile et dont l'on ne doive profiter... Pour le Misanthrope, il doit inspirer à tous ses semblables le désir de se corriger. Les coquettes médisantes, par l'exemple de Célimène, voyant qu'elles peuvent s'attirer des affaires qui les feront mépriser, doivent apprendre à ne pas déchirer sous main leurs meilleurs amis. Les fausses prudes doivent savoir que leurs grimaces ne
servent de rien, et que, quand même elles seraient aussi sages qu'elles le veulent paraître, elles seront toujours blâmées tant qu'elles voudront passer pour prudes. »
Ces messieurs du tripot comique sont décidément inébranlables dans la résolution d'améliorer le monde et de n'y vouloir d'autres moyens que les leurs ! Eux seuls savent s'y prendre. Ils savent
... Mettre le poids d'une vie exemplaire
Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.
Et nous présentant sans cesse le séduisant et victorieux spectacle du bien,
C'est par leurs actions qu'ils corrigent les nôtres !
Le Misanthrope produit si manifestement les effets annoncés, il conduit si bien les Arsinoés à vivre avec la belle franchise des Gélimènes, et il enseigne si fortement aux Célimènes la réserve des Arsinoés, que je trouve inutile de dire comment Bourdaloue s'y prend pour corriger la médisance. Le tragique tableau qu'il fait de ce vice attristerait les esprits que Molière redresse en riant, et je crois que je peux terminer ici.
Oui, maintenant, je peux laisser dire que Molière n'a d'autres ennemis que les fourbes qu'il a démasqués ; je peux passer au pied de sa statue érigée sur nos places publiques ; je peux entendre l'Académie française regretter qu'il manque à sa gloire; je peux souffrir que de vains et ridicules rhéteurs, esclaves de la popularité du mal, entassent leurs phrases farcies d'adjectifs pour faire un piédestal de courage à ce flatteur, une couronne de franchise à ce menteur, une renommée de vertu à ce corrupteur. J'ai dit ce que j'avais à dire : Liberavi animant meam. Ceux qui sauront que j'ai vécu, sauront que je n'ai pas fait partie du parterre qui canonise Scapin.
LITTÉRATURE
De Bourdaloue j'ai peu parlé, c'est que dans le résumé de ce livre l'homme véritablement en cause s'appelle Molière et que lui seul a reçu les traits de M. Veuillot. Un des plus grands crimes dudit Poquelin, aux yeux de M. Veuillot, est d'avoir été pris en quelque sorte comme drapeau par des gens absolument incapables de le comprendre et qui, en vue d'un bénéfice pour leur commerce d'opinions, ont voulu faire croire qu'il était des leurs.
Cela est fâcheux; mais cette prétention est-elle une raison suffisante pour le leur laisser tout entier, et la valeur du grand écrivain, de l'étonnant observateur ne lui vaut-elle pas l'honneur d'appartenir à tout le monde indistinctement? Le pain est nécessaire à la vie de l'homme, et ce n'est pas parce que nos ennemis en mangent que nous n'en mangerions point ; de même pour tout ce qui est de la vérité ; bien que respectant la sincérité des convictions de M. L. Veuillot, je ne pourrais jamais admettre que celui-là ait mené une vie si méprisable et si antireligieuse qui meurt, comme il le dit lui-même, entre deux Sœur? à qui il avait donné l'hospitalité.
« Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que Ton pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devait à la volonté du seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs. »
Voilà un récit qui est authentique et auquel il
faut croire plutôt qu'à celui du souper de Molière et de Louis XIV qui devient de plus en plus suspect tous les jours. En principe, le livre de M. Veuillot renferme une idée juste; le clergé français a toujours eu, aura toujours tous les courages, il faudrait plaindre ceux qui y contrediraient, mais l'homme qui écrit ce qu'a écrit Molière et qui est mort comme il est mort, mérite encore le respect des honnêtes gens. Il est bien entendu qu'il n'est pas question ici de ceux qui,' par esprit de coterie, infligent aujourd'hui à sa mémoire une sorte d'enterrement civil; ceux-là, s'il avait vécu de nos jours, n'auraient pas eu à se louer de ce grand homme qui symbolise mieux que tous l'esprit et le bon sens français et qu'à ce titre M. Louis Veuillot peut saluer respectueusement comme un aïeul.