‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 35 sur 49 · ALEXANDRE DUMAS FILS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS FILS

Théâtre, 5e volume. — 1877

La librairie Calmann Lévy vient de mettre en vente le 5e volume du théâtre complet de Dumas fils; ce volume comprend la Visite de Noces, la Princesse Georges et la Femme de Claude; chacune des pièces est précédée d'une préface ; je copie ce post- scriptum inédit ajouté à celle de la Princesse Georges ; il touche à un point délicat pour tous les arts ; doit-on ou ne doit-on pas remanier une œuvre et n'a-t-elle pas plus de chances de succès en se présentant au public sous sa première forme? en un mot, les perfectionnements qu'on y apporte ne peuvent-ils pas la refroidir, à l'insu de Fauteur, ou tout au moins la rendre incohérente par l'adjonction

d'idées d'une autre couvée de l'esprit. Voilà ce que dit Alexandre Dumas :

J'ajouterai quelques mots à cette préface. Émettre une idée, formuler une théorie, soutenir une opinion devant le public, soit que Ton parle du haut d'une chaire, d'une tribune ou d'une scène, me semble chose si grave, que mon esprit — je dirai même ma conscience — n'a de repos que lorsque je me suis assuré que j'ai agi en toute sincérité, et que j'ai dit vraiment ce que je croyais être le vrai. Je n'ai pas la prétention de ne pas me tromper, mais j'ai le ferme désir de ne tromper personne. C'est peut-être donner aux œuvres de théâtre en général, et aux miennes en particulier, plus d'importance qu'elles n'en méritent; mais je demeure convaincu que rien n'est sans importance dans la communication de la pensée, et que qui a la prétention de persuader les autres doit d'abord s'être persuadé luimême.

Depuis que j'ai publié cette préface, je ne saurais dire combien de fois il m'est arrivé de revenir sur le dénouement de cette pièce, et de me demander si j'avais eu raison de le poser en principe et de le maintenir, malgré l'opinion d'un grand nombre de spectateurs, de beaucoup de critiques et de quelques-uns de mes amis. Préface et pièce, je viens de relire tout. Je persiste à croire que j'ai raison dans le fond même des choses, et je livre aux œuvres complètes, c'est-à-dire au définitif, le drame tel qu'il a été composé.

Les œuvres de théâtre ne sont pas écrites seulement pour ceux qui viennent au théâtre ; elles sont écrites aussi, et surtout, pour ceux qui n'y viennent pas. Le spectateur ne fait que le succès, le lecteur fait la renommée. C'est parce qu'on lira et relira toujours les chefs-d'œuvre dramatiques du xvne siècle qu'on les représentera et qu'on les applaudira toujours.

LITTÉRATURE

Ceux de nous qui espèrent vivre dans l'avenir n'ont donc pas seulement à intéresser le public collectif; ils ont aussi à gagner le public individuel, le lecteur solitaire, qui ne se laisse pas influencer par son voisin, qui ne cause pas avec sa voisine, qui vous regarde en face, qui vous demande à huis clos les vérités éternelles qu'il sent sûrement ou vaguement en lui, et dont il veut trouver en vous la connaissance et l'expression. Ces quelques lecteurs, le plus souvent inconnus les uns aux autres, et qui n'auront peut-être jamais l'occasion de se communiquer leurs appréciations, sont — si vous parvenez à les rallier — les premiers jalons que vous plantez dans l'avenir. Œuvre qu'on lit, œuvre qui dure; œuvre qu'on relit, œuvre qui reste.

Je ne cacherai donc pas que, tout en faisant de mon mieux pour attirer ceux qui ne lisent pas, je ne néglige rien pour «l'attacher ceux qui lisent; et l'éloge que je reçois de celui qui a lu mon œuvre me touche beaucoup plus que le compliment de celui qui l'a vu représenter.

A la représentation, il y a entre le public et l'auteur un intermédiaire, le comédien, qui, s'il n'a pas assez de talent, met l'auteur au-dessous de ce qu'il pourrait être, dénature le sens , change les plans , fausse l'optique , et qui , s'il a beaucoup de talent, se substitue quelquefois trop au poète, détourne l'intérêt de l'ensemble pour le porter presque entièrement sur lui seul. Le comédien qui fait corps avec l'œuvre, comme Mlle Desclée, par exemple, dans son rôle de la Princesse Georges ou de la Visite de noces, est extrêmement rare. Il est nombre d'oeuvres distinguées qui n'ont pas eu de succès par la faute des interprètes chargés de les représenter; il est nombre d'œuvres médiocres qui ont dû à des interprètes supérieurs une vogue retentissante, mais éphémère, qu'elles n'ont plus retrouvée quand on a voulu les reprendre plus tard avec des interprètes nouveaux et moyens.

Le théâtre, il ne faut pas se le dissimuler, vit beaucoup d'illusions, d'émotions, d'entraînements, de surprises. Le charme y est plus nécessaire que la vérité. L'œil se laisse prendre par un beau visage, l'oreille par une belle voix. C'est le propre des grandes assemblées humaines de pouvoir être momentanément séduites par un mot, par un geste, par un cri. Pour entraîner mille individus, il n'est besoin que de les émouvoir; pour en entraîner un, il faut le convaincre.

Le lecteur veut être convaincu. Il n'a plus devant lui ni décors, ni costumes, ni actrice séduisante, ni comédien habile ; il n'a plus que l'âme même du poète en face de la sienne ; et si la communication ne s'établit pas tout de suite, il jette le livre. Le lecteur ne s'étonnera donc pas si j'ai grand souci de son approbation, si je fais précéder chacune de mes œuvres dramatiques, au moment où je les lui livre en dernier ressort, d'une préface où je lui expose tout ce que l'œuvre elle-même ne peut contenir, où je discute avec lui, où je le prépai e, où je le contredis dans le but de le conquérir et de le conserver. Mon œuvre fait tellement partie de mon être intérieur, elle est si véritablement le produit de mes observations, de mes réflexions, de mes impressions personnelles, que c'est véritablement une portion de moi-même que je donne au public sur la scène; et quand j'arrive au lecteur, je lui livre le reste, le fond même de ma pensée, que les lois du théâtre ne me permettent pas toujours de dire tout entière.

En face de toute situation dramatique qu'il crée, l'auteur doit se dire trois choses : Dans cette situation, qu'est-ce que je ferais? que feraient les autres? que faut -il faire? Tout auteur qui ne se sent pas disposé à cet examen peut renoncer au théâtre, il ne sera jamais auteur dramatique.

Au premier degré, on est déjà dans la vérité ; au second, dans la philosophie ; au troisième , dans la conscience. Ce

LITTÉRATURE

troisième degré est difficile à atteindre dans un art que l'opinion commune s'est toujours plu à rabaisser au rang des simples amusements de l'esprit, parce qu'on y procède, en apparence, par fictions. Ce n'est cependant que lorsqu'on a atteint au troisième degré que le lecteur vous réunit, vous, auteurs dramatiques, aux grands philosophes, aux grands moralistes, aux grands politiques, aux grands religieux, et qu'il reconnaît votre action sur le développement et le progrès de l'esprit humain.

Nul ne sera donc un auteur dramatique si ce n'est pas la chair et le sang de l'humanité à laquelle il appartient qu'il donne à ceux qui l'écoutent et surtout à ceux qui le lisent. Si la chute de votre œuvre ne vous blesse que dans votre orgueil ou dans vos intérêts, si elle ne vous trouble pas dans votre idéal et dans vos convictions, si à la seconde représentation vous êtes prêt à modifier votre idée, votre développement ou votre conclusion pour complaire au public à qui vous prétendiez la veille apprendre quelque chose de nouveau, vous serez peut-être un homme de théâtre ingénieux, un imprésario adroit, un improvisateur habile ; vous ne serez jamais un poète dramatique. Vous pouvez vous tromper dans le détail de l'exécution; vous n'avez pas le droit de vous tromper clans la logique et l'enchaînement des sentiments et des faits, encore moins dans leur conclusion.

On ne doit jamais modifier un dénouement. Un dénouement est un total mathématique. Si votre total est faux, toute votre opération est mauvaise. J'ajouterai même qu'il faut toujours commencer sa pièce par le dénouement, c'est-à-dire ne commencer l'oeuvre que lorsqu'on a la scène, le mouvement et le mot de la fin. On ne sait bien par où on doit passer que lorsqu'on sait bien où l'on va.

Lorsque la Princesse Georges a été représentée, je me rappelle que M. Jouvin, dans un article très bienveillant, affirmait que lorsque j'avais lu la pièce aux artistes, le dé-

nouement n'était pas le même, et que Mme de Birac laissait tuer son mari. M. Jouvin se trompait; la pièce a été conçue, exécutée, lue et représentée avec le même dénouement. Cette conclusion a toujours fait partie de ma donnée. Si M. de Birac était sorti sur le : Allez, de Séverine, pendant la scène Ve du dernier acte, j'aurais refait un dénouement de Racine, celui de Roxane jalouse, qui, ayant comme mon héroïne préparé la mort de Bajazet s'il franchit le seuil de son appartement, le congédie avec ce seul mot ; Sortez, qui est son arrêt, sans qu'il s'en doute.

Prendre son bien où on le trouve n'est pas tout à fait ma devise, quoi qu'en ait dit Molière, qui n*a eu que de l'esprit le jour où il a dit ce mot devenu populaire et dangereux. Loin de vouloir piller Racine, je voulais au contraire, si quelqu'un s'avisait par hasard de l'analogie, montrer, comme je l'ai dit, la différence des sentiments entre une maîtresse et une épouse, entre une musulmane et une chrétienne, entre la passion et l'amour.

Ce qui a pu induire en erreur M. Jouvin, c'est ce qui s'est passé à la répétition générale de la pièce. Malgré les supplications, malgré l'insistance morale et même la résistance physique que lui faisait Séverine, le prince, dans la première version, allait retrouver Mme de Terremoncle, et, pour y retourner, il passait, pour ainsi dire, sur le corps de sa femme, qui se roulait à ses genoux et tombait en travers de la porte. Séverine allait ainsi jusqu'aux dernières limites de l'amour et du pardon; le prince, jusqu'aux dernières limites de la passion et de l'aveuglement.

Les personnes qui ont assisté à cette répétition se rappellent les Oh! d'horreur qui accompagnèrent la sortie du prince. Séverine était si sympathique au public qu'il ne comprenait pas que son mari la maltraitât à ce point. Une pareille manifestation faite spontanément et irrésistiblement par un public d'amis était un conseil que je ne pouvais

LITTÉRATURE

manquer de suivre, d'autant plus que la modification à faire ne portait que sur le détail et non sur le fond. Je fis tirer le coup de pistolet au moment où le prince allait sortir. Cela ne changeait rien ni dans les caractères, ni dans les sentiments, ni dans les faits. Séverine aimait toujours son mari jusqu'à l'abnégation la plus complète : le prince donnait toujours le dernier mot de sa passion pour Sylvanie ; M. de Terremonde tuait toujours l'amant de sa femme, et c'était toujours M. de Fondette qui était tué.

Je préférais cependant et je préfère toujours la première version. La péripétie m'y paraît plus dramatique, l'émotion plus poignante, l'intérêt plus prolongé, la vérité plus grande. Je la rétablis dans le texte que je donne aujourd'hui. Je crois que le lecteur la préférera à l'autre, et, si le drame est destiné à être repris dans l'avenir, je me figure qu'elle prévaudra même sur le théâtre.

' De la belle préface de la Femme de Claude, adressée à M. Cuvillier-Fleury, j'extrais cette page pleine d'élan patriotique :

Au lieu de composer une pièce de théâtre comme j'aurais dû la composer selon vous, monsieur, comme j'aurais su le faire, croyez-le bien, s'il ne s'était agi que d'une moralité courante à glisser dans les loisirs d'une nation spirituelle, aimable, ayant toute la sécurité de ses intérêts et toute la quiétude de son esprit (mais nous n'en sommes plus là : les hommes vont mai et les choses vont vite) ; au lieu de faire une simple pièce de théâtre, je voulus pousser un cri d'alarme, tenter une reprise de conscience. Au lieu de mettre en mouvement des personnages purement humains, je présentai des incarnations totales, des essences d'êtres, des entités, en un mot, et je dis au public : Tu vois ce Claude; ce n'est pas seulement un mécanicien, un inventeur, un

homme, c'est l'homme dans le grand sens du mot, c'est l'exemple; c'est ce que, toi et moi, nous devons être toujours, aujourd'hui plus que jamais; c'est le Français, c'est la France telle qu'il la faut après les épreuves qu'elle vient de traverser, épreuves mortelles si elle n'y prend garde. Gomme cet homme, nous ne devons pas perdre de vue une seconde ce but : la reconstitution de la patrie commune et, ce qui est d'un ordre plus élevé encore, la recherche, la connaissance, la proclamation, l'application de la vérité, chacun selon nos forces et notre énergie personnelle ! Notre autonomie, notre durée, notre valeur, ne sont qu'à ce prix. Claude, c'est l'homme qui a souffert dans son àme et dans l'àme des autres, qui a compris, qui a réfléchi, qui s'est élevé, qui a maintenant une volonté bien ferme, un but bien net, et qui marche droit à ce but, en laissant de côté tout ce qui est inutile, en s'associant à tout ce qui est valable, en exterminant tout ce qui est hostile. A ce Claude qui est nous, à cette France qui travaille, — veut renaître et tend à reprendre la tète du inonde, qui est-ce qui veut et peut faire obstacle, en dehors des obstacles visibles et connus de tous?

Regarde cet homme qui rôde autour de la maison paternelle, de ton cher foyer entamé, délabré, hypothéqué, dont tu es forcé de sacrifier les restes à ton travail et à ta mission. Cet homme pénètre chez toi; il a la mine ouverte et la main tendue; il te comprend, il t'aime, il t'offre son amitié et sa bourse; il partage tes espérances, il voudrait être associé à tes travaux et à tes représailles. Pour l'expliquer sa confiance et pour gagner la tienne, il te raconte qu'ils lui ont tué son fils, son unique enfant. Il pleure ! Quel est cet homme au gros rire, aux larmes faciles, à l'amitié toujours prête, à l'accent expansif de ton compatriote du Midi? C'est lui? Qui lui? C'est le voisin, c'est le faux ami, c'est l'étranger, c'est le haineux, c'est l'espion qui s'est glissé, durant des années, dans ta famille, et qui, tout en jouant avec tes enfants, tout en gau-

LITTÉRATURE

di'iolant avec la bonne, tout en te parlant de sa blonde fiancée restée là-bas au pays, prenait l'empreinte de tes serrures, le chiffre de tes revenus et le plan de ta maison. Le moyen a été bon; l'affaire» a été bonne. Il a entendu dire que tu te relèves, que tu travailles, que ton génie renaît; il a peur de cette résurrection, et le voilà qui revient, avec ses allures de bonhomme et notre argent dans sa poche, pour nous corrompre et nous dissoudre, à nos frais cette fois, et sans avoir besoin de se mettre de nouveau en campagne, car, au fond, il n'aime pas ça. Tu ne le reconnais pas? — Non. — Cette face sanguine à front étroit, à mâchoires larges, à poils roux et frisés, ne te dit rien, ne te rappelle rien! Tu m'effrayes! Quel oubli! Quelle légèreté! Quelle confiance! Tu es donc incapable de soupçonner la trahison, même après avoir répété tant de fois que tu as été trahi ! Écoute-le parler alors, ton hôte nouveau, quand il est seul avec Césarine, puisque je t'admets à ce qu'ils se disent. Avec celle-là, il ne se donne plus la peine de ruser; il jette de côté son accent marseillais et reprend sa voix véritable, impérative et rauque, broyant les gutturales du Nord, comme les lourds camions broient les cailloux des vieilles roules que l'on répare. Écoute ce qu'il dit : il parle de la société qu'il représente et qui a des înilliards maintenant ; il parle des acquisitions qu'elle a faites récemment à grands frais et qui lui deviendraient inutiles si elle ne possédait pas le canon de Claude pour les défendre et en faire de nouvelles; il dit : Nous ne sommes pas des barbares, et il promet de remercier la Providence, publiquement en temps et, lieu. — Ah 1 tu commences à comprendre. C'est ma faute si tu n'as pas compris plus tôt. Pourquoi ne t'ai-je pas dit tout de suite à quelle nation appartient cet homme, c'était bien plus simple, au théâtre surtout, où l'on n'a pas de temps à perdre? Parce que je ne pouvais pas te le dire. Tu ne sais donc pas que nous sommes abaissés et déchus à ce point que nos arts eux-mêmes sont sous la censure de cet ano-

nymc que tu n'as pas reconnu et dont tu devrais toujours sentir l'odeur dans l'air que tu respires. Tu ne te rappelles donc pas que, Tan dernier, il nous a fallu retirer de notre exposition de peinture, avant môme qu'elle fût ouverte, deux tableaux qui auraient pu lui déplaire, et, s'il y eût eu dans ma pièce le moindre mot qui le désignât positivement, il aurait exigé de nos gouvernants apparents qu'ils défendissent la représentation de cette pièce. Mais il s'est bien reconnu sur la scène, lui, et je l'ai bien reconnu dans la salle, moi, et un soir qu'il sifflait et faisait siffler tant qu'il pouvait, j'ai fait crier par un de mes amis : « A la porte les agents secrets! » et il s'est tu, car il ne veut pas qu^on le reconnaisse et qu'on le dénonce.

Ces belles pages, inspirées d'un souffle si noble, si patriotique, Dumas seul pouvait les écrire. C'est qu'outre le grand dramaturge qu'il est, c'est aussi un philosophe, un homme de conscience et de combat ; et ce n'est pas un moindre titre de gloire pour nos lettres françaises d'avoir à la fois à la tête de notre théâtre français Alexandre Dumas à côté d'Émile Augier, et Alexandre Dumas éloquent polémiste, prêt à défendre les belles causes et à vaincre par la force de la logique et de la raison dans la langue même de Diderot.

Page 1