‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 36 sur 49 · A. DE PONTMARTIN · texte numérisé non relu

A. DE PONTMARTIN

Nouveaux Samedis. — 1877

Cette quinzième série des Nouveaux Samedis, qui vient de paraître chez C. Lévy, est riche d'études contemporaines ; M. de Pontmartin y a passé en revue Joseph Autran, MM. Erckmann Chatrian , Mario Uchard, Ernest Daudet, Buloz, Zola, etc. En feuilletant son livre, je trouve, dans la partie consacrée à la Revue des Deux-Mondes, ce portrait peu flatté de Gustave Planche.

Quant à Gustave Planche, un des premiers habitués et bientôt le critique en titre, je ne le cite que pour mémoire. Ce gros et malpropre pédant, lourd, ennuyeux, fastidieux, seccator, maniaque, sans idées, sans originalité, sans esprit, sans style, sans verve, type de vertus négatives et d'impuissance, insulteur de Victor Hugo, de Lamartine, de Château-

briand, de Casimir Delavigne. de Scribe, de Paul Delaroche, d'Horace Yernet, d'Ary Scheffer, trouble-fête qui priva, pendant vingt ans, nos Expositions des chefs-d'œuvre de nos maîtres, Gustave Planche a été une des erreurs de M. Buloz et de sa Revue. line restera de lui et de son nom symbolique que le plus joli mot d'Alexis de Saint-Priest. On lui demandait si Planche était le fils de Fauteur du Dictionnaire grec, ou du pharmacien de l'angle de la Chausséed'Antin. « — De tous les deux, » répondit-il ; il y avait, en effet, chez Planche, de la férule et de la formule, du magister et de l'apothicaire. Au surplus, ses victimes eurent tort de s'inquiéter ou de s'irriter. En pareil cas, la postérité du lendemain se charge de distribuer les parts de souvenir et d'oubli. Sainte-Beuve, malgré ses torts, malgré ses vices, vivra autant que la littérature française, — ce qui n'est peutêtre pas beaucoup dire. — Gustave Planche, en dépit de son autorité morale, qui consistait uniquement à n'être pas vénal (jamais critique ne fut plus partial), est mort tout entier le jour où il a cessé de faire peur. Mais quelle étrange sensation devaient éprouver les illustres, les Cousin, les Guizot, les Tocqueville, les Vitet, les Yillemain, quand M. de Mars, si excellent homme, d'ailleurs, et si respectable, leur disait gravement : « 11 est possible que ce mot soit dans le dictionnaire de l'Académie ; mais il n'est pas accepté par M. Planche! *

De la notice consacrée à la biographie d'Alfred de Musset, je détache ces intéressants souvenirs de M. de Pontmartin :

Le 6 décembre 1829, mon ami Paul Huet, paysagiste romantique, me conduisit chez Achille Devéria, rue Notre- Dame-des-Champs. La Pléiade, me dit-il, s'y trouverait au complet, et un tout jeune homme, à peine sorti du collège

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Henri IV, devait y lire des vers. Quelle aubaine pour un écolier passionnément épris de littérature ! Il y avait là Victor Hugo, dans tout le limpide éclat de sa jeunesse ; Alfred de Vigny , les deux Deschamps , Sainte-Beuve , Charles Nodier, le doyen du groupe ; Chenavard, Alexandre Dumas entre Henri III et Christine, Poterlet, Louis Boulanger, Eugène Delacroix, Tony et Alfred Johannot, Antonin Moyne, Barye et bien d'autres. Le lecteur annoncé était Alfred de Musset.

Je voudrais essayer de le peindre tel qu'il était alors, ou plutôt de rendre l'impression bizarre, double, complexe, mipartie d'attrait et de malaise, que je gardai de cette rencontre. Il avait dix-neuf ans; sa figure et sa taille étaient vraiment de lignée raphaëlesque, et offraient l'idéal du poète adolescent. Cette taille fine et souple était pincée et serrée outre mesure dans une redingote brune à collet trop haut, comme on les portait à cette époque. Ce qui déparait ce gracieux ensemble, oserai-je le dire ? c'était un manque d'équilibre, un défaut d'instinct aristocratique et d'éducation, qui en troublait l'harmonie. Il visait à l'élégance, et même au dandysme byronien.

Mais cette élégance factice résidait clans la physionomie plutôt que dans les manières ; ce dandysme n'était sûr ni de son programme, ni de son tailleur, et sentait le quartier Latin. — « 11 est charmant, mais pas très bien élevé ! » disait tout bas Émile Deschamps, dont la politesse exquise était digne d'un grand seigneur de l'ancienne cour. A chaque instant , on se heurtait à une dissonance ; on éprouvait ce genre de sensation que cause à un mélomane une fausse note. La sympathie, qui ne pouvait pas encore être de l'admiration, était déconcertée et comme effrayée par un singulier mélange de fatuité juvénile, de raideur auasibritannique, de réserve hautaine, de sans-façon, de brusquerie, de morgue, de familiarité, en deçà ou au delà du ton.

Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'Alfred de Musset, vingt ans plus tard, en pleine possession de toute sa célébrité, adopté avec enthousiasme par la société la plus élégante qui raffolait de ses Proverbes, ne put jamais se débarrasser de ces alliages : jamais il ne sut mettre d'accord le poète et l'homme, ni trouver complètement son aplomb. Il fut tour à tour ou tout ensemble poète à la mode, gentilhomme d'intention, bohème de souvenir ou de récidive, page ou mousquetaire en goguette, viveur en quête d'émotions violentes ou d'oubli, académicien doublé de don Juan, de Mardoche ou de Rolla, romantique converti par Mlle Rachel, jamais homme simplement et naturellement de tact et de bonne compagnie. Chose étrange ! Sainte-Beuve, plus pauvre, parti de plus bas; Sainte-Beuve, dont la laideur était dans ce temps-là proverbiale et qui ne cessa d'être laid qu'en devenant vieux, se fondit bien mieux au déclin de sa carrière avec la société polie qui lui accordait de tardifs sourires. Et puis, quand il le voulait, en petit comité surtout, quel causeur délicieux ! Causeur ! Alfred de Musset ne le fut pas trois fois dans sa vie.

Ce soir-là, il lut des fragments de ses Contes d'Espagne et d'Italie, qui allaient paraître le mois suivant. Le succès fut vif, Tétonnement plus vif encore, et, dans le premier moment, stupéfait de ces audaces cavalières, de ces galantes équipées, nous crûmes tous que ce nouveau venu, sérieusement ou par bravade, se proposait d'être aux romantiques de la première heure ce que Danton fut à Barnave,ce qu'un intransigeant serait aujourd'hui à un opportuniste. Ce fut le sentiment de Victor Hugo, dont le sourcil olympien trahissait l'inquiétude. Nous sortîmes. La nuit était froide, mais belle. Je marchais côte à côte avec Paul Huet, qui donnait le bras au pauvre Poterlet, affreusement boiteux. Victor Hugo, Sainte-Beuve et Alfred de Musset nous précédaient de quelques pas. Remarquez que M. Hugo, de huit ans plus âgé que Musset, avait déjà écrit les Odes et Ballades,

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Cn'omwell, le Dernier jour d'un condamné, qu'il venait de publier ses merveilleuses Orientales, qu'il avait Marion De*" lorme en portefeuille, et qu'il allait faire répéter Hernani. Il pouvait bien, sans trop de présomption, s'attribuer, sur ce jeune blondin de dix-neuf ans, un droit de conseil ou de remontrance. Nous l'entendîmes adresser à l'auteur des Contes tTEspa^fttf quelques observations bienveillantes. Alors, dans le silence de cette nuit de décembre, le long de ces doctes murailles, voisines des tilleuls du Luxembourg, retentit... mais -comment rester historien, fidèle au moment; ou je viens de réclamer les prérogatives de la bonne compagnie? Jetons un voile, remplaçons le gros mot par l'honnète : « Allez voua promener 1 » — Avouons que, pendant \ une seconde, l'enfant du siècle en fut le charretier, — et ; passons !

Deux autres anecdotes sur Alfred de Musset. Elles démontrent, dit l'auteur, les inconsistances, les hiatus, les solutions de continuité entre le superflu et le nécessaire, entre le génie et l'édu cation, entre les œuvres et les manières, la tendance du poète à redevenir l'étincelant gamin du début, la difficulté qu'il éprouvait à faire peau neuve, à s'élever ou à se maintenir au diapason du véritable homme du monde.

Pour fêter le brillant succès du Caprice, M. Buloz, qui était alors commissaire du roi près le Théâtre-Français, donni un fort beau dîner où je remplaçai, au dernier moment, Mlle Rachel. Melpomène s'était mise dans l'impossibilité de lacer son corset et de prononcer sans rire ces quatre vers de Gléopàtre :

Et si jamais le ciel favorisait ma couche De quelque rejeton de cette illustre souche, Cette heureuse union de mon sang et du sien Unirait à jamais son destin et le mien !

Ne riez pas, c'est du Corneille h

Le diner fut charmant. Ligier, en représentation à Reims et à Châlons, avait envoyé de l'excellent vin de Champagne. Les convives n'étaient pas tout à fait les premiers venus : Méyerbeer, Eugène Delacroix. Jules Janin, le baron Baude, Théophile Gautier, le comte Alexis de Saint-Priest et Alfred de Musset, le héros de cette petite fête.

Je l'observai pendant tout le diner ; il s'observa encore davantage ; c'est à peine s'il but un verre de vin de Bourgogne et s'il trempa ses lèvres dans la mousse de son vin de Champagne. A présent, pour l'intelligence* de ce qui va suivre, il faut savoir : 1° que le comte Alexis de Sainl- Priest, très spirituel, auteur d'une remarquable Histoire de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, visait à l'Académie et prétendait y arriver avant l'éminent poète; — voyez le néant des ambitions humaines I il y réussit et il 'mourut l'année suivante; — 2° que Méyerbeer, ainsi que je l'ai dit ailleurs, était plus poli, plus mesuré, plus prudent, plus exquis, plus sobre dans son attitude, sa physionomie, sa tenue et son langage qu'un diplomate de haut bord. Au moment où on se leva pour aller prendre le café, M. de Saint- Priest médit : Regardez! — 0 surprise! ô scandale! Alfred de Musset avait pris Meyerbeor par les épaules et lui tapait sur le ventre! ! — Le comte ajouta ce propos qui circula le lendemain : « Ce n'était pas du vin bù ; c'était du vin cuvé ! »

Quelques jours après, je trouvai M. Buloz consterné ; — «• Oh! quel homme terrible ! quel homme impossible! me dit-il; figurez- vous... MmG Duchâtel (femme du minisire de l'intérieur) m'avait demandé de lui présenter Alfred de Musset, dont le Caprice fait tourner toutes les têtes ; nous arrivons : elle accueille le poète avec une grâce charmante. Après les premiers compliments, elle le questionne sur ses interprètes : — «Vous devez être bien content de Mme Allan ? — Oui, madame la comtesse ! Mais croiriez-vous que, si j,e ne l'en avais pas empêchée, elle voulait mettre un collier

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de perles sur ses grosses vilaines épaules ? » Tableau ! — Si M.^ Allan avait de l'embonpoint, Mme Duchâtel était énorme. Comparées à ses exubérantes épaules, celles de la comédienne auraient pu servir à un cours d'ostéologie. C'est de Mmc Duchâtel qu'en disait dans un bal costumé où elle s'était déguisée en bergère : « Voilà une bergère qui a mangé tout son troupeau! »

Tout le reste du volume est aussi intéressant, et par le fond et par la forme. Je ne puis terminer sans citer aussi un charmant article intitulé : les Fantaisistes du bon sens. M. de Pontmartin y parle en détail de Bernadille et du baron Grimm, du Figaro. Forcé d'être modeste pour le journal où j'écris ces lignes, je ne puis que dire tout haut à l'auteur, en le remerciant de mes plus doux sourires : — Vous êtes mille- fois trop bon, trop aimable, etc., en pensant tout bas : — Vous avez mille fois raison ; et, si loin que vous alliez, vous ne direz jamais plus de bien de nous que nous en pensons nous-mêmes! ' .

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