M. DE LOMÉNIE
Les Mirabeau. — 1878
On sait que les dernières -années de M. de Loménie ont été consacrées presque exclusivement au grand travail qu'il avait entrepris sur la famille de Mirabeau. Un ami lui avait confié la totalité des manuscrits si riches et si intéressants, recueillis sur cette famille par M. Lucas de Montigny. Il avait complété et contrôlé des documents par des recherches patientes, et c'est seulement après de longues années d'élaboration qu'il s'était déterminé à faire connaître au public le fruit de ses études.
Les deux volumes qui vont paraître chez Dentu ne constituent que la première partie du livre de M. de Loménie; la seconde partie, celle qui concerne particulièrement le grand orateur, a été in-
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terrompue par la mort du regretté académicien, mais elle est dans un état d'achèvement suffisant pour permettre à sa famille de la publier. — Les deux premiers volumes sont donc destinés à avoir une suite.
Aucun sujet ne pouvait d'ailleurs mieux servir son auteur. Tous les membres de cette famille de Mirabeau ont été des personnages d'une rare originalité, très propres à faire ressortir les contrastes du siècle qui a précédé la Révolution.
M. de Loménie les fait revivre tous : d'abord, l'aïeul de Mirabeau, le marquis Jean- Antoine, surnommé le Col d'argent, vieux guerrier mutilé à la bataille de Cassano, la terreur, mais en même temps la vénération de ses enfants et de ses vassaux ; son fils, Y Ami des hommes, qui représente, comme l'a dit M. de Tocqueville, l'invasion de la démocratie dans une tête féodale, à la foi imbu des préjugés d'un grand seigneur d'autrefois et des préoccupations philanthropiques d'un utopiste du dix-huitième siècle; ses nombreux ouvrages sont oubliés, mais ses lettres offrent un caractère d'énergie primesautier sous des formes archaïques, qui rappelle la manière de Saint-Simon ; son frère le bailli, une des figures les plus nobles et les plus attrayantes qu'on puisse imaginer, marin plein de bravoure et religieux exemplaire au milieu de son siècle, patriote sincère, frère tendre et dévoué; sous le régime du droit d'aînesse, lui et son aîné sont restés unis par
la plus constante affection, et la correspondance touchante où ils se soutiennent, se conseillent et se consolent mutuellement n'a cessé qu'avec leur vie à tous deux. M. de Loménie fait également apparaître la mère du grand orateur, triste personne assurément, mais qu'il importe de connaître pour expliquer son fils et excuser son mari ; il raconte cette lutte implacable entre les deux époux, qui a défrayé la malignité des contemporains ; les scandales et les pamphlets injurieux contre lesquels le marquis de Mirabeau a eu le tort de se défendre à coups de lettres de cachet ; le rôle singulier de son fils, le futur orateur, sans cesse occupé à exciter ses parents l'un contre l'autre, pour tirer profit de leur division, et justifiant cette parole de son père : « Si la graine aux expédients enragés était perdue, elle se retrouverait dans cette tête-là! »
Le grand charme du livre de M. de Loménie, c'est sa variété. A côté d'études approfondies sur l'état social au dix-huitième siècle, il renferme des chapitres tout à fait piquants. On peut citer comme tels les récits de la jeunesse du marquis, de ses débuts à l'armée et au parterre tumultueux de la Comédie- Française, de son mariage, de ses démêlés avec sa femme, et des descentes de la marquise dans l'hôtel de son mari, alors que les deux époux étaient séparés de fait et non encore de droit.
On connaît maintenant la femme qui donna le jour à Mirabeau ; on sait à quelle guerre domes-
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tique le tribun fut mêlé, on pourrait dire dès son enfance, et sous quelles influences se formèrent son caractère et son esprit.
On n'aura plus de raisons pour s'étonner de cet ensemble prodigieux de continuelles contradictions dans un esprit habitué dès l'enfance à voir chaque jour la vérité torturée pour être ployée aux nécessités de honteux plaidoyers du père et de la mère, l'un contre l'autre. Dans ce cerveau clairvoyant, le mépris de la famille a germé dès 'enfance, et l'homme qui a eu pour père ce gentillâtre parleur et cette mère affolée, âpre à l'argent, devait forcément-devenir l'avocat corruptible d'une cause embrouillée; ce fut la Révolution qu'il défendit. Le hasard voulut protester contre une loi immuable.de la nature et donna le génie à Mirabeau ; mais il n'a pu remplacer pour lui ce don précieux que de plus humbles trouvent au foyer paternel et qu'on appelle la conscience. Mirabeau fut le plus grand orateur de son temps, ce qui est beau pour l'orgueil d'un vivant, mais ce qui n'est pas assez pour l'honneur d'un mort dont le nom appartient à l'histoire.