‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 38 sur 49 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

Lettres. — 1879.

Ceci est un livre qui devrait être comme le bréviaire des artistes ; ils y trouveront de saines leçons et apprendront que le génie lui-même a ses hésitations, ses doutes, ses douleurs. La gloire de Delacroix, comme peintre, est trop grande pour qu'on ait à la discuter aujourd'hui; c'est l'homme qu'il faut connaître dans l'intimité; les lettres qu'on va lire et qui ont été réunies avec soin, pour être publiées chez Quantin, donneront une juste idée de la finesse de l'esprit, de la supériorité de l'intelligence et de la vaillance du cœur d'Eugène Delacroix.

Voici, par exemple, une de ces lettres de douleur éloquente, comme il n'appartient d'en écrire qu'aux grands cœurs ; rien de plus simple ni de plus cruel

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que ces lignes pleines de pensées qui Passaillaient à la mort de sa mère.

A Pierret.

Maule, 29 octobre 181

Que ne puis-je retenir la malheureuse lettre qui vient de m'échapper ! Je la donnai hier pour être mise à la poste ; que n'ai-je attendu à aujourd'hui? Je te fais des reproches, je te parle de ta négligence pour moi, pauvre orphelin! de ce que j'ai souffert de n'avoir pas reçu de tes lettres, de toi, cher ami, qui as souffert la plus extrême douleur de l'humanité ! Tu mettais ton père au cercueil tandis qu'au milieu de mes amusements je m'étonnais parfois d'éprouver un retard. Je veux me punir de mon exigence, de ma dureté, par ta douleur même. Tu as donc veillé auprès de ton père cette nuit-là, pauvre cher ami, elle ne sortira pas de ta mémoire. Ce que cette nuit-là a vu, ce que cette chambrelà a vu est gravé devant tes yeux ; ce lit, cette lumière, ce silence à cette heure auprès des restes de ton père, cela est immortel dans ton imagination. Et si je connais bien toute ton àme, cette agonie et le spectacle de celte mort portent encore avec elles une consolation. Cela est donc vrai que le cœur trouve un secret plaisir à s'enivrer de la vue de nos chers amis quand ils nous échappent? Oui, on dévore des yeux ces traits qui fuient et qui s'effacent. Tout ce qui nous rappelle à notre douleur nous est cher, et c'est nous faire du bien que nous en parler. J'ai vu ce que tu as vu; ma mère nous a échappé de même ; huit jours avant sa mort, nous étions avec elle à une fête, et ces huit jours passés la terre s'était refermée sur elle, et tout avait repris son train ordinaire. Moi-même quand je me le rappelle, mon désespoir était machinal. Tout le monde pleurait autour de moi, et je pleurais aussi, et quand je n'avais plus de larmes, je me

demandais si j'étais insensible. Vidée de cette mort, qui m'avait tant de fois fait frémir quand nous la possédions, me parut un rêve quand elle fut arrivée. Elle ne me poursuivait pas comme une chose funeste qui empoisonne les amusements et les occupations ordinaires : elle m'obsédait comme une illusion qui doit cesser. Cette scène, tout ce que j'avais vu ne pouvait me changer. Elle était dans son lit ^ ma sœur était venue me réveiller, et elle m'avait dit en fondant en larmes : « Eugène, viens vite, nous n'allons plus avoir de mère. » Je m'étais habillé plein de trouble et en sanglotant, l'a mère avait souffert la nuit des tourments horribles. Des sinapismes, des cautérisations lui avaient arraché des cris affreux qui n'avaient pu m'éveiller. Maintenant, elle était étendue sans mouvement, sa tête était colorée par ses douleurs, et ses yeux à moitié fermés, comme gênés par la lumière. La chambre était ouverte et remplie. Quand le médecin fut venu et fut sorti froidement en nous conseillant de nous armer de courage, comme chacun s'était jeté sur un fauteuil, j'entrai dans cette chambre et je m'y trouvai seul avec ma mère. Je sus lui donner un baiser. C'est le dernier qu'elle ait reçu : elle ne le sentit point ; son visage était froid avec l'apparence de la vie, et ses yeux ne se détournèrent pas sur moi. Mon ami, mes larmes m'empêchent de voir ce que j'écris. Après cela elle ne fut plus à moi, je ne devais plus la toucher, mais je la vis encore. La chambre se trouva encore pleine, et c'était un désordre. Ma sœur se prosternait sur ce lit, mon frère sanglotait ; nos cousins, tous nos amis étaient là. J'étais au pied du lit et je voulus tout voir. Tout d'un coup, sans qu'il parût un mouvement, sans que les yeux fussent fermés davantage, les couleurs disparurent comme un rideau qu'on lève doucement, et la pâleur s'étendit des lèvres jusqu'au front. Tout était fini! Je crois aussi que tu pleureras en lisant cette lettre ; la tienne m'a rappelé ma mère, et je te remercie des larmes que tu me fais répandre,. Ta douleur sera douce par l'idée de sa délivrance et de ce

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que tu as fait pour lui. Moi, à cette heure, je ne puis me persuader mon isolement, je cherche autour de moi ce qui s'effaça si vite, et j'ai perdu ma mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse pour moi. Si j'avais dû ne la voir mourir qu'aujourd'hui ou dans quelques année*, ma douleur eût été plus vive et plus profonde, mais j'aurais véritablement joui de sa vie, car j'étais trop jeune pour lui marquer à tous les moments combien je l'aimais! Chose iacroyable, je ne puis comprendre le culte des tombeaux et l'amour des hommes pour revoir ies tristes demeures de ceux qu'ils ont aimés. Le spectacle de la mort a dans son horreur quelque chose qui rassure, on n'a pas encore tout perdu; car on voit ces traits, cette bouche insensible qui nous a baisé ! ces mains chéries qu'on a pressées et qui vous ont pressé. Tout cela est mort, mais on se dit : c'est la même chair; c'est encore ma mère; mais cette idée : je foule sa cendre! elle est là et je ne la vois point, elle est près de moi, et c'est une pierre qui nous sépare... c'est là que coulent en abondance les larmes, mais celles-ci sont de désespoir. Mais que viens-je te dire*? Si un autre voyait ce que je t'écris, il dirait : Quelle manière de consoler un fils qui a perdu son père! Cependant, tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûr. Il fallait que je t'écrive tout cela. J'ai éprouvé les mêmes peines : ce sera pour toi une consolation que cette autre concordance entre nous. Ce qui doit te consoler, c'est de pouvoir encore faire le bonheur de ta mère. C'est la consolation que tu ne devras qu'à toi et à ta vertu. Ce qui te consolera encore, c'est d'avoir quelques amis qui savent aus^i pleurer et qui sont malheureux de ton malheur. J'aurais désiré vivement d'être avec toi; à présent que c'est fini, je suis bien aise que ma lettre me précède. On s'écrit mille choses qu'un je ne sais quoi vous empêche de dire. On se revoit, on s'embrasse en étouffant, et ce qu'on n'épanche pas retombe sur le cœur et le serre.

Je t'embrasse. Eugène.

Que les artistes lisent et relisent cette fiévreuse lettre si pleine d'enseignements pour eux.

L'idée de tableau que j'ai à faire me poursuit comme un ; $pectre. J'aurais bien désiré pouvoir retourner promptement à l'atelier Oh! que je suis ganache! J'ai plus d'une fois essayé de dessiner pendant mes fièvres, et ce qui m'a le plus affligé, c'est que tout ce que j'ai voulu chercher pour . mon tableau n'a été que misérable. Je me suis occupé davantage de toutes les folies qui me passaient par la tête... Un ,! homme qui se lève à huit ou neuf heures, fatigué de sa nuit, ; et qui va de là tout d'un trait s'encoussiner dans une ber- , gère au coin du feu, tandis que les autres vont à la chasse; qui avale ses deux prises de quinquina pendant qu'ils déjeunent, et qui voit s'écouler assez lentement, mais bien dans

• ses mains et sous ses yeux, sa journée qui est toute à son ; esprit pendant que son corps ne marche, ne digère ni ne mange; qui enfin se possède bien jusqu'à ce que la fièvre se

. glisse par des avant-coureurs glaçants jusqu'à la source de : ses nerfs pour l'envoyer dans son lit faire de la philosophie; cet homme-là est alors dans un monde nouveau assu- . rément. Alors que de plans, que d'entreprises qui ne font

• reculer ni son esprit, ni les forces de son corps ! Il se plonge : dans le travail avec ténacité. L'œil distrait de son foyer, il retourne avec acharnement sa matière, et jusque dans la nuit quand il souffre, il est escorté de ses idées qui trompent l'ennui. Voilà ce que j'ai été dans ma fièvre. Les aliments me répugnaient, me soulevaient. La nuit ne m'appor-

, tait que de la fatigue, je ne faisais pas deux pas sans éblouis-

• Sements, je ne pouvais écrire sans avoir la tête fendue; mais

• quand je m'arrêtais à mes rêveries, ma tête travaillant beaucoup sans fatigue, je faisais des plans de toute espèce, j'entreprenais de tout. Le malheur est qu'il ne me reste presque rien de tout cela, parce que je ne m'y suis mis que quand

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je commençais à m'habituer à la fièvre, laquelle alors commençait à aller en dérive à cause des médecines et du quinquina.

Avec la fièvre que j'ai tant maudite s'est donc envolé tout mon génie pour la composition. Que de déconfiture pour ceux qui m'auraient lu ! Il y avait aussi un grand malheur. Je rime dur. Je suis un véritable Welche. J'enfonçais à grands coups de marteau de petits mots dans mes vers pelotonnés et ficelés. Je m'en étais presque fait un plaisir et une tâche. Hélas! cher ami, tout est difficile. Comment faire quelque chose de complet, de serré et de coulant? Peinture ou poésie, mêmes choses, mêmes rebuffades. 11 y faut retourner souvent avec des oulils frais. Il ne suffit pas d'avoir des sources actives et fécondes, il faut un esprit ferme et subtil, ramassé, et qui se multiplie, pour porter ie poids de l'invention, pour soutenir partout et développer sans flétrir cette fleur fugitive qui colore la pensée dans la pensée, et qui s'efface si rapidement quand la pensée a pris son habit pour se faire voir et palper. Que les grands hommes sont grands ! Je me figure ces vastes génies au sein de la composition. Ce travail sage et ferme sur ce terrain soulevé, embrasé par ses volcans !...

Il faut s'arrêter ici et renvoyer le lecteur à ce beau livre, qui contient plus de deux cents lettres adressées aux personnages marquants avec qui Delacroix s'est trouvé en relation depuis 1815 jusqu'à 1863.

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