EUGÈNE VIVIER
Très peu de ce qu'on entend tous les j ours . — 1879
Oui, Vivier le célèbre cor, le fantaisiste aimable, a écrit un livre, un livre comme il en devait faire un, ne ressemblant à aucun autre, tiré d'abord pour un très petit nombre d'amis et dont quelques exemplaires seulement vont être mis en vente chez Motteroz, qui l'a imprimé ; inutile de dire que c'est grâce à lui une perle de bibliophile; ce petit livre, qui n'en est point un, sera rare demain et impossible à se procurer dans quinze jours. Je ne saurais mieux en parler qu'en citant une partie de la préface explicative écrite par un des amis les plus intimes de Vivier dont le nom ne me permet aucune appréciation :
LITTÉRATURE
— Eh bien ! mon cher Vivier, à quoi pensez- vous donc, que vous heurtez ainsi tout le monde sur le boulevard?
— Tiens ! c'est vous, mon cher ami, je ne vous reconnaissais pas ; vous savez, j'ai la vue si basse... Vous me demandiez ?
— Oh rien!... Vous songez sans doute à votre prochain concert?
— Aucunement ! je pensais à mon ouvrage !
— Ah ! vous faites un opéra ?... un morceau pour cor et violon ?
— Non!...
— Ah ! un livre ?
— Non pas !
— Une brochure ?
— Rien de tout cela !
— Vous écrivez quelques-unes de vos charges, de ces historiettes si drôles qui courent le monde ?
— Non !... je pensais à mon ouvrage !
— Comment ! ni musique, ni prose, ni livre, ni brochure! Quel ouvrage alors!... Ah!... elle est bien drôle !... Adieu, mon cher Vivier !...
— Adieu !
— Ah !... comme charge, elle est encore plus drôle que les autres ! Hi ! hi ! hi !
(Le monsieur s'éloigne en se tordant de rire ; Vivier le regarde dédaigneusement et poursuit son chemin.)
La courte scène qu'on vient de lire, Vivier l'a entendu répéter bien des fois depuis quelques années. En effet, il composait ou plutôt recueillait les éléments d'un ouvrage singulier auquel tout le monde travaillait, excepté lui, ne faisant que prendre le crayon et écrire sous la dictée de chacun, car il est bon que le lecteur sache que le conteur charmant, que l'homme à boutades, que le faiseur de charges, comme nous disait tout à l'heure son interlocuteur, n'est pas un fantaisiste dont l'esprit exploite plus ou moins heureusement un caprice éclos dans son cerveau. Loin de là, Vivier ne procède que par l'observation, et toute personne qui a su l'écouter, a toujours trouvé, dans les détails d'une historiette d'apparence légère et ingénieuse, une reproduction scrupuleuse de la nature, la fine satire de quelque ridicule de la nature humaine.
Les scènes militaires, son histoire du Faucon noir du pic de Tènèriffe, ses toasts en imitation de langues étrangères, ne sont-elles pas des scènes aussi réelles que celles qui se jouent chaque jour devant nous dans la vie, et qui présentent en relief l'orgueil bête, la crédulité prétentieuse, la vanité solennelle, etc., etc. Le tout admirablement mis en scène et ciselé à la façon des véritables objets d'art.
Quoi de plus fidèle comme calque que la comédie journalière des fausses bienveillances, que cette scène du jeune homme qui se présente chez
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un ancien ami de sa famille? Nous n'en indiquerons que l'ensemble, sans prétendre à l'écrire.
Le bon, ou plutôt le féroce bourgeois, vient d'entre-bâiller sa porte :
— Ah! jeune homme! comment! c'est vous!... Ah ! sapristi !... restez là !... ne bougez pas !... Comme vous ressemblez à votre père !..".
— Monsieur... je venais...
— Ah ! . .. non! ne bougez pas !... ne parlez pas !... C'est frappant !... c'est lui-même!... il me semble qu'il est devant moi !... Entrez donc, vous verrez ma femme !... vous déjeunerez avec nous!... Ah! sapristi ! comme vous ressemblez à votre cher père !... c'est lui!... c'est tout à fait lui!
— Vraiment, monsieur, je suis confus !...
— Non ! non ! ne soyez pas confus ! Entrez donc ! c'est-à-dire non, n'entrez pas!... nous avons là les ouvriers... mais je vais faire venir ma femme ! Vous la verrez !... c'est-à-dire non... justement elle a un peu de migraine aujourd'hui... sans cela vous déjeuneriez avec nous... mais ce sera pour un autre jour... Ah ! mais ne bougez donc pas !... c'est cela !... comme cela!... de trois quarts ! Vous n'êtes pas vous k.. vous êtes le portrait frappant de votre pauvre père ! un homme charmant, un cœur ! . . . un véritable cœur !... à qui je dois tout !... Quel malheur de ne pouvoir pas vous recevoir !...
— Peu importe, monsieur, je reviendrai un autre jour...
Comment donc!... mais certainement. Ah! un instant!... voyons... Nous partons après-demain pour la campagne, nous y passons la belle saison... plus tard, nous irons dans le Midi!... enfin nous nous reverrons!... ne vous en allez pas encore !... Dites-moi : vous êtes beau garçon, bien portant, vous devez aimer vivre... Un jeune homme n'a pas toujours sa bourse bien garnie... Rappelez-vous qu'à toute heure la mienne est à votre service !...
— Ah ! monsieur !
— Pas tout de suite malheureusement ; vous savez, je fais faire des travaux à ma maison... je vous ai dit que j'avais les ouvriers... Après cela je m'occuperai de ma villa... j'ai bien d'autres projets eii tête... mais enfin quand je serai débarrassé de tout cela...
— Mais, monsieur, je ne vous demande rien!...
— Ne répétez pas cela! vous allez me froisser!... moi... un vieil ami de votre père... Et, dites-moi, (mille pardons si je vous reçois sur le carré !) vous faites votre droit ?
— Oui, monsieur.
— Quand il s'agira de vos examens, pensez à moi... je suis l'intime de toute la Faculté... étant moi-même ancien magistrat...
— Que de bonté !... justement j'avais grand besoin...
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— - Pas en ce moment... je suis un peu en froid avec le recteur... tout à fait brouillé même... brouillé à mort... pour une bêtise... une histoire de couturière... entre ces dames... Mais c'est égal... comptez absolument sur moi pour cela comme pour le reste... je suis à vous, tout à vous, ma maison, ma bourse, mon crédit !... Au revoir, cher monsieur!... votre main... Ah! mon Dieu!... je vous en supplie... arrêtez-vous!... restez-là... comme cela !... Ah! c'est vraiment étonnant comme vous ressemblez à mon vieil ami, à défunt monsieur votre père !... A bientôt !... à bientôt !... Rappelez- vous bien mon adresse, vous me trouverez toujours comme cela ! » • • •
Ce que Vivier offre aujourd'hui à quelques amis, sur beau papier de Hollande, encadré précieusement de filets de vermillon, ce sont quelques-uns des mille échantillons de la paresse de l'esprit humain . En un mot, c'est le recueil d'un certain nombre de poncifs du discours, de ces petits paquets tout faits qu'on entend débiter tous les jours par ceux qui ne savent que répéter ce qu'ils ont déjà entendu...
Les curieux qui ouvriront ce petit livre, écrit pour bien peu, retrouveront ce que nous venons d'annoncer. Les lecteurs avides de péripéties s'empresseront de le fermer; d'autres, moins avisés encore, y chercheront des allusions, des sens cachés ; ils voudront y découvrir quand même d'autres mots
sous les mots de l'auteur. Ce sera tant pis pour eux ; ce carnet n'est qu'un recueil des inutilités du langage, une sorte d'herbier contenant quelques centaines de ces plantes parasites sèches et banales qui germent dans notre conversation et viennent y prendre la place des mots de valeur, de ceux qui sont toujours expressifs et neufs, parce qu'ils ont leur racine dans la conscience, dans le coeur ou dans l'esprit.
A l'appui de cet avant-propos, citons une pincée de ces notes singulières que Vivier a eu la patience de consigner sur son calepin ; par exemple : •
Ils ne font que se disputer du matin au soir, — et pourtant ils s'adorent.
Que vous êtes heureux, vous, d'avoir un bon estomac !
Il ne doit pas demeurer loin d'ici, car nous le voyons passer tous les jours.
Excepté le homard à l'américaine et la bombe glacée, tout a été fait dans la maison; nous avons un excellent cuisinier.
Parbleu ! mon cher — c'est tout naturel, vous ne faites jamais d'exercice ; — comment ne voulez pas engraisser ?
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Il faut bien vous aimer — pour venir vous voir par un temps pareil.
C'est bien étonnant que vous ne l'ayez pas reçue, — je l'ai mise à la poste moi-môme.
Quel artiste, quel chanteur, quelle méthode, quelle prononciation; — malheureusement il n?a pas de voix; — à peine si on l'entend.
Laissez donc repousser votre barbe, — ça vous allait bien mieux.
Vous avez tort, madame, croyez-moi, c'est la couleur qu se porte le plus dans ce moment-ci.
Du gibier, du gibier lorsque la chasse est fermée ? — Quel luxe !
Vous vous écoutez trop, — vous croyez avoir toutes les maladies et vous avez une mine superbe, — vous vous portez comme un charme; — fumez clone !
Chez moi, c'est impossible, — je demeure avec ma tante.
J'ai tenu à ce qu'elle passât ses examens; on ne sait pas ce qui peut arriver.
— Maman, quel jupon? u
— Celui que tu avais hier, mon enfant, tu ne l'as porté que deux fois ; mets-le encore aujourd'hui — pour finir de le salir.
Déjà fatigué ! — Je vous croyais meilleur marcheur que
ça.
— Un Corot! Vous voulez rire; on vous a trompé. Un Corot ! allons donc; il n'est même pas signé.
— Mais si, — il est signé. Regardez là, dans le coin, à gauche.
— Tiens, c'est vrai, je ne le voyais pas... Il est joli.
11 y a de très belles choses dans cet opéra; mais comme il est ennuyeux.
Tu vas te faire écraser; viens près de moi. Il pleut très fort; mets-toi sous l'ombrelle de ta petite mère chérie qui ne peut pas te tenir par la main, parce qu'elle est obligée de porter la queue de sa robe ; — allons, viens là, sois obéissant.
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— Ne Rendors pas, Gaston, — nous allons arriver !
Pour moi, c'est le contraire ; — si je n'en prenais pas, je ne dormirais pas de la nuit !
Certes, il y a loin, comme nous le disait Vivier, de ces notes aux pensées de Pascal ou de La Rochefoucauld, mais elles n'en ont pas moins une saveur toute particulière ; elles sont prises sur le vif et formeront un recueil bien curieux de tous les lieux communs de notre bourgeoisie. Les bibliophiles et ceux qui sont soucieux de l'histoire de la langue française les reliront plus tard comme ces phrases soulignées des romans de Crébillon fils, si bien au courant du « parlage » des boudoirs du dix-huitième siècle.
Terminons en annonçant que Vivier est en train d'écrire un certain nombre des anecdotes qui ont fait sa réputation de conteur, et dont nous avons détaché un spécimen au commencement de cet article. Nul doute que le succès n'accueille ce livre, qui donnera une juste idée aux races futures de la force de l'observation photographique et intelligente d'un des esprits les plus originaux de notre temps.