‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 40 sur 49 · SCHOPENHAUER · texte numérisé non relu

SCHOPENHAUER

Pensées et fragments. — 1880

La librairie Germer-Baillière vient de mettre en vente un livre que nous recommandons spécialement à ceux qu'intéresse le mouvement philosophique contemporain.

Nous n'avons pas la prétention de découvrir le célèbre philosophe allemand Schopenhauer, mais nous croyons que beaucoup de ceux qui savent son nom ignorent son œuvre et la relèguent parmi les spéculations arides qu'on ne lit guère ou qu'on ne lit pas. A ce point de vue, M. J. Bourdeau vient de rendre un véritable service à ce philosophe en faci. litant, par un abrégé excellent, la lecture du « moraliste curieux, de l'humoriste original », qui a été le créateur d'un nouveau système de philosophie.

LITTÉRATURE

Le livre est intitulé : Pensées , maximes et fragments de Schopenhauery et contient un résumé de ce qu'a écrit ce grand pessimiste sur les douleurs du monde et le mal de la vie, l'amour, les femmes, le mariage, ses aphorismes sur l'homme, la vie, la société, l'art, la religion.

Pour donner idée de ce philosophe, qui ne ressemble en rien à ce que la légende en a fait chez nous, nous coupons au hasard quelques-unes de ses pensées, dont la forme rappelle souvent celle d'Henri Heine*

On croirait peut-être Schopenhauer matérialiste ; tant s'en faut ; lisez plutôt :

Copernic a chassé Dieu du ciel; mais, en réalité, Dieu est partout, dans la table sur laquelle vous écrivez, dans la chaise où repose votre noble dos. N'allez pas au moins devenir matérialiste comme les garçons coiffeurs ou les élèves en pharmacie.

Il n'est pas non plus précisément démocrate ni républicain.

Vils flatteurs, vous dites au peuple qu'il est souverain, mais vous savez bien que c'est un souverain éternellement mineur, dupe d'habiles filous que Ton appelle démagogues. Vous m'épouvantez quand je vous vois jouer avec les passions populaires; autant vaudrait manier la dynamite. Je tremble d'entendre les chaînes de Tordre légal se briser avec fracas et le monstre déchaîné rugir. Ultraréactionnaire, oui, je le suis par horreur de vos criailleries, de votre vacarme, de vos émeutes, qui m'assourdissent, m'in-

quiètent et me distraient de mes pensées, de mes travaux impérissables. Quand donc nous donnera-t-on, à nous autres philosophes, un philosophe couronné, un roi libre penseur , un Frédéric II ? En attendant, que le diable vous emporte, tous tant que vous êtes.

Sa misanthropie lui fournit de curieuses et frappantes images :

Pourtant, de même qu'il faudrait que notre corps éclatât snil était soustrait à la pression de l'atmosphère, de même, si le poids de la misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la vie de Thomme, l'excès de son arrogance serait si démesuré qu'elle le briserait en éclats, ou tout au moins le pousserait à l'insanité la plus désordonnée et jusqu'à la folie furieuse. En tout temps il faut à chacun une certaine quantité de soucis, ou de douleurs, ou de misères, comme il faut du lest au navire pour tenir d'aplomb et marcher droit !

A propos de l'amour et du mariage, entre autres appréciations bien nettes, je trouve celles-ci que méditeront non seulement les célibataires, mais quelques gens mariés.

Le mariage est un piège que la nature nous tend.

Il n'aborde pas les questions d'art avec moins d'esprit et d'élévation.

Dans la morale, la bonne volonté est tout; mais dans l'art, elle n'est rien.

g II faut traiter une œuvre d'art comme un grand person-

LITTÉRATURE

nage: rester debout devant elle et attendre patiemment qu'elle daigne vous adresser la parole.

Schopenhauer, bien qu'Allemand, n'est d'aucun pays ; voici les vérités qu'il adresse aux gens de sa patrie.

Le véritable caractère national allemand, c'est la lourdeur; elle éclate dans leur démarche, dans leur manière d'être et d'agir, leur langue, leurs récits, leurs discours, leurs écrits, dans leur façon de comprendre et de penser, mais tout spécialement dans leur style. Elle se reconnaît au plaisir qu'ils trouvent à consiruire de longues périodes, lourdes, embrouillées. La mémoire est obligée de travailler seule, patiemment, pendant cinq minutes, pour retenir machinalement les mots comme une leçon qu'on lui impose, jusqu'au moment où, à la fin de la période, le sens se dégage, l'intelligence perd son élan et l'énigme est résolue. C'est à ce jeu qu'ils aiment à exceller, et quand ils peuvent ajouter du précieux, de l'emphatique et un air grave plein d'affectation, l'auteur alors nage dans la joie : mais que le ciel donne patience au lecteur. — En outre, ils s'étudient tout spécialement à trouver toujours les expressions les plus indécises et les plus impropres, de sorte que tout apparaît comme dans le brouillard : leur but semble être de se ménager à chaque phrase une porte de derrière, puis de se donner le genre de paraître en dire plus qu'ils n'ont pensé; enfin ils sont stupides et ennuyeux comme des bonnets de nuit ; et c'est justement ce qui rend haïssable la manière d'écrire des Allemands à tous les étrangers, qui n'aiment pas à tâtonner dans l'obscurité ; c'est au contraire chez nous le goût national.

Du reste, son opinion sur la créature en général

n'a rien de flatteur pour notre espèce : je trouve sur l'homme ces quelques lignes significatives :

L'État n'est que la muselière dont le but est de rendre inoffensive cette bête carnassière, l'homme, et de faire en sorte qu'il ait l'aspect d'une herbivore.

Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse, le juriste le voit dans toute sa méchanceté, le théologien dans toute sa bêtise.

L'homme est au fond une bête sauvage, une bête féroce. Nous ne le connaissons que dompté, apprivoisé en cet état qui s'appelle civilisation : aussi reculons-nous d'effroi devant les explosions accidentelles de sa nature. Que les verrous et les chaînes de l'ordre légal tombent n'importe comment, que l'anarchie éclate, c'est alors qu'on voit ce qu'est l'homme.

Dédié aux diplomates.

Laisser paraître de la colère ou de la haine dans ses paroles ou sur son visage, cela est inutile, dangereux, imprudent, ridicule, commun. On ne doit trahir sa colère ou sa haine que par des actes. Les animaux à sang-froid sont les seuls qui aient du venin.

Voici encore pour les Allemands.

On a reproché aux Allemands d'imiter tantôt les Français, tantôt les Anglais; mais c'est justement ce qu'ils peuvent faire de plus fin, car, réduits à leurs propres ressources, ils n'ont rien de sensé à vous offrir.

Ne nous réjouissons pas trop, car voilà ce que, plus loin, il dit des Français :

LITTÉRATURE

Les autres parties du monde ont des singes ; l'Europe a des Français. Cela se compense.

Consolons-nous cependant en pensant que les Américains et les Italiens sont encore plus maltraités que nous par Schopenhauer.

Terminons en signalant la biographie de Schopenhauer qui précède cet abrégé de son œuvre, et qui donne une idée très juste de ce philosophe fantaisiste encore très mal connu aujourd'hui.

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