‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 41 sur 49 · PAUL DE SAINT- VICTOR · texte numérisé non relu

PAUL DE SAINT- VICTOR

Les deux Masques. — 1880

« Ce livre m'a rapatrié dans le monde antique, il m'a ramené aux sources sacrées; j'y ai puisé les plus pures joies qui puissent rafraîchir et ravir l'esprit. — Les Grecs, a dit Gœthe dans un mot célèbre, ont fait le plus beau songe de la vie. — Ce songe je l'ai refait avec eux. »

Ces mots qui terminent la préface du beau livre que M. Paul de Saint- Victor vient de publier chez Calmann Lévy, tous ceux qui l'auront lu pourront les répéter avec lui. Entraînés par le mouvement de la vie, assourdis par le brouhaha du jour, peu à peu nous nous sommes éloignés des grandeurs et des simplicités de l'antiquité ; que le regard tombe sur un des morceaux immortels qu'elle nous a légués,

LITTÉRATURE

statue, poème ou tragédie et tout de suite l'esprit revivifié, reposé, reprend des forces et des rassérènements. C'est non seulement aux savants lettrés, c'est à tous ceux qui ont dans le cœur le sentiment du beau et que l'art peut émouvoir que s'adresse ce livre de grand goût et de profonde érudition.

Voir quelques lignes de la préface de M. de Saint- Victor qui expliqueront mieux que nous ne pourrions le faire le plan et la marche de l'ouvrage.

Le théâtre a deux masques — Tragédie-Comédie — celui qui pleure et celui qui rit, souvent séparés et quelquefois accouplés.

Sous ce titre à double face, Poudrage que je présente au public comprendra, en trois séries distinctes, quelques-unes des grandes époques de l'art dramatique. La première est consacrée au théâtre grec — Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane. — J'y ai joint une étude sur Galidasa, le plus célèbre poète du théâtre indien. — La seconde série sera remplie par Shakespeare. — Dans la troisième, j'étudierai le théâtre français, depuis ses origines jusqu'à Beaumarchais.

On a beaucoup écrit sur le théâtre grec. En reprenant un sujet si souvent traité, j'ai tenté de faire autrement, sinon mieux que mes devanciers. La mythologie et l'histoire tiennent dans mon travail autant de place que l'esthétique littéraire. — Replacer les tragédies et les comédies grecques dans le milieu qui les a produites, éclaircir et élargir leur étude en l'étendant sur le monde antique par les aperçus qui s'y rattachent et les rapprochements qu'elle suggère, soulever le masque de chaque dieu et de chaque personnage entrant sur la scène pour décrire sa physionomie religieuse ou son caractère légendaire, commenter les quatre grands

poètes d'Athènes, non point seulement par la lettre, mais par l'esprit de leurs œuvres et par le génie de leur temps, tel est le plan que je me suis tracé et que j'ai tâché de remplir.

C'est par Eschyle que l'auteur commencera cette grande étude. Pour expliquer les premières origines du théâtre grec, M. Paul de Saint- Victor remonte à Bacchus, à la grandeur et à la décadence de son culte. Voisi deux belles pages pleine de science, de couleur et d'éloquence; ce sont de véritables tableaux de maître.

C'est dans la grotte de Nysa que Bacchus se forme et s'achève. Il y fleurit, bercé par les caresses des nymphes, délicieusement amolli sous leurs baisers amoureux. Son berceau est un van sacré ; c'est avec du miel et du jus de raisin qu'on le sèvre du lait de la chèvre, qui a coulé dans ses veines sa lasciveté pétulante. De bonne heure, il se jette sur les grappes sauvages ainsi qu'Achille enfant sur les armes. Le vieux Silène le prend et le balance comme une petite amphore dans ses bras courbés en anses ; il lui verse l'esprit du vin et la science infuse des vendanges. Le bon Pan lui apprend à poser ses doigts sur les roseaux du syrinx et à frapper la terre d'un pied cadencé. Il enfourche gaiement le cabri folâtre, il se roule sur les feuilles avec la panthère familière dont ses Ménades prendront plus tard les poses renversées. Tout est danse, musique, allégresse, autour de cette enfance adorée.

Il grandit, le prédestiné; la vigne qu'il plante et sème sur la terre est le don de son joyeux avènement. Bacchus enfant courait déjà les bois avec ses nourrices, « et les Nymphes l'accompagnaient, dit l'Hymne homérique, — et il les conduisait, et le bruit de leurs pieds enveloppait la vaste forêt ».

LITTÉRATURE

Maintenant que le voilà roi, il se forme une cour, un Thiase; il monte sur un char et prend son élan. Quatre panthères accouplées le traînent ; il ne les stimule ni par le fouet, ni par l'aiguillon, mais par une grappe qu'il presse sur leur nuque et dont le fumet les enivre. Toutes les énergies de la sève, toutes les forces de la nature naturante, toutes les obscénités du rut universel prennent forme et souffle, figure et costume, pour se grouper autour de leur chef. Il attire dans son orbite excentrique un système d'êtres fabuleux, moitié bêtes et moitié génies bâtards du ciel et de la terre, se rattachant à la vie physique dont il est le type souverain. Les Satyres capricants aux oreilles aiguisées en pointes, les Panisques à queue de singe, les iEgipans dont le cou est gonflé des glandes qui pendent à celui des chèvres bondissent à sa suite. Après eux galope la cavalerie monstrueuse des Centaures, qui hennissent au fumet du vin, comme les cerfs brament après la fraîcheur des eaux vives. Les bouffons ne manquent pas à cette cour errante. Le vieux Silène est là, plein jusqu'au gosier, ballotté sur l'âne qui apprit à tailler la vigne, lorsqu'on le vit la brouter. Il penche la tête sur ses mamelles rubicondes; s'il descend de sa monture, sa marche s'égare en festons pesants : deux Bacchantes soutiennent, par les aisselles, ses membres flottants, et barbouillent de lie sa face écrasée. Comos le suit, éclatant de rire jusqu'aux oreilles, comme le Masque ébauché de la comédie, qu'il essaye de temps en temps à son front hardi. Le vin pur, Acratos, et le vin doux, Edoinos, se sont élancés de leur tonne, une torche au poing, pour rallier la troupe altérée. Les jarres mêmes du cellier, les cratères et les rythons du festin, Céramos, Pithos, Can- Iharos, vaguement modelés en échansons d'argile, escortent péniblement les buveurs : ils trébuchent sur leurs pieds encore pris dans le moule du socle, comme des cruches mal équilibrées, et laissent couler par leurs fissures la rouge liqueur dont ils sont gorgés.

Ne croirait-on pas avoir sous les yeux quelque merveilleux bas -relief antique.

Suivons ce curieux enchaînement de la légende de Bacchus.

De la mythologie assombrie et rétrécie de basses époques de l'antiquité, il passe, comme par un couloir ténébreux, dans la magie du moyen âge, et il reparaît déformé sous la figure bestiale de Satan. Métamorphose indiquée : par sa nature ambiguë, son génie troublant, ses instincts obscènes, ses artifices de sorcier, par le monde démoniaque qu'il entraînait après lui, Bacchus, au temps même de sa splendeur olympienne, était un diable parmi les dieux. Ses orgies où la lubricité s'acpouplait à l'extase, rendez-vous des mécontents et des misérables, anticipaient, en les agrandissant à l'échelle antique, sur les terreurs et les prestiges du Sabbat. Tous les démonographes du seizième siècle, Sprenger, Del Rio de l'Ancre, Boquet, Le Loyer, Hédelin, s'accordent à reconnaître en lui le « prince des sorciers », le « chef des bouquins », le grand maître des cérémonies de l'Enfer. L'imagination des inquisiteurs travaille sur lui au rebours des poètes de la Grèce ; elle le défigure et l'enlaidit avec rage. Presque androgyne autrefois, il devint incube et succube. Les cornes symboliques, qu'il ceignait et déposait comme une couronne d'apparat, s'implantent dans son front; son beau visage obscurci prend les traits du bouc de ses sacrifices. Un sinistre changement à vue transforme ses bacchanales en sabbat. Les Satyres à pieds de chèvre et à queue de singe jettent bas leurs masques de Génies agrestes, et deviennent des diables fétides. Les Ménades, dépouillées de leur beauté païenne, découvrent de hideuses figures de sorcières. De leur thyrse dégarni de pampres, elle font le manche à balai qui les transporte, par les airs, au bal sabbatique. Les torches odoriférantes qu'elles secouaient au vent

LITTÉRATURE

du Taygète se changent dans leurs mains en chandelles vertes. Mêmes cris d'appel dans les sierras des Asturies, aux gorges du Jura, sur les plateaux du Blocksberg, que sur les sommets du Parnasse. Sabbath! Sabbath! répond comme un écho de barbarisme infernal au Saboë ! Saboè ! des anciens mystères. Mêmes rondes dévergondées et furieuses : seulement au lieu des grandes danses antiques, belles encore dans leur frénésie, c'est une saltation baroque et cynique, où les danseurs et les danseuses tournent dos à dos, sans se voir, et un bras en l'air. Mêmes banquets et mêmes curées faméliques; mais le vin doré des Gyclades est remplacé par des breuvages de vertige faits de plantes herborisées sous la lune, au pied des gibets. En pUce des taureaux et des faons que dépeçaient les Bacchantes, les sorcières saignent des enfants volés, et les font cuire à grand feu, dans la marmite de leurs enchantements.

Bacchus-Satan, assis jambes pendantes, sur une table de pierre que des cierges noirs illuminent, trône, impassible, sur l'abjecte orgie. Sa face est celle d'un bouc noir à physionomie vaguement humaine, le poil hérissé, les yeux ronds et fixes, les mains aux doigts tous égaux et recourbés en griffes d'oiseau de proie. — Quelquefois aussi, il prend l'aspect d'un tronc d'arbre sans pied, surmonté d'un masque livide; réminiscence difforme de son effigie pastorale. Mais, quelle que soit la figure qu'il prenne, les historiographes du Sabbat constatent tous sa morne tristesse et son air d'ennui méprisant. Sans doute, le Dieu déchu, tombé de sa gloire hellénique dans cette basse sorcellerie gothique, se rappelait alors ses fêtes lumineuses, ses triomphes au soleil de l'Inde, ses autels couronnés de roses, les belles danses de nymphes et d'éphèbes que dirigeait son sceptre fleuri, ses fraîches vendanges de l'Archipel, accompagnées par le rire éclatant des flûtes. Et comme dit Homère : « Il gémissait et s'attristait dans son cœur. »

Une légende musulmane raconte que Moïse, chassé par

une peuplade sauvage de la citerne où il menait boire ses chameaux, changea en singes ces hommes inhospitaliers. Ils habitent, depuis leur métamorphose, les palmiers d'une verte oasis qu'ils remplissent de leurs cris et de leurs gambades. Mais, de temps en temps, ils se souviennent qu'ils ont été autrefois des hommes. Alors on les voit interrompre leurs jeux, cesser leurs grimaces et leurs contorsions. Ils s'accroupissent tristement à terre, leurs traits mobiles redeviennent sérieux et pensifs, une lueur de raison éclaire la vague folie de leurs yeux. Saisis de nostalgie en se rappelant la race dont ils sont déchus, ils plongent dans leurs mains noueuses leurs têtes dégradées, et de grosses larmes roulent sur leurs joues velues.

Nous sautons de nombreuses pages, toutes aussi vivantes, pour arriver à Eschyle.

L'étude sur le Promêthée enchaîné n'est ni moins intéressante ni moins élevée ; force nous est de passer rapidement sur ces lignes brûlantes d'enthousiasme que les recherches savantes et l'étude consciencieuse n'ont pu refroidir. Une délicate et légère silhouette de Mercure :

Coureur éternel des stades de l'Ether, Hermès fut naturellement le dieu des Gymnases. C'est à ce patronage qu'il doit sa forme idéale. Ses premières effigies en faisaient un homme mûr, aux membres robustes, à la barbe épaisse el pointue; Part de la belle époque le refit et le rajeunit d'après le modèle accompli de l'adolescent. Sveite sans maigreur, souple sans mollesse, les cheveux courts et bouclés, le cou uni, les hanches étroites, le torse élégamment évasé, la jambe nerveuse et battant l'arène. Il porte sa chlamydc retroussée sur l'épaule, dans l'attitude d'un arrêt balancé <?ntre deux élans. Ses traits sont empreints d'une finesse

LITTÉRATURE

sereine et d'une riante bienveillance. Sous cet aspect nouveau, Hermès devient le chef des Ephèbes, le prince de la jeunesse, le pur sang divin de la race attique. Charidotès (celui qui donne la grâce), il verse sur le corps de ses élèves la fleur de la beauté juvénile : Agonios, il les dresse aux essors ardents de la course, aux jets vigoureux du disque, aux adresses et aux résistances de la lutte. Un pied sur le socle d'une des colonnes du portique, le jeune athlète, raclant avec le strigile la sueur et la poussière de ses membres, levait les yeux vers sa statue qui tendait la palme. Il l'invoquait dans son cœur, il promettait de lui sacrifier un coq de combat s'il remportait la victoire; et la souplesse du dieu coulait dans ses muscles, et une vigueur généreuse fortifiait ses bras.

Hermès prend un caractère auguste dans cette mission funéraire : non plus seulement conducteur, mais consolateur de la mort. Une pierre gravée le représente tenant délicatement sous son bras une petite Ame qui se débat entre ses ailes de papillon symbolique, et se retournant vers elle d'un air amical, comme pour lui dire de n'avoir point peur. Dans une peinture antique, on le voit présenter solennellement une jeune fille au morne Pluton assis sur son trône : l'enfant recule effrayé devant cet abord redoutable; mais le dieu souriant l'encourage et l'enlace d'un bras protecteur, comme d'une grande aile d'Ange gardien.

Passons les Suppliantes, les Sept chefs devant Thèbes, les Atrides, YOrestie, Agamemnon, où nous trouvons ce portrait de Cassandre :

Ce qui met encore à part le rôle de Cassandre, c'est l'extraordinaire beauté de son style. Tout y est inspiré, dans le sens immédiat du mot; tout y respire l'égarement divin. Chaque image reflète une lueur de vision subite, chaque ii 15

vers part comme un trait dardé. Une langue de feu, envolée du trépied de Delphes, semble frémir sur la bouche de la prêtresse d'Apollon. Des repos d'une douceur touchante succèdent à ses crises. Le dieu qui la fatigue s'arrête par instants ; alors la vierge peut laisser respirer son àme : on croit la voir essuyer la sueur de ses joues, l'écume de ses lèvres. Ses traits se calment, ses nerfs se détendent, pareils aux cordes d'une lyre qu'une main violente cesse de tordre pour forcer ses tons. Son langage redevient naturel et simple, elle répond aux questions du Chœur avec un triste abandon. Ce n'est plus qu'une jeune fille mourante qui regrette ingénument la lumière.

Arrêtons-nous où nous sommes. Est-ce tout? Non, et il s'en faut. Il n'est permis à personne de juger en une heure, en une fois un travail qui est le fruit de si longues études et où l'on sent sous chaque mot un travail d'artiste, de savant et d'écrivain de haute conscience. Ce premier volume, dont nous parlerons encore, doit être lu avec respect et recueillement. Aujourd'hui que les traditions du beau semblent parfois se voiler, il faut savoir gré à celui qui a le courage et la patience d'entretenir le feu sacré et qui dans cette nuit passagère veut bien les éclairer de la lumière qu'il a reconquise.

Pour nous résumer, ce livre de M. Paul de Saint- Victor est un monument littéraire de la langue française, qui doit prendre place dans toutes les bibliothèques et par le sujet et par la hauteur de ses vueSj autant que par l'éloquence avec laquelle il a été traité.

Page 1