‹ (La) bataille littéraireChapitre 10 sur 22 · E. FLOURENS · texte numérisé non relu

E. FLOURENS

Alexandre HI, sa vie> son œuvre

Quand retentissaient les cris d'enthousiasme des cent milliers de Fi ançais saluant l'arrivée de l'escadre russe, les étrangers qui, eux, « ne s'emballaient pas », souriaient avec ironie et nous engagaient avec une paterne bienveillance à ne pas nous exagérer l'importance d'une visite que nous ne devions considérer que comme un acte de simple politesse. Tout cela était formulé avec tant d'assurance, d'un ton si renseigné, que parfois, au milieu de ces fêtes inoubliables, les plus émotionnés se demandaient si vraiment nous n'allions pas un peu loin, et si la chaleur de notre réception ne dépassait pas de beaucoup le degré de sympathie que nous accordait la Russie.

homme ayant eu en main, pour le salut de la France peut-être, les fils de la diplomatie européenne, et qui, sans trahir les secrets de l'Etat, nous montrât la réalité là où des intéressés voulaient qu'il n'y eût qu'un désir et qu'un rêve. M. E. Flourens, qui fut, on le sait, ministre des affaires étrangères, s'est chargé de faire la lumière sur des causes et des effets obscurcis à dessein, et c'est dans le très remarquable livre qu'il vient d'écrire sur Alexandre III, sa vie et son œuvre, qu'an trouvera la vérité absolue et sur la situation de notre pays vis-à-vis de la Russie, et sur celle de l'Allemagne vis-à-vis l'empire d'Alexandre III.

Comme le dit fort bien M. Flourens, l'événement le plus important de la fin de ce siècle, le plus fécond en résultats, celui qui laissera dans l'histoire contemporaine les traces les plus profondes, c'est l'apparition sur la scène politique de l'Europe d'un peuple de plus de cent millions d'hommes venant dire : «Jusqu'ici je n'ai compté « que comnre appoint à la coalition des grands « empires du centre. J'ai été leur dupe. Je suis « fatigué de ce rôle. Désormais, je ne veux ser- « vir que mes intérêts nationaux, et je place ces « intérêts, non pas dans la satisfaction des visées « ambitieuses et des rêves de conquête que l'on « me prête, mais dans le maintien et la consoli-

« dation de ce qui reste d'équilibre en Europe, « dans l'indépendance et la sécurité des peuples.» Pour opérer une évolution aussi considérable, il fallait qu'un homme de génie l'ait conçue, l'ait préparée, et qu'il apportât à sa réalisation une volonté inébranlable. Le génie c'est la patience, a dit Buffon ; c'est donc bien un homme de génie que ce patient, que ce studieux, que ce silencieux qui élabore à Gatchina la rénovation de la vieille politique européenne.

Le portrait que M. Flourens fait de l'empereur peut se résumer en ces lignes : Physiquement, le Tsar est le plus bel homme de son Empire ; c'est un géant doux, mais, aux heures voulues, ferme jusqu'à l'inflexibilité. Aux jours de sa villégiature annuelle en Danemarck, quand un anniversaire réunit autour des augustes souverains danois leur nombreuse famille, Alexandre III aime, en manière de jeu, à se camper, souriant, les bras croisés, au milieu d'une pelouse, et à défier l'assaut de tous les membres de cette famille dont les efforts combinés ne peuvent parvenir à l'ébranler. Le Tsar est là tout entier : doux et fort, souriant et inébranlable. Et, pendant que nous parlons de la vie intime d'Alexandre III, qu'il nous soit permis, avant de passer aux grandes questions de la politique, de conter uqe historiette à propos de ses fiançailles.

Selon l'usage, ce fut un diplomate de Saint- Pétersbourg qui vint apporter à la cour danoise les présents de l'impérial candidat ; sa mission remplie, 11 repartit, emportant, avec la réponse de Copenhague, des présents symboliques, empreints de la poésie du Nord : deux modestes paniers contenant,ruu,un rayon de miel, l'autre un chien : la douceur et la fidélité. En route, tandis que le messager fatigué somnolait, un drame s'engagea, rapidement dénoué : l'un des paniers trouva moyen de se rapprocher de l'autre, de l'entr'ouvrir et de le soulager de son contenu ; à son réveil, l'infortuné diplomate constata que le miel avait disparu... la fidélité avait avalé la douceur ! L'union n'en fut pas moins belle, féconde et heureuse.

Revenons à ce livre rempli de renseignements, dans lequel M. Flourens nous fait toucher du doigt la nécessité qu'il y eut pour la Russie de tenir àdistance l'Allemagne, qui ne cherchait rien moins qu'à l'envahir progressivement. De là à expliquer son rapprochement vers nous, il n'y a que des conclusions logiques à tirer. Le personnage du prince de Bismarck, dans toute cette affaire, est loin d'être sympathique, et on y sent partout la duplicité, la trahison brutale de celui qui fera couler tant de sang en falsifiant une dépèche : le traité de Berlin, fait après la guerre

de Turquie, sous son inspiration, fut, on le sait, considéré comme un désastre et une spoliation et souleva contre lui l'opinion publique de toute la Russie. Grâce à l'appui occulte de l'Allemagne incarnée dans son chancelier, M. de Bismarck, qui y joua le rôle hypocrite €. d'honnête courtier », l'Angleterre et l'Autriche se partagèrent les dépouilles des vaincus. Enlever ainsi à Alexandre II le fruit de ses victoires, c'était préparer sa fin terrible en lui retirant son prestige vis-à-vis du peuple. Des complots s'organisèrent, des attentats, dont le dernier devait avoir un si épouvantable résultat. A ce propos, M. Flourens, qui aime à se rendre compte des effets et des causes, se demande comment, au sein d'une population de plus de cent millions d'hommes dévoués à l'Empire, une poignée de révolutionnaires put arriver à troubler si profondément l'Etat tout entier. « Peut-être> dit-il, conviendrait-il de chercher € ailleurs, hors de l'Empire, dans les encourage- « ments occultes d'ennemis cachés, le secret de « ces inexplicables résultats. »

Toujours est-il que, dès qu'Alexandre III fut arrivé sur le trône, il n'oublia ni le traité de Berlin, ni ses conséquences, et prépara la revanche de son père. Quand une main fidèle lui eut remis la preuve indiscutable de la trahison, il écrasa le coupable en lui plaçant sous les yeux les témoignages de sa félonie. « Dès ce moment, la

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rupture était effectuée et l'axe de l'équilibre européen déplacé.» Le dialogue de cette scène, quoique à peine indiqué et donné comme une simple supposition dans le livre de M. Flourens, est saisissant ; on voit le chancelier, après une en trevue de deux heures avec le Tsar, sortir du cabinet du souverain, lafigure rouge, la physionomitroublée ; Alexandre III lui avait mis sous les yeux les preuves indiscutables delà duplicité de sa politique.

Dès le lendemain, toute la presse reptilienne se répandait en injures, en perfides incriminations contre le cabinet français, accusé de falsification de pièces (Bismarck parlant de faux ! ) ; croyant pouvoir profiter du moment où les rapports entre la France et la Russie, quoique arrivés à un état de confiance complète, n'avaient pas encore abouti à une entente militaire et diplomatique, le chancelier imagina coup sur coup l'incident Schnaebelé et celui de Vexaincourt. On se rappelle le reste. Alors, avec méthode, sans passion, et avec cette suite dans la volonté qui est le propre des forts, Alexandre III résolut de dégermaniser son empire que les Allemands avaient progressivement et très habilement commencé à envahir. Partout ils avaient ouvert des écoles primaires, des écoles secondaires pour répandre leur langue au détriment de la nôtre, établi des communautés religieuses qui exerçaient une invn 11.

contestable influence sur l'opinion de la bourgeoisie et de l'aristocratie bureaucratique des villes. De véritables colonies allemandes étaient venues s'implanter sur la frontière occidentale de l'empire russe. Des lois furent alors édictées pour les empêcher de s'emparer du sol et de démembrer en pleine paix certaines provinces. En vain ces lois mettaient pour conditions à l'acquisition des terres la condition de se faire naturaliser , M. de Bismarck s'empressait de faire savoir que cette naturalisation n'empêchait pas le nouveau citoyen russe de conserver ses droits de citoyen allemand ; en réalité, les prétendus colons n'étaient que des éclaireurs de l'armée prussienne qui préparait ainsi son entrée sur le territoire moscovite. Heureusement Alexandre III ne fut pas dupe de ces habiletés et prit les mesures de rigueur nécessitées par les circonstances.

L'histoire est là pour prouver que, depuis Pierre le Grand, la Russie a maintes fois recherché l'alliance de la France ; nos gouvernements et notre diplomatie sont restés sourds à ces propositions ; nous avons payé cher ce dédain.

En voilà plus qu'il ne faut pour prouver que des sympathies anciennes existent de la Russie à l'égard de la France ; en dépit des puissances hostiles, cette sympathie s'était hautement manifestée lors des fêtes de Cronstadt, dont il faut

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lire le récit authentique pour voir que les nôtres n'avaient rien d'exagéré. L'enthousiasme fut indescriptible dans toutes les classes de la population russe quand nos marins débarquèrent à Saint- Pétersbourg. À ce point que le préfet de la ville, M. de Gresser, inquiet d'un mouvement populaire extraordinaire, téléphona à l'Empereur alors au palais de Peterhof : « Sire, la ville est en révolu «tion par l'arrivée de ces marins francais,je n'at- « tends que les ordres de Votre Majcstépourtout « faire rentrer dans l'ordre. » — « Cela va bien « ainsi, répondit l'empereur, laissez-les conti- € nuer. » Tous nos navires étaient encombrés de fleurs, de présents, et il faut nous reporter à la réception qui fut faite à Toulon et à Paris aux marins russes pour avoir idée de celle qui accueillit les nôtres à Saint-Pétersbourg.

Le grand argument exploité en Allemagne contre l'union franco-russe, c'est qu'un Empire ne peut guère s'alliera une République. A cette objection M. Flourens répond, sans même invoquer les faits récemment accomplis sous les yeux de l'Europe, que l'Empire en Russie ressemblant beaucoup plus à l'Empire romain, où tous les pouvoirs du peuple se trouvaient absorbés par un magistrat unique, qu'aux empires féodaux de l'Europe centrale, c'est une République authentique : les institutions républicaines n'ont donc

rien qui choque et eifraye les s€«itimeiits du

peuple russe.

Tû TAQooû oiiT» lûo chapitres que M. Flourens, rréfutables, a consacrés aux omplis par le Tsar dans son ion de son immense armée, ques lignes de chemins de système financier,etc., etc., acifiques intérieures qui ont icentrer les forces autrefois î. Ce sont ces progrès, fruits ! sagesse qui, tout autant au e de nos revendications, ont ï l'Allemagne, laquelle s'est dans la Triple Alliance en se Frédéric-Guillaume : « J'aime pas les voisins puissants ! »

tes de la Révolution et y rejettait, au nom de la nation, les massacres du 2 septembre sur ses exécrables auteurs et sur les ennemis aussi hypocrites qu'atroces de nos principes et de notre liberté. »

Les agents anglais ont, en effet, joué un certain rôle dans les massacres de septembre. Le président du comité de la section des Quatre-Nations, Jourdan, raconte que le 2 septembre, à minuit, en sortant de Téglise de l'Abbaye où se tenait rassemblée générale, il fut arrêté dans la cour « par une haie de spectateurs qui regardaient passer une victime que Ton traînait à la mort en la tirant par les pieds et en la hachant à coups de sabre ». Son attention fut attirée par deux personnages qu'il ne s'attendait pas "à rencontrer là.

« Je vis alors, dit-il, deux Anglais, un de chaque côté > de la haie, vis-à-vis l'un de l'autre. Ils offraient à boire » aux massacreurs, et les pressaient en leur portant le » verre à la bouche. J'entendis un de ces massacreurs, » qu'ils voulaient faire boire de force, leur dire :

»Eh! f.. ! laissez-moi tranquille; vous nous avez ))fait assez boire ; nous n'en voulons pas davantage. » » Je remarquai, à la lueur de quelques flambeaux qui » entouraient la victime, que ces deux Anglais étaienten » redingotes ; elles descendaient jusqu'au talons. Celui à » côté de qui j'étais me parut être un homme d'environ » trente-huit ans, de la taille d'environ cinq pieds quatre » pouces, d'une complexion grasse. Sa redingote était » d'un duvet clair tirant sur l'olive ; l'autre Anglais « était plus maigre. Saredingote me parut d'une couleur » foncée, tirant sur l'ardoise. Je reconnus que c'étaient « des Anglais parce que je les entendis parler entre » eux. »

Et, en note :

Jourdan rappelle que le cabinet de Londres n'obtint

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l'adhésion du peuple anglais à la guerre contre la France et, par suite, les subsides nécessaires, qu'apW's le 2 septembre ; il rapproche la présence des deux agents britanniques à TAbbaye d'un autre fait bien connu, celui du mouchoir remis au bourreau par un Anglais, lors de Texécution de Louis XVL Ce mouchoir, trempé dans le sang du roi et suspendu ensuite au sommet de la Tour de Londres, contribua à exciter la fureur du peuple : M II y a tout lieu de croire, conclut Jourdan, que c'est le gouvernement anglais qui a été le moteur et l'instigateur de loutes les horreurs qui ont couvert la France de deuil »

Tout cela est bien grave, et les notes données par M. Cottin, les témoignages qu'il cite ne sont pas faits pour lever les doutes en faveur de l'Angleterre. Malheureusement, la présence de quelques Anglais aux massacres ne justifiera jamais nos trop nombreux massacreurs, à qui on ne peut retirer d'avoir été des Français, pour la honte de la France.

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