‹ (La) bataille littéraireChapitre 11 sur 22 · YVES GUYOT · texte numérisé non relu

YVES GUYOT

X^a tyrannie socialiste

Un livre d'actualité : La tyrannie socialiste, par M. Yves Guyot ; on y trouvera une suite d'études sur les origines du socialisme, ses programmes, ses progrès et leur caractère, l'évolution de la propriété, sur la question des salaires, des crises économiques, la réglementation du travail des femmes et des enfants, sur les syndicats, le goût et les conséquences des grèves, sur l'anarchie, le militarisme, le protectionnisme et les dernières évolutions socialistes. M. Yves Guyot explique nettement sa doctrine, et dans son livre je trouve cette profession de foi :

Je considère toujours que c'est par Tétude et Tobservation des lois de la science sociale que rhumanité peut réaliser des progrès. Les déclamations des socialistes révolutionnairesjles prétentions des socialistes possibilistes,

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lés explosions de dynamite, n'ont pas modifié des idées qui avaient été fortifiées chez moi, à cette époque, par le spectacle lamentaBle des hommes et des choses de la Commune; je considère que tout ce qui la rappelle ou prépare le retour d'un événement analogue ne peut pas être plus utile à l'avenir des travailleurs que ne l'a été dans le passé cette odieuse folie.

J'ai combattu au Conseil municipal les essais de socialisme municipal, comme l'établissement de la Série des prix de la ville de Paris, en 1882; j'y ai fait rejeter, en 1884, la première proposition de subvention à des grèves qui s'y soit produite. Je me suis mis en travers des anarchistes, qui, le 11 mars 1883, voulaient entraîner une réunion de maçons à une manifestation de Louise Michel. Ils témoignèrent leurs sentiments à mon égard en essayant de m'assommer à l'aide de coups de poing américains et autres instrument variés.

Sans qu'elle se manifestât par ces voies frappantes, il y a toujours eu incompatibilité d'humeur entre les socialistes et moi.

Je citerai enfin cette partie de la conclusion :

En réalité, entre lesprélenlionsdes socialistes et leur caractère réel, il y a contradiction complète, à commencer par leur titre même; car, comme nous venons de le démontrer, ce sont des antisociaux. Ils se prétendent égalitaires, et ils emploient tous leurs efforts à constituer des inégalités. Ils réclament la liberté pour eux, mais dans le but d'opprimer les autres et eux-mêmes réciproquement. Ils se prétendent « avancés » et les procédés qu'il proposent aboutissent à frapper d'arrêt de développement ceux à qui ils s'appliquent; et l'idéal

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qu'ils nous offrent c'est la régression vers des civilisa-

exemple ceux des exécutions chez des particuliers qui leur demandaient le secours de leur ministère, comme on réclame celui d'un grand opérateur ; témoin l'histoire authentique, citée par M. Lenotre, du bourreau Jérôme Meuger, puni pour avoir été, en 1777, trancher une tète chez des gens qu'il ne connaissait pas ! Tout l'interrogatoire de l'exécuteur, à qui on avait bandé les yeux et qui ne vit rien que le condamné, semble un chapitre de roman ; c'est pourtant de l'histoire. Les bourreaux de M. Lenotre ne ressemblent en rien au bourreau terrible de Joseph de Maistre ; ce sont, pour la plupart, de pauvres diables qui sont toujours à court d'argent, et qui passent le temps où ils n'exécutent pas à demander l'amélioration de leur situation pécuniaire. Il en est cependant qui, comme Sanson, touchent des traitements de 10,000 livres par an. Néanmoins la plupart se plaignent : « Nous avons, disent-ils « dans une supplique, tout sacrifié pour soutenir « la Révolution ; nous sommes encore prêts à « tout faire pour le maintien de la République « française une et indivisible, et pour la défendre « ainsi que la Convention nationale, contre les in- << trigues des tyrans coalisés et des rebelles. » On n'est pas de meilleure composition. Et pourtant ils étaient fort recherchés par les accusateurs publics qui se les disputaient comme nos imprésarios font des ténors ; quelques*-uns étaient

prêtés, comme des comédiens qui vont jouer sur un autre théâtre que le leur, en des représentations extraordinaires : « l'exécuteur de l'Isère « est parti pour Commune affranchie, afin d'y « aider son frère que la rapidité des opérations « fatigue extraordinairement. »

Giraud, jaloux de Paris, écrivait : « Je cite- «rai toujours Paris,car Paris peut servir de mo- « dèle à tout. A Paris donc, l'art de guillotiner a « acquis la dernière perfection. Sanson et ses « élèves guillotinent avec tant de prestesse qu'on € croirait qu'ils ont pris des leçons de Comus, à « la manière dont ils escamotent leur homme ; « ils en ont expédié douze en treize minutes. En- « voyez donc à Paris l'exécuteur des hautes « œuvres de Marseille pour faire un cours de « guillotine auprès de son collègue Sanson, car € nous n'en finirons pas. »

Le chapitre des bourreaux amateurs, recherchés par certains conventionnels en mission, est rempli de curieux détails ; l'un s'intitule : Vengeur du peuple ; l'autre, pour éclipser ses confrères, a l'idée de ranger les tètes qu'il vient de couper, toutes les unes auprès des autres, suj' l'esplanade de la guillotine, pour composer un partej^^e de vingt-six tètes de suppliciés.

Je passe bien d'autres atrocités, d'incroyables raffinements : l'histoire de l'échafaud à Rennes

ne saurait être citée ici ; qu'il suôise de savoir que dans cette ville, outre le fonctionnement régulier de Téchafaud, on avait organisé une comgnie d'enfants pris dans la bourgeoisie aisée et que l'on appelait : VEspoir de la paMe, On les employait à fusiller, dans le cimetière Saint- Etienne, les infortunés ramassés par les mobiles. On procédait par quinze ou vingt à la fois. La plupart, mal atteints par les jeunes apprentis bourreaux, n'étaient pas tués sur le coup. Un bourreau avait, par amour de la symétrie (il s'appelait Outredebanque), groupé sur son échafaud les cadavres de l'un et l'autre sexe dans des positions étudiées. Un autre avait fait placer un orchestre près de la guillotine ; Lebon a nié le fait, mais il pouvait avoir ses raisons pour cela.

Dans ce livre, la dynastie des Sanson occupe naturellement la place d'honneur. L'auteur fait justice de tous les mémoires apocryphes publiés sous le titre de : Mémoires de Sanson ; un fait curieux à relever est celui-ci que, sous l'ancienne législature, la charge d'exécuteur pouvait être confiée à un enfant. Un Sanson fut bourreau à sept ans ; il avait obtenu la survivance de cette charge tout comme on obtenait alors un régiment ou une abbaye, dès le berceau. Mais ce qui m'a paru devoir attirer particulèrement l'attention des chercheurs, c'est que Louis XVI ni

Marie-Antoinette, ni. Madame Elisabeth n'auraient été exécutés par Sanson, bourreau titulaire, mais par son fils, le grand et beau jeune homme aux cheveux blonds et frisés dont parle l'abbé Edgeworth ; le père se serait probablement réservé les simples expositions ; peut-être même se serait-il tenu à l'écart pendant la Terreur, ce qui expliquerait qu'on ait pu le croire mort, ainsi que l'ont répété bien des historiens. Chose curieuse rapportée par M. Lenotre, on exhuma pendant la Commune les ossements des aïeux des Sanson qui reposaient dans un caveau de l'église de Saint-Laurent et qu'on fit passer pour les restes de femmes victimes de la férocité du curé de Saint-Laurent. En tout cas, ces ossements n'appartenaient pas à ceux des Sanson qui ont exercé depuis la Révolution, car leur tombeau de famille est situé au cimetière Montmartre ; on lit avec étonnement sur la plaque qui porte leurs noms, depuis Charles-Henri Sanson, né le 15 février 1739 et mort en 1806, cette phrase singulière au-dessous du nom d'un membre de cette dynastie de bourreaux : « Tu n'as fait que du » bien. Dieu te récompensera selon tes œu^^res. » < Tes hautes œuvres » eût été plus juste.

On se demande souvent ce que deviennent les oiseaux morts ; de même que la forêt a ses mystères, le monde des hommes a aussi les siens, et

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Ton ue sait guère ce qu'il arrive généralement des bourreaux hors de service. Le plus souvent ils changent de nom et vivent dans des villages côte à côte avec des voisins qui ne se doutent guère des fonctions qu'exerçait ce brave homme qui cultive un petit jardin mitoyen. M. Lenotre nous renseigne sur la fin de quelques-uns d'entre eux. Pour ma part, j'en ai rencontré un dans ma jeunesse qui terminait assez singulièrement sa vie. Un jour, vers 1857, dans le bureau d'un commissaire de police, je vis un petit homme d'une soixantaine d'années, à l'air fort doux, vêtu d'un paletot de couleur verdâtre, la tête couronnée de cheveux blancs, le visage glabre, demander au secrétaire son certificat de vie. Il dicta son nom que j'ai oublié, déclara demeurer rue des Gravilliers et y exercer la même profession qu'au trimestre précédent.Le certificat rédigé,il se prépara à se retirer, en saluant tout le monde avec une politesse extrême,puis,mettant le papier dans son portefeuille, il dit : — « Maintenant, je n'ai plus qu'à aller toucher ma pension. » Dans un mouvement qu'il fit, son chapeau tomba, je le lui ramassai, il le prit et partit en se confondant en remerciements.

— Savez-vous qui est l'homme qui vient de sortir ? me demanda, tout en écrivant, le secrétaire du commissaire ; je répondis : non, naturellement. — Eh bien I continua-t-il, c'est l'an-

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cieii bourreau de Lyon. Et sans laisser reposer mon étonnement, il ajouta : — « Devinez le métier qu'il fait » ? Je souris pour affirmer mon ignorance. — « Cet homme, qui a jeté tant de têtes dans des paniers de son, fabrique des poupées de petites filles ; il les regonfle quand elles ont perdu leur son, et il leur remet des tètes. »

Un bourreau remettant des tètes 1 c'est là une chose trop rare pour que je l'aie pu oublier. Ceux qui douteraient de l'authenticité de ce récit pourraient retrouver le nom du bourreau en question sur les registres d'émargement du Ministère de la justice. Là s'arrêtèrent mes courtes relations avec ce fonctionnaire retraité.

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