‹ (La) bataille littéraireChapitre 5 sur 22 · D'ANNUNZIO · texte numérisé non relu

D'ANNUNZIO

L'Intrus

'ribunal, le meurtrier du petit enfant : « J'ai commis un crime. Cette créerait pas morte si je ne l'avais pas

moi qui suis l'assassin. J'ai préméssassinat dans une maison. Je l'ai 3C une parfaite lucidité de conscienîiquement, en toute sécurité. Puis lé à vivre dans ma famille avec mon lis ce petit fantôme m'obsède, tue et mes nuits, ma conscience m'enviens me livrer, jugez-moi ! »

le crime commis est la plus révol- I qu'on puisse concevoir, si on l'isole, 3nt compte ni des condition^ dans a été accompli, ni de Tétat spécial du

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criminel doué d'une intelligence, d'une exagération de sensivité si subtiles qu'elles constituent presque un état morbide. Aller chercher doucement dans son berceau un petit enfant, l'exposer, la fenêtre ouverte, à une effroyable gelée d'hiver pour qu'il prenne la mort entre deux sommeils, rentrer paisiblement chez soi et attendre, sous les yeux de la mère alitée qui ne soupçonne rien, que la nature ait fait son œuvre, et cela sans colère, dans la plénitude de sa raison, n'est-ce pas le crime le plus odieux qu'un homme puisse accomplir ? Je ne sais que certains de nos jurés de Paris pour l'absoudre, eux qu'un polémiste a surnommés : les protecteurs nés de l'infanticide.

Tel est le point d'arrivée d'un roman italien que je viens de lire et qui laisse bien loin derrière lui les dernières études analytiques, les examens assidus et persistants du moi, qui constituent une des évolutions de la littérature moderne. M. G. d'Annunzio, l'auteur de Vlntria^, qui, en italien, portait le titre de VInnocente semble procéder de M. Bourget par certaines tendances, mais il a pourtant une physionomie très personnelle, très complexe aussi, car il est, en même temps que romancier, poète et psychologue ; ces qualités éclatent à chacune de ces pages, pleines d'une telle intensité de vie, d'une pénétration si aiguë, d'une cruauté de vérité,

3t des images criminelles qui pas- ? les consciences les plus pures, ise pas au talent de l'auteur, cappar des révélations de ces faibless défaillances de conscience dont DU sentir en soi les embryons.

1, le héros de M. d'Annunzio, exasement la route qu'il a suivie pour însiblement au crime ; il est sans même, il récapitule avec le plus )id, la sagesse impassible d'un es actes qui l'ont amené à consiliumaine comme un objet gênant î à son gré. Il faut suivre la logii déductions, leur enchaînement, ►n,pour comprendre que, sans s'en lecteur, entraîné, comme hallu- Lssocier sa raison, ou plutôt sa déde TuUio Hermil, faiblit de ses ourrait devenir par instants son

on de la déchéance est admirable- , pas à pas, glissement à glissee pente au bas de laquelle on se apercevoir qu'on l'a descendue, par faiblesse d'âme, par excès mil avoue que, se considérant it rare, il est devenu incapable de oindre sacrifice, la moindre abné-

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gation de lui même. Il demande à sa femme, qui lui a pardonné, de vivre désormais avec lui comme une sœur, la meilleure de ses amies ; elle accepte simplement; le sacrifice paraît tout naturel à l'égoïsme du mari. Mais le temps passe, et la maîtresse à qui il a sacrifié l'épouse, perd peu à peu de son empire ; ce cœur désorienté se retourne vers celle qui, pour avoir consenti un pacte cruel, n'a pas cessé d'aimer ; mais le corps doit ressentir aussi les souffrances de l'âme et la maladie vient la frapper ; puis c'est la convalescence et le charme d'une jeunesse qui refleurit. Le coupable est revenu attiré par ces sourires de « bébé malade » et le bonheur va renaître ; tout est oublié, les bras se tendent, les lèvres vont se toucher.

Alors, par un caprice de la nature humaine, obsédé par lui-même comme un personnage d'Edgard Poë,Hermil, que samaîtresse a rappelé, part brutalement laissant derrière lui cette moisson de bonheur qui se levait. L'étude du moi est ici poussée à l'extrême, et parfois on se demande pourquoi tant d'intelligence ne sert pas à diriger plutôt qu'à égarer cet homme à qui la Nature l'a donnée. Il s'abandonne volontiers, conmie l'ouvrier de Gavarni qui, voyant passer un ivrogne titubant, se contente de dire : — Voilà comme je serai dimanche !

Néanmoins ces pages contribuent à faire de

vu 2,

lATAILLE LITTÉRAIRE

l'une indiscutable valeur et nous nt culminant du roman. J'abrège:

aîtresse, le fugitif revient et redans les larmes de celle qu'il a ahie. Ainsi réduite, la transition missible ; mais l'enchaînement Qènent semble la rendre toute deux s'aiment et pour la vie, la la sent, on la voit. Mais, et c'est nd drame, en reprenant celle âe, qu'il a retrouvée souffrante, [ le secret d'une maternité pro- I qui consistait à vivre comme été naturellement ignoré par la jouit de voir apparaître le pardon us la forme bénie d'un petit enil le droit, lui, si bassement, si , de se révolter contre ce châ- L ? Sa conscience lui dit que non, il a ététantpardonné est dans le ner à son tour. Prise d'affolement, lent de désespoir inconscient, la âgée ; mais elle veut mourir, et d'Hermil, si mal employée pour L convainc de son innocence, lui le crime n'existe pas quand l'âme tante. Tout dans l'avenir va donc mai» un obstacle va se dresser us, l'innocent qui va naître.

Dès ce jour, l'époux, sentant qu'il n'a plus le droit d'exiger le nom de celui qui a déshonoré la femme que, lui, il avait abandonnée, ne sachant de quel côté tourner sa vengeance, a décidé, dans les fièvres, les vertiges de sa folie lucide, que l'enfant devait mourir. Mais il veut que ce crime qui restera inconnu, sur lequel il va édifier son bonheur, soit commis avec toute le prudence possible et que nul être au monde ne puisse deviner en lui le meurtrier; froidement, comme un personnage de Poe, je le répète, il examine les diverses « méthodes » ; en vain il regarde l'enfant qui tète, qui boit la vie, il ne rêve que sa mort, en choisit lentement le moment et finit par commettre le crime avec une parfaite sécurité ; mais, si bien amenée que soit la scène, et c'est ici que l'humanité triomphe, il est un moment où la nature reprend ses droits, où tous les raisonnements captieux, les faisceaux de syllogismes les mieux liés se dénouent, c'est un véritable assassin qu'on a devant soi, et quel assassin ! celui d'un petit enfant qui vient de recevoir les eaux du baptême.

Et la mère que sait-elle ? que fait-elle ? Ici le talent de l'auteur empêche qu'on songe seulement à porter un jugement sur elle ; cette femme, accoutumée à tout subir sans qu'un cri de révolte monte à ses lèvres, devine-t-elle le crime et, voyant son mari revenir à elle avec amour et

esprit du présent pour lir ? C'est ce doute qui m un intérêt poignant de rêverie, d'idées qui motion insurmontable and on vient de lire ce Je ne crois pas que ;se être poussée à un 1 tout cas, elle n'a atdive et troublante. On ir d'exagération, mais ir où doivent s'arrêter t et où se trouve exac- 3ition qui sépare la rai- ) n'est-elle pas pleine pompeuses ? Bien soule qui change, ni ses environnantes qui les Lent ; on accuse le ritteau qui marche ; une même, mais les notes 'elle la dénaturent et, 3 ou triste, majeure ou

ion d'avoir découvert ur de V Intrus, mais aux lecteurs français tnmànde l'attention ; il 'être, en même temps

héalistes et naturalistes 3o

ni lui ni les lecteurs. Ses succès littéraires, il les doit à son individualité multiple, car il est poète, sensible, boulevardier, observateur, et peut faire penser ou faire rire en restant toujours luimême. Je m'arrête, j'aurais Tair de lui adresser des compliments et cela ne se fait pas entre confrères, bien au contraire. Je reviens à son livre et j'affirme que personne ne lira sans émotion les dramatiques récits qu'il a intitulés : Ombres parmcnnes, la Chinoise et la Danseuse de corde*

A côté de ces études sérieusement traitées, venues comme d'elles-mêmes, sans prétentions à moraliser, je trouve un roman exquis dans la nouvelle intitulée : Demoiselles à marier^ dont le héros qui vivait dans « cette société malsaine « qui a un pied dans Talmanach de Gotha et «l'autre à Poissy », épouse une jeune fille sur la foi d'une annonce qui dit : « Demoiselle à ma- « rier ; deux millions de dot. » — Qu'est devenu l'enfant ? est sa première question. On y répond, on l'épouse et on le traite comme un être absolument méprisable. Mais l'épouseur n'est pas si dégradé qu'il ne veuille se réhabiliter, et c'est là qu'est le petit roman.

L'idée est charmante et développée sous forme it certes -une pièce intéres- Drétention d'en indiquer le uis persuadé que mise en

5choll lui-même, soit par un haridée contenue dans : Demoipourrait donner à la scène une 1 plus; une idée, mais c'est la tant, et la disette s'en fait partîitir au théâtre ; nos auteurs sont s et n'osent presque plus proon leur a affirmé qu'il n'y avait e pour les pièces de provenance tienne ou danoise, chaque page de ce livre. Deux j eu- ; ; l'une dit à l'autre qui va se mamettras ta couroune d'oranger ?

tra une cravate blanche ! — Et Bs fait tenir avec des épingles!.. »

npeiHe sur la mm^chandise, il e de la raconter, je la défends s et aux jeunes garçons, mais tous les autres, les défiant de [a lisant ; il y a là une histoire s houris dont je garantis l'ef-

femmes, une femme bête, où son mari indigné qu'elle a un iix ans et qui, comme correctif, 3 pas le même I » La Ceinture de itchouc I ), Pè7^e et potache sont B du genre. Je voudrais pouvoir erniôre nouvelle où évolue une

brave bourgeoise qui a pris pour amant un collégien de qui elle est correspondante et dont elle veut prolonger la vie au lycée pour le conser\^er plus longtemps. « — Oui, je t'aime toujours, mais je « ne puis pasresteren rhétorique jusqu'à quarante «ans, » s'écrie-t-il désespéré, « l'uniforme duly- < cée me rend ridicule, je ne puis plus cacher ma « barbe, et puis je suis las de me cacher dans les « cabinets pour fumer une cigarette ! » Plus de censure, la Scène à faire y Quelques fleurs.,, sont des prodiges de gaité ; mais il en est de la gaîté comme du bleu de Teau des lacs qui disparait quand on en rapporte un peu dans un verre ; il faut lavoir où le bon Dieu l'a mise, dans son cadre, aller en Suisse pour voir la couleur de l'eau, prendre le livre pour en comprendre toute la belle humeur.

VEDAN

Physique

?e du dernier volume QS prétendre à contime, nous donne aussi ,un tableau de certains ; M. Lavedan, qui exidains, n'a pas pris à ces, il ne s'occupe que 5, ce qui est une assez 5S montre sous toutes

I, si les femmes ont troiontre le brutal, le bourïies se sont, eux, empa- • ï Réduction; nous voilà .

irds qui ont les soucis cherchent une coiffure roBil », qui se parfu-

ment au petit bouquet des Alpes, qui s'efforcent de conserver la petitesse de leurs pieds, se contraignant à la chasteté pour en garder l'élégance et la finesse !

La bêtise de ces garçons ne s'arrête pas là, ils blêmissent à l'idée de prendre un peu de ventre, se tuent sous les douches, soignent leur peau qu'ils adorent, l'assouplissent, la maintiennent par l'eau d'Arquebusade, s'épuisent à chercher des onguents et des cosmétiques, gardent le lit pour un bouton sur le nez, dorlotent, comme on dorloterait des enfants, les muscles de leursbras, de leurs jambes, fes mesurent pour savoir s'ils perdent ou s'ils profitent, se font une tête, mentent comme des danseuses, soignent « leurs dessous » comme des cocottes, ont dans leurs armoires des centaines de paires de chaussettes, teintes d'autant de nuances que M. Chevreul en a doté la palette des Gobelins, ne quittent pas leurs gants pour ne pas perdre la forme de leurs mains, sans oublier le chapitre des cravates, des cannes et des parapluies, du linge, des bijoux, etc. N'était la gaité du dialogue de M. H. Lavedan, le pittoresque de sa mise en scène, on serait pris de colèi-e, ou tout au moins d'impatience, contre ces jeunes et vieux sots qu'a faits notre civilisation vraiment trop raffinée. On s'explique assez bien, en considérant ce singulier monde, l'horreur que professent pour le mariage ces

LA BATAILLE LITTERAIRK

imes et ces femmes-hommes qui ne re être tentants les uns pour les

là évidemment que des défauts que empruntent à l'autre sexe, mais préférerait les voir pratiquer des •aient du leur I Sans doute, l'auteur peu, mais à coup sûr il n'invente egarde comme sténographié, ou à passage emprunté au chapitre des

- Est-ce toujours Honorât qui te fournit la soies?

Toujours.

Moi aussi.

- Moi aussi.

Il n y a que lui. Si celte maison-là dispasais pas ce que nous deviendrions. Nous qu'à nous jeter dans la Seine.

Le fait est que pour les caleçons et les gi- [onorat est simplement extraordinaire.

A ce point-là c'est de l'art, mettez-vous dée.

- Tiens!

C'est même plus que ça, c'est un peu de au cours de la vie. Moi, si je n'avais pas Li même ma peau, quelque chose d'amouissu qui me satisfasse complètement, sans 3 aucune, eh bieni je serais très malheureux est le principal: pour moi, ça passe avant Je le dis comme je le pense; je préférerais

REALISTES ET NAT

avoir un vêtement mauvais, une plutôt qu'un caleçon faible ou ba

Truffieux. — Je comprends ça

Cheminée. — Et ne vous imagir le plaisir de me faire admirer aux Non, j'aime les beaux dessous ei seul.

Plaintel. — Tout ce qu'on ai comme ça.

Cheminée. — Rien ne me fait p m'habille ou que je me déshabi toilette, que de m'apercevoir dai lies choses qui me collent. Ça me veloppe, je me sens meilleur.

Heureusement que le sei pour tempérer ce culte, ceti discipline a bientôt fait de ra dont le dévouement à leur ] passe toutes les bornes, qu( partient à lui-même, appj à la société.

Ajoutons que, comme ils bien nés, la transformatio n'est ni aussi difficile, ni pourrait le croire.

rOUDOUZE

de Mère

)ureux ne peuvent pas 1er de l'objet aimé, M.

dore rocéan et la Brerire de roman sans que prendre place. C'est le lève, le dernier ouvrage outons que l'action du de ces éléments de pitétude d'un cœur qui a de Madame Lanibelle, e se résume à ceci : la ans une tempête a pris mer et ne veut même i devant son jeune en- 3 d'homme il s'éprenne ctrice ! Aussi sa terreur \ médecin lui annonce

REALISTES ET NATURALISTES 43

que l'aip des grèves de Bretagne est indispensable à la vie de son enfant. On devine ses efforts pour l'empêcher de voir seulement le monstre qui lui a ravi son mari. Mais, comme Ta dit un vieux marin : « C'est dans le sang! » et l'enfant veut absolument, la nuit, à l'arrivée, entendre mugir l'océan :

Ils allèrent dans l'ombre, contournant des maisons que Ton ne distinguait presque qu'au toucher, suivant une rue, les pas trébuchant sur les cailloux.

Tout à coup, un dernier angle de mur dépassé, une sensation d'immensité, de vide, les enveloppa, un grand souffle s'abattit sur eux, leur balayant le visage, leur pénétrant la bouche, les yeux, les narines d'une senteur acre et fraîche, qui semblait infinie ; en même temps un grondement sourd, régulier, roulait quelque part devant eux, encore aune certaine distance....

Il faisait une nuit absolument noire, sans lune, sans étoiles, sans rien pour éclairer, et de ce mur d'encre sortait une respiration rauque, monstrueuse, terminée en râle de souffrance, dans cette pesante immobilité des ténèbres, une mobilité énorme, continue, quelque chose aussi qui berçait, séduisait, quelque chose aussi qui épouvantait. De temps en temps, une colère s'élevait, grossissait, s'enflait pour venir s'abattre en un plouf terrible sur le sable ; avec une sensation d'écrasement géant, un choc formidable et mou, d'où jailissait une poussière de pluie salée passant sur le visage, sur les lèvres, sur les mains.

— La mer ! c'est cela la mer!... On ne la voit pas, la mer!...

H parlait d'une voix basse, concentrée, religieuse, une voix de temple ou d'église.

Toreille forcée à subir une suite de dissonnance ; celle-ci croit toujours à la venue de la note définitive et, fatiguée d'attendre, arrive, de déception en déception, à ne plus comprendre ; la résolution finit toujours par se produire, mais elle arrive comme Grouchy à Waterloo, beaucoup trop tard ; l'oreille n'écoute plus, l'attention a cédé à la fatigue, à l'impatience de l'attente.

Le reproche que j'adresse au procédé de M. Rodenbach a pour raison l'empêchement qu'il apporte à l'intelligence de ses idées. On croit comprendre un mot tel qu'il est écrit? point, l'auteur l'a pris dans un autre acception; sa.pensée apparaît troublée, l'esprit cherche aussitôt une autre voie, espérant la voir se détacher plus clairement ; il s'engage dans un nouveau chemin, ce n'est pas encore le bon ; alors il commence, d'interprétations en interprétations, de transpositions en transpositions, à voyager au hasard, il se fatigue, il piétine sans avancer. Il est vrai qu'à ces stations il a vu et entr'aperçu bien des choses séduisantes qui, elles aussi, ont le tort de ne se montrer qu'à demi. Telle est la muse de M. Rodenbach, pleine de coquetteries, de miroitements, de sourires engageants, de promesses inaccomplies, maîtresse qu'on espère toujours, qu'on ne possède jamais complètement, et qu'on finit par trahir pour quelque bonne et belle fille, moins raffinée, moins dé-

licate, mais qui se montre franchement et facilement dans la beauté que la nature lui a donnée.

Non pas que les choses entrevues seulement n'aient aussi leur charme, comme le vague a ses séductions ; mais les réelles beautés savent sortir aussi bien victorieuses du mystère de lapénombre que de l'éclat de la lumière, et la Vénus deMilo, par exemple, est aussi men^eilleuse par la netteté de ses contours, sous le choc d'un rayon de soleil, que sous les ombres enveloppantes du crépuscule.

Mais plus que personne je hais la dissertation littéraire, « le parlage » des critiques ; sachant par expérience en quel dédain on tient justement les raisonnements qui ne sont pas accompagnés de pièces à l'appui, je citerai deux pièces de l'intéressant recueil de M. Rodenbach, qui contiennent, selon moi, tout le charme ingénieux de son inspiration et de son habileté, en même temps que la tendance que j'ai signalée en commençant cet examen du Voyage dans les yeux:

Les yeux sont des bassins d'eau changeante qui dort, Où, parmi des frissons de moires remuées, Appareille une flotte éparse de nuées, Voiles blanches qui vont vers un horizon d'or; Mais parfois certains grands nuages couleur d'encre S'immobilisent comme en quarantaine au fond De tels beaux yeux de qui l'étiage est profond Et qui portent en eux ce» nuages à l'ancre»

i!99VW-!'!P»''V.'l'.'J#^ yr ~.^^-^wp -

tout, l'extrait d'une conversation, l'emporte i-.u.:„ i,„x ^j^g ordre, semblant

lir un tohu-bohu de 5 qui ne sera jamais pages je trouve ce ent ressemblant de

I tendre de soixante- B moi : il se passionne lix-huit ans qui arrive i elle est Taînée de ses 3tte, de Lasteyrie, de distingue, il ne songd it, c'est que souvent il a européenne, Télégance ^é leur apparente siradès qu'ils se trouvent it concourt à lui faire lées, au grand scandale is, Mme la marquise t et autres qui viennent

on soit aimable autrede M. de Segur ou les jamin Constant, ent poli et même affecs poli comme un roi, acy, qui se fâcha autant her, mais elle comprit ilicité énergique de mes Dunoyer, par exemple»

d'hui préfet moral de

BMLISTES ET NATURALISTES 51

Moulins, le mioux iiilentionnr, le piushéroïqiin peul-èlre et le plus bote des écrivains libéraux. Qu'on m'en croie, moi qui suis de leur parti, c'est beaucoup dire. L'admiration gobe-mouche de M. Dunoyer, du rédacteur, du censeur et celle de deux ou trois autres de môme force environnait sans cesse le fauteuil du général qui, dès qu'il le pouvait, à leur grand scandale, les plantait là pour aller admirer de fort près, et avec des yeux qui s'enflammaient, les jolies épaules de quelque jeune femme qui venait d'entrer.Ges pauvres hommes vertueux

(tous vendus depuis comme des au ministre Périer,

1832) faisaient des mines plaisantes dans leur abandon et je m'en moquais, ce qui scandalisait ma nouvelle amie.Mais il était convenu qu'elle avait un faible pour moi.

4cll y a une élince/le en lui », dit-elle un jour à une dame, de celles faites pour admirer les petits mots lilliputiens à la Ségur, et qui se plaignait à elle de la simplicité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables par leur haute vertu sans doute, mais du reste incapables de comprendre que deux et deux font quatre

AU milieu de toutcela,M.deLafayette était et est encore un chef de parti.

Il aura pris cette habitude en 1789.

Évidemment, il n'y a pas là de grandes révélations historiques, mais ce sont des traits qui viennent compléter la ressemblance d'un portrait. Les grands faits sont bien souvent mieux expliqués par ces mémoires intimes que par les gros livres d'histoire qui, selon l'auteur du Génie

REALISTES ET NATURALISTES 55

rôles banales qui sont pourtant Topinion du monde :

REALISTES ET N

Grieux, et tous deux sont Mais autre temps, autr du présent a bien aussi d'une Femme, que M. M; publier chez Lemerre, p ment que moi celte cau^ relève de l'école de M. Pai point l'imitateur du maitr révélée déjà, et la clarté circule dans ses romans, portion d'intérêt des fait leur donne une légèreté œuvres en renom, où l'e:

servations forme un tout :

renonce souvent à tenter < lait M. Paul Bourget, mots que par les penî exemple, souvent, comme de ses personnages dai maîtres peintres d'Italie.

Une des qualités mai Prévost est l'esprit de la est une difficulté pour tou:

texte à une scène exquise chef-d'œuvre de délicate l'entrée en matière de 1'^ tout serait à citer dans c montre son héroïne agen< de la rue de Turin, et se

son confesseur qu'elle, femme du monde, femme

uccomber. Chacun ,.

n grand plaisir à lire réticences, de demiente, d'habileté, de de la part du confes-

ats. Mme Julie Suruillée dans Tombre

ières pâleurs du jour ; lans Tombre. Une conî liait dans sa main une , elle glissa de pilier en \z des lampes. La dercetle femme qui priait, ïVer la tête. Son regard

; elles échangèrent un Du même pas velouté,

marches du chœur; lis la clarté subite avait obscurité : vainement il rompu de sa prière ; le temps à réfléchir, les rée par le globe dépoli

les globes de la chapelle ria quelque temps dans ^alua la tabernacle et i porte refermée s'exale : il réveilla la péni-

— Je vous écoute.

aveu par les voies les plus s les femmes, s'attardant ssant sur les faits... « Vous n vis-à-vis de mon mari :ause de lui, puis j'ai pris effective... Sa maladie Ta as vivions tranquillement sence de M. Esquier, notre chocs. Ce n'est pas assuréme jeune fille se forme...

^cha de s'égarer:

s tout cela. Eh bien, y a-tlans votre intérieur? Est-ce Lttitude vis-à-vis de vous?

it l'aveu effaré d'un de ces > les maris vers leur femme plus redoutés de celles-ci îls elles recourent tout d'aî prêtre et le médecin.

à Dieu, non!...

s confidences,puis,ne trou- Lisquement et, rejetant sa

irice Artoy, le jeune hom* fils de l'ancien associé de on maintenant...

idément.»

outhaut, avec des pauses,

ssion où les prêtres excel-

REALISTES ET NATURALISTES 61

— Ce jeune homrae, sans doute, vivant pivs de vous, a été frapi)é par votre extérieur... sympalhique, par votre douceurde caractère, ma chère enfant?... Il vous a entourée, poursuivie de ses attentions.

Elle le laissa parler, acquiesçant par son silence. Ses larmes séchaient au bord des paupières.

— Sans doute, continua l'abbé, de cette voix blanche qui démonétise les mots, les émousse, les annule presque, c'est un jeune homme sans principes religieux, que la pensée de l'adultère (il pesa avec intenlion sur ce mot) ne ferait pas hésiter ?

— Elle l'interrompit vivement:

— Oh! non, mon père! ne dites pas cela... Je vous assure que le pauvre enfant n'est pas coupable!... ou du moins je le suis autant que lui...

Force m'est de m'arrêter, et de résumer en trois mots ce roman écrit avec une conscience et une habileté de maître. La malheureuse femme succombe et prend pour amant un homme beaucoup plus jeune qu'elle, un de nos mondains assez antipathiques, ne vivant que pour eux-mêmes,très préoccupés de leur « moi », s'étudiant dans leurs passions, s'interviewant pour ainsi dire à propos de tous leurs actes. Au bout de trois ans de cette liaison, n'aimant plus sa maitresse, ce garçon épouse une jeune fille qui l'adore aussi inconsidérément qu'a fait Mme Surgère. Tout le roman, tout le drame est dans le développement de cette passion et la description des souffrances de cette femme qui voit son amant se détacher d'elle heure par heure. L'étude en est complète et le

YII 4

chacune d'elles a sa marque indélébile en philo-

e rappel aux mœurs dateurs de notre pre- ELUSsi ridicule aujoure Renaissance confece.

rialismeont siugulièntairement, aidé ces î exagérées, et nous is tout à fait étranges, t, ou à peu près, la iules, des sortes d'em- :és maladives, des in- L sont des filles, et des . L'œuvre de Wagner, 3s habitudes interpréuragé ces bizarreries elque peu de désarroi ttérature.

{ne l'amitié des deux 5 du livre de M. Wile de gênant, bien que n de mettre dans leur 3 ; les soins de maldonne à l'autre, s'oclavabo, étonnent quelibrasse l'autre sur la Br, d'un saint baiser, igue au seul baiser de

REALISTES ET NATURALISTES 67

meut gaillarde, et ses Confidences d'une Aïeule pourraient être celles de quarante grand'mères qui se seraient livrées au dévergondage le plus échevelé ; les anecdotes croustillantes y abondent comme dans les Liaisons dange7'euses, comme dans Rétif de la Bretonne, et un indiscret aurait le droit de demander comment la brave dame pouvait trouver le temps d'écrire, occupée qu'elle était à constamment agir... et de quelle façon ! Car son cœur fut sensible de bonne heure, et depuis le jour où elle eut quinze ans jusqu'à celui qui la fit octogénaire, elle ne fut occupée que d'une chose, satisfaire sinon apaiser ses appétits sexuels, et avec quelle activité ? Elle se marie quatre fois, trompe tous ses maris, court après les tout jeunes garçons, même étant jeune fille, ce qui est plutôt le fait de l'âge plus mûr, sert à sa façon dans les armées de la République, habillée en homme, prend pension dans une maison de filles du Palais-Royal pour sauver sa tête n'ayant plus rien autre à perdre, fête la prise de la Bastille en se livrant à un vainqueur, s'éprend d'un jouvenceau à Coblentz, raconte tout cela avec le sans-façon de la princesse palatine et, un beau jour, se trouve mariée avec un maréchal de France qu'elle ne connaît pas, par l'Empereur de qui elle est devenue amoureuse.

C'est, entre bien d'autres, un chapitre charmant de couleur et de vérité que celui des pré-

ci byC^o^

paratifs du mariage et de la noce du maréchal,

un rude guerrier qui comprend l'amour et ses

rv.nr.;f.^c+o+;^r,o v^T,,g rapidement encore que sa

a célébration à Notre-Dame, le

i maréchal qui, à la fin de la

;é par la nature, ne prend pas

, Manon de l'abbé Prévost, de

)in »,et s'écrie entraînant à sa

5 retenue par deux pages qui

le son manteau : « ... Mais où

donc... ? », la nuit de noces

qui, pour changer, résistait,

5 relève en s'écriant: — « Je

est d'un mouvement endiablé

ion et appelle souvent le

avères » qui affirment que rien muyeux, garderont peut-être de la Confidence d'une aïeule de jeunesse, de cette gaîté ose de mauvais goût; je ne Ls et je tiens pour certain que ation qui n'émeut pas par son ances gaies ou dramatiques,

t s'est efforcé de faire tenir le sorte d'étude de toutes les )s étranges où le sang qui coude bataille ou sous la guillo-

BÉALISTES ET NATURALISTES 69

tine semblait plutôt exciter l'amour sensuel que

DE CATERS

levanclie d'Amour

wanche d'amour, \e dernier roman s, n'est certes pas une idée banale.

, douée d'assez mauvais instincts on négligée n'a fait qu'aggraver, tresse du mari de son amie. Cette

âme pure qui ignore tout, n'a [ue de marier la coupable à son ents du roman permettent la réa-

projet Le mariage vient d'être à la mairie. Mais ^l'amant n'a pas droits, très fréquemment exercés peine le : « oui » a-t-il été dit par

vient les réclamer. Le flagrant té par le nouveau marié. La femme

livrera à la vie pour laquelle elle L laissera quelques mois après le à temps pour être née dans les dé-

:J^3iu^..

REALISTES ET NATURALISTES 71

lais légaux, une petite fille pour tout souvenir. L'époux outragé va cacher sa douleur et ses déceptions en province. De sa femme il n'entend plus parler. Mais les années ont passé, l'enfant qu'il a fait élever au loin a grandi, est devenue une jeune fille de dix- huit ans, belle et désirable autant de corps que d'âme L'entrevue du père et de la flUe est très significative ; si le père éprouve un mouvement de tendresse pour cette créature dont l'enfance s'est passée loin de ses yeux, celle-ci ressent un bien autre sentiment. Dans la nouvelle vie qui lui est faite, elle apprécie tout ce que le cœur de l'homme qu'elle ap pelle son père, renferme de bonté et d'honneur. Bref, elle l'aime, et ce n'est pas d'amour filial, loin de là.

Les choses en sont à ce point quand apparait la mère qui, sentant sa vie finie, veut la lier à celle de sa fille. Elle la somme de la suivre ; celle-ci s'y refuse, la pousse à bout en lui déclarant qu'elle veut rester avec son père, l'irrite à ce point que celle-ci, croyant briser tout obstacle, lui crie : — « Ton père ! ton père ! mais cet « homme ne t'est rien, rien ! Je n'ai jamais été « sa femme que devant la loi. » Le dénouement ne se fait pas attendre : la jeune fille tombe dans * ' ' — ' "* ■"' était son père tout à l'heure

3 son mari... devant Dieu!

rant les hommes sont quel-

t4 LÀ BAf AILLE LITTERAIRE

donner son pied à baiser aux hommes et à potiner d'amour avec les femmes. Un beau matin elle rêve le mariage, puis le concubinage avec un savant qui ne veut pas d'elle ; désespérée, elle se décide à se marier avec un brave garçon qui l'aime et qui la trouvant un jour de belle humeur, faisant du trapèze et se livrant à des mouvements vraiment avantageux pour ses formes, la juge digne de porter son nom et de défendre son honneur. Elle l'épouse, et dès qu'elle est mariée, elle n'a précisément d'autre souci que de lui faire porter la coiffure de Sganarelle. Malgré tous ses frais de séduction, l'infortunée n'arrive jamais à son but ; elle y touche presque lorsque le savant qu'elle poursuit sans relâche, relancé jusque dans son laboratoire, lui avoue qu'il a été l'amant de sa mère.

Si terrifiant que soit l'aveu, il ne rebute pas assez la jeune femme qui, voyant que l'objet de son amour a pris la fuite, se rejette dans une autre aventure, laquelle ne lui réussit d'ailleurs pas mieux. Les dieux veillent d'ailleurs sur le pauvre mari qui, un matin, voit rapporter mourante son étrange compagne. Celle-ci, en venant de pleurer sur la tombe de l'amant de sa mère, dont elle souhaitait si ardemment de faire le sien, a été victime d'un accident de voiture et meurt en disant à son mari qu'elle l'aime. Mieux vaut tard que jamais/

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Voilà, en gros et raconté un peu plus qu'il ne conviendrait à la cavalière, ce t'oman qui, malgré le talent de l'auteur, talent fait de détails ciselés de main d'écrivain, ne me semble pas devoir donner à son héroïne la sympathie ni le pardon

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