‹ (La) bataille littéraire, Volume 1Chapitre 22 sur 38 · ALEXANDRE PARODI · texte numérisé non relu

ALEXANDRE PARODI

Séphora. — 1877

L'auteur de Rome vaincue ^ M. Alexandre Parodi, a publié chez Dentu une œuvre dramatique en deux parties, intitulée Séphora, C'est un poème biblique qui a pour personnages : Adam, Gad, Tubal, etc., et Caïn lui-même. L'action est intéressante malgré la sévérité du sujet, et M. Parodi a écrit de sa meilleure plume de beaux vers dont je ne puis donner autant d'extraits que je le voudrais.

Adam a vécu près de dix siècles, et voici comment il raconte à Séphora, une de ses descendantes, le lendemain du jour du premier crime qui ensanglanta la terre :

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Seuls, car Seth dans les prés rassemblait nos troupeaux,

Nous étions assis, Eve et moi, sur la lisière

D'une antique forêt. Devant nous la lumière

S'éteignait, et la mer au loin, les monts boisés

Se taisaient sous les cieux au couchant embrasés.

S'enfonçant à pas lourds sous les branches sauvages,

Béhémoth d'un long cri saluait les rivages.

La tristesse du soir descendait ; et nos yeux,

Ne cherchant qu'un seul point, voyaient, au bord des cieux.

Terrible, flamboyer l'acier vivant du glaive

Qui veille contre nous, gardien du berceau d'Eve,

Et nous ne parlions pas, comme deux orphelins.

Près d'un tombeau sacré ; mais nos cœurs étaient pleins

Et des mêmes douleurs et des mêmes pensées.

Eve enfin, soupirant : « Que de larmes versées

Déjà sur cette terre où nous sommes d'hier.

Où mon pauvre Abel gît consumé par le ver.

Ce frère du serpent qui suborna mon âme! »

Gémit-elle. Et pressant les deux mains de la femme

A l'Eden préférée : « Abel, lui dis-je, est mort ;

Mais l'autre... est-il vivantf S'il vit, quel est son sortf

Depuis le jour du meurtre, il a fui comme l'ombre !

Et je n'ai qu'en songeant revu cet aspect sombre

Qui, devant son berceau, nous faisait frissonner.

— Dieu sans doute l'a dû saisir et condamner...

Hélas ! à quols tourments ? » s'écria cette mère

Désolée ; et ses pleurs coulaient, rosée amère,

« Demain nous serons morts, dis-je, et nous n'aurons pas

Revu le misérable avant notre trépas.

Et de notre pardon l'huile qui purifie

N'aura point apaisé les douleurs de sa vie.

Car, hélas ! nous savons, pour l'avoir éprouvé,

Que l'homme à la douleur par le crime est rivé. »

Soudain il nous sembla que près de nous, derrière Le noir fourré, quelqu'un râlait dans la bruyère. Nous tournâmes la tête et nous vîmes... deux yeux Hagards, qui flamboyaient, deux cavernes de feux ;

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Et, parmi des cheveux pendants sur un front blême,

Ce mot, qui saignait comme un ulcère : « Anathème ! »

Saisis d'horreur, tous deux nous criâmes : Caïn! »

Et sa mère tomba, mourante, sur mon sein.

Le malheureux s'enfuit; et, loin dans les ténèbres,

Je l'entendis hurlant ses désespoirs funèbres.

En reprenant ses sens, Eve, triste, me dit ;

Va, cherche, et dans mes bras ramène le maudit.

Adam se met à la recherche de Caïn, et c'est là qu'est l'intérêt dramatique du beau poème de M. Parodi. Il ne faut pas chercher à comparer cette œuvre dramatique au beau poème de Victor Hugo sur le même sujet ; le maître est le maître, mais un sentiment vrai appartient à tous, et cette pensée du pardon pour Caïn est aussi personnelle à M. Parodi qu'à l'auteur des Contemplations.'

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régime, féroce et despote suivant la tradition; exemple : un jeune paysan ne témoignant pas assez de respect à Bagrianof, au gré de celui-ci, est désigné par lui comme soldat. (Le service militaire, sous Fancien régime, était pour la vie entière.) La fiancée de Savéli, désespérée, car son père ne veut plus consentir à son mariage, va demander à Bagrianof la grâce de Savéli. Celui-ci, comme les seigneurs de notre moyen âge (à ce que disent les chroniqueurs), ne voit rien de mieux à faire que de déshonorer la jeune fille par la violence. Éperdue, elle se sauve, instruit son amant du crime dont elle a été la victime et se tue.

Savéli rapporte le corps de Fédotia à la maison de son père. Au banquet funéraire qui suit l'enterrement, les paysans jurent de tuer Bagrianof. Ils sont aidés par le domestique de celui-ci, qui a été traité avec la dernière cruauté par son maître, désireux de se venger de la réprobation que la mort de la jeune fille a attirée sur lui.

La nuit venue, ils envahissent la maison, massacrent Bagrianof et mettent le feu à son logis.

Un à un, se succédant en file serrée, les paysans entrèrent sans bruit ; leur respiration étouffée s'entendait à peine. Quand la chambre fut pleine, la porte se referma, etBagrianof se mit brusquement sur son séant.

Souvent, dans ses rêves, — car ses rêves avaient été les vengeurs de ceux qu'il opprimait, — il avait vu sa chambre pleine de tôtes hideuses qui le regardaient avec des yeux

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féroces; il s'était réveillé avec la corde au cou, cette corde qu'Ilioucha avait tenue dans sa main pendant un quart

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la vie, dit Bagrianof, dont la langue épaissie ne pouvait plus articuler de paroles distinctes,

— Ecoute, seigneur, dit Savéli, nous sommes tous ici, lout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.

— Tu as comblé la mesure d*inîquité, reprit lérémeï, prie Dieu de te recevoir, Theure de ta mort est venue.

Bagiûanof, d'un bond, se mit à genoux sur son lit : deux pistolets chargés étaient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il eût allongé le bras, la hache de Savéli lui faucha Tépaule. Il tomba sur le lit en hurlant.

— Au secours ! cria-t-il une seule fois.

Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au même instant.

Un grand silence se fît. Les paysans s'entre-regardèrent. Bagrianof ne bougeait plus ; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'à terre; de larges taches rouges marbraientle linge et la couverture.

— Le feu, vite ! cria quelqu'un.

Je passe bien des épisodes intéressants et par le fond et par le détail. Bien des années se sont écoulées, Savéli, le meurtrier de Bagrianof, a fait fortune. Religieux comme le sont en Russie ceux de sa caste, il veut se confesser à l'occasion de Pâques et s*adresse à un prêtre à qui le hasard a fait connaître son secret :

Mais il faut que l'assassin, car sa vengeance a été un assassinat, soit puni jusque dans sa postérité. Son fils Philippe aime la petite fille de la victime. Le prêtre qui a confessé Savéli leur apprend

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Wolfgang Fressermann avait trente ans, la face leveux blonds, les mousbleu clair, le regard froid ieure était un peu lourde, igeait à parler lentement.

, bien serrée dans Tuniîs épaules fussent un peu la jambe forte et le pied , Malgré la vigueur de sa hysiques étaient gâtés par ann avait les dents maulévralgies insupportables, ire son service avec une

d*une famille aisée, mais 'une aristocratie pleine de chacun ce qu'il lui devait,

un graf qu'à un baron, li avec ses égaux, brusque comme il sied à un bon laborieux, musicien, doué aémoire complaisante, il

considérable de notions

sans valeur. A force d'é- )mbreux en son pays, il :tes. Le cours d'esthétique (S du beau dans les arts ; ►ouvait pas dire si la peina sensibihté poétique s'éli venaient aux yeux lorst; mais à la vue d'un blessé LÎtre de lui-même comme ait mieux que lui soutenir

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une thèse fausse en observant les lois de la logique. Enfin, à tous les dons heureux que lui avait prodigués les bons génies, le jour de sa naissance, une méchante fée, arrivée la dernière, avait opposé ce correctif inquiétant : « Avec tout cela, tu ne plairas pas. » En effet, lorsqu'il voulut faire la cour à la fille de son voisin, le riche fabricant de quincaillerie de Furth, M'ie Emilia ne répondit à ses compliments que par une incrédulité railleuse et affectée. Six mois avant la guerre, le 24 décembre, on fit chez le voisin deux arbres de Noël, l'un pour les enfants, l'autre pour les grandes personnes. M*'© Emilia disposa les numéros de telle sorte que M. Fressermann gagna une brosse à dents. Celte allusion peu charitable à son infirmité blessa justement le major. Il en conclut que la jeune fille avait un cœur dur, et il cessa de lui adresser ses hommages.

Nous arrivons a un épisode du combat de Wissembourg.- Parmi les combattants de Farmée française, on distingue un turco, un grand diable bronzé, à la lèvre épaisse, aux dents blanches comme des amandes fraîches.

Alors commança le combat à la baïonnette, puis la lutte corps à corps, et enfin la boucherie. I-.es tirailleurs algériens, accablés par le nombre, furent tués, blessés ou désarmés jusqu'au dernier homme. Dn seul pourtant se défendait encore. Ali, grimpé sur l'impériale d'un wagon, tirait dans la mêlée en ajustant de préférence les officiers. Quatre fusils à aiguille furent dirigés vers lui de quatre points différents. Les quatre balles sifflèrent à ses oreilles sans l'atteindre,. et il se mit à danser en faisant son rire féroce et muet. Le major Fressermann, qui se trouvait près du wagon, monta sur le marche-pied, et d'un coup de sabre frappa le turco à la jambe gauche. Ali, devenant

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furieux, bondit comme un tigre, malgré sa blessure, et sauta dans la mêlée; mais, au moment où il touchait la terre, lo major lui porta un violent coup de pointe qui lui traversa la poitrine et Tenvoya rouler sous son wagon; il y demeura étendu sur le dos, versant un ruisseau de sang par sa large plaie, les yeux grands ouverts et la lèvre supérieure relevée au-dessus des gencives avec une étrange expression où se mêlaient ensemble la rage, le rire et Tagonie.

C'en est fait du pauvre Ali. Mais c'est ici que riiistoire commence. Le chirurgien allemand examine les mourants et les morts :

— Oh! dit-il, voilà un jeune sauvage qui a la vie dure. Il est encore chaud. Cependani je ne sens pas battre le pouls. Cette mousse rousse qui sort de ses lèvres indique que les poumons sont hors de service. Quelle mine terrible I On dirait que le drôle nous regarde et qu'il veut nous mordre avec ses dents affilées comme des lancettes. Mettons-le dans le tas des mourants; il n'y a rien à en faire.

Le major Fressermann s'approcha, tenant son mouchoir appuyé sur la joue droite : — Mon cher Basilius, dit-il, je souffre horriblement, et je crains d'avoir une fluxion de-» main. Ne pourriez-vous m'arracher ma dent malade?

— Si fait, répondit le chirurgien. J'ai dans ma trousse tout ce qu'il faut pour cela. Une simple clef de dentiste suffit. Voyons un peu votre bouche. Diable I elle est en mauvais état. Presque toutes vos dents sont plus ou moifl cariées. Au lieu de les perdre une à une, ce qui arrivera infailliblement, n'aimeriez-vous pas mieux les échanger contre celles de cet Africain? Voilà un jeune Arabe qui nous fournit un râtelier complet, la plus belle marchandise

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du mondé, sans bourse délier. Il n'y a que la guerre pour offrir de telles aubaines. Je vous débarrasse de vos mauvauses dents, et je les remplace par celles de ce turco. C'est une opération connue qui a déjà réussi. Au moment où la dent est arrachée, on introduit aussitôt la dent pareille dans Talvéole.

— Etes- vous bien sûr de ne pas m'estropier? dit le major. Ne cédez-vous pas à Tenvie de tenter une opération rare et de me prendre pour sujet d*une expérience?

Quoique dur au mal, Fressermann demanda grâce après la sixième dent extraite et remplacée. Le docteur lui accorda dix minutes de répit, et autant à la douzième dent. Enfin, au bout d'une grande heure, la dix-huitième dent ifut mise en place. Basilius pressa doucement les gencives avec ses doigts, corrigea les irrégularités, et tirant de sa trousse un petit miroir : — Mon cher major, dit-il, regardez-vous. Ce ne sont pas des dents que vous avez, ce sont des perles, des opales, des pierres fines. Vous êtes rajeuni de dix ans. Que nous disiez -vous tout à l'heure de Pierre Schlemihl? C'est à la légende de don Juan qu'il faut penser. Les femmes vous suivront désormais comme cette ombre que Schlemihl a eu la sottise d'aliéner. Nos grands peintres de Munich vont se disputer l'honneur de vous représenter en Apollon, et le sculpteur qui fera votre statue rappellera l'Antinous germain.

On juge de la surprise des compatriotes de Fresserman lorsqu'ils le virent revenir le visage orné de dents plus belles qu'il n'en existait à dix lieues à la ronde. Mais, hélas ! M. Fressermann a bien pris les dents du turco, mais elles sont restées des dents de turco et ne veulent manger que la nourriture propre aux enfants du désert.

Je passe le récit de mésaventures terribles pour le pauvre Allemand ; il devient un personnage fantastique pour ses concitoyens ; livré aux caprices d'une mâchoire de turco, il siffle malgré lui quand il entend jouer du Mozart ou du Beethowen, voire même du Wagner, ce dieu des Français névrosés. Amoureux d'une jeune femme, il veut lui baiser la majn et U mprd jusqu'au sang ; la belle pardonne ; mais au beau milieu d'une déclaration, les dents du turco lui mordent la langue.

Fressermann s'avoue vaincu; il reconnaît que toute lutte est devenue impossible contre la mâchoire du défunt turco. Décidé à vivre en paix, il suivra sa dentition où ses caprices le conduiront. D'autant plus que l'âme de l'Arabe restée dans ses molaires, ses canines et ses incisives lui fait commettre bien d'autres. méfaits; le turco est souvent atteint de clephtomanie, et un beau jour M. Fressermann se surprend volant une pipe.

Il part pour l'Afrique, espérant y trouver le repos. C'est là le châtiment. La dentition du turco est reconnue ; les complications se multiplient dans la vie de l'Allemand, qui passe par des épreuves sœurs de celles des Milte et une Nuits.

Epuisé d'émotion, Fressermann veut retourner en Europe.

Mais, hélas ! pour l'infortuné Fressermann, sa patrie devait être plus cruelle encore que la terre africaine ; à peine a-t-il touché le sol natal que le

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pauvre édenté se précipite sur des pfannkucken ; il fait le pari d'en engloutir une de six œufs. Il gagne sa gageure et meurt d'indigestion.

Tel est le résumé de la nouvelle de M. Paul de Musset , très prestement , très spirituellement écrite. En écrivant ce nom, je ne puis m'empêcher de penser à l'inconvénient que comporte souvent l'honneur d'être de la famille d'un homme illustre. Ceux qui n'ont pas nativement la juste mesure dans l'esprit pour apprécier la valeur d'un artiste ont besoin de le comparer à un autre. Ce n'est que par des parallèles, des calculs, des considérations multipliés qu'ils arrivent à lui assigner le chiffre qu'il représente dans son art. Triste besogne infligée par le manque de goût personnel et de courage d'opinion, à ce point que ceux-là étaient rares autrefois qui osaient placer le nom de Paul de Musset à côté de celui de son frère, Alfred de Musset. Certes, M. Paul de Musset eût eu mauvaise grâce à chercher un renom de poète à côté de l'immortelle gloire d'Alfred de Musset, mais il a compris le rôle que lui assignait la grandeur de son frère ; il s'est contenté de suivre un sentier qu'il avait découvert, et il a prouvé que l'esprit sans prétention et le charme de la forme étaient aussi ^des titres pour prendre une bonne place dans la littérature française.

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