‹ (La) bataille littéraire, Volume 1Chapitre 28 sur 38 · PHIL · texte numérisé non relu

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événements, de distinguer le vrai du faux, de l'exagéré; aujourd'hui les années ont passé, les recherches ont pu être faites sans passion sur ces effroyables journées, et Ton peut commencer à écrire leur histoire.

C'est cette tâche qu'a entreprise M. Maxime Du Camp. Se trouvant, par ses relations, aux sources mêmes des renseignements les plus authentiques, l'auteur de Paris n'a négligé aucun fait, aucun épisode et en a formé un ensemble d'un saisissant intérêt.

Nous nous rappelons à ce ^ujet un fait bien curieux et dont nous connaissons plusieurs témoins. C'était après un dîner auquel avait assisté Chaudey. On parlait politique ; le D' de L... lui dit : « Vous avez tort, Chaudey ; vos républicains ne sont que des affamés qui se moquent de la République, quittez-les au plus vite !» — « Vous, dit en riant Chaudey, vous êtes trop réactionnaire, je vous ferai fusiller quand nous aurons la République ! » — « Je ne la souhaite ni à vous ni à moi, répondit le docteur, mais croyez bien que le devoir des radicaux est, pour conserver leur prestige, de fusiller les modérés qui ont été assez faibles pour se fourvoyer parmi eux I A ce titre, vous serez fusillé avant moi. »

Effectivement, l'es gens de la Commune n'eurent rien de plus pressé que de s'en prendre à Clément Thomas, à Chaudey, etc., tout comme ils le feront à leurs coryphées d'aujourd'hui quand le

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temps viendra, si l'indifférence publique le permet. Terminons par le récit de la mort de Tassassin de Chaudey :

Raoul Rigault ne survécul pas longtemps à Chaudey ; le meurtre n'était pas commis depuis vingt-quatre heures que déjà l'assassin était puni et avait rejoint sa victime.

Très prudent, malgré son arrogance et sa cruauté, Rigault, dès le 18 avril, en prévision des événements qu'il redoutait et afin de se ménager le moyen de fuir, avait retenu un logement rue et hôtel Gay-Lussac, chez un maître de garni nommé Chrétien ; il s'était fait inscrire sur le registre des locataires au nom d'Auguste de Varenne, hommes d'affaires, âgé de vingt-sept ans, né en Espagne, ayant eu Pau pour dernier domicile ; il avait là une simple chambre qu'il partageait souvent avec Dacosta ; une femme de théâtre, avec laquelle il était également lié, ne demeurait pas loin de là.

Le 24 mai, vers cinq heures du soir, quelques chasseurs à pieds du 17® bataillon, après avoir emporté la barricade du boulevard Arago, aperçurent un commandant de fédérés qui, très précipitamment, entrait à l'hôtel ; ils firent feu sur lui et le manquèrent. Quatre ou cinq hommes, conduits par un caporal, se jetèrent derrière lui, pénétrèrent dans la maison et en arrêtèrent le propriétaire, qui, naturellement, fit de sérieuses objections. La maison n'avait qu'une issue, on s'en assura, et le malheureux logeur fut requis d'aller chercher l'officier fédéré qui, disait-il, avait gravi Tescalier en courant. Il n'ignorait pas que cet officier était son locataire, Auguste de Varenne, et qu'Auguste de Varenne n'était autre que Raoul Rigault.

Tout en haut de l'escalier, au-dessous d'une fenêtre à tabatière, ouvrant directement sur la toiture, M. Chrétien

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trouva Rigault fort effaré et lui dit : « Les soldats sont en bas, il faut descendre. » Rigault lui proposa de le suivre sur les toits et d'essayer ainsi d'échapper aux poursuites. Le propriétaire refusa ! « Non, descendez, rendez-vous, sans cela, je serai fusillé à votre place. » Raoul Rigault sembla hésiter, puis prenant brusquement son parti : « Soit, dit-il, je ne suis pas un lâche (le mot fut beaucoup plus vif), descendons 1 » 11 portait une épée et tenait un revolver à la main. Au second étage, il rencontra le caporal qui montait escorté de deux de ses hommes ; Rigault lui dit : « G^est moi l » et lui remit ses armes sans même essayer d'en faire usage.

Les soldats Tenlourèrent et le firent sortir de la maison pour le conduire à la prévôté, installée au Luxembourg : le caporal avait gardé le revolver à la main. Rue Gay-Lussac, auprès de la rue Royer-GoUard, on rencontra un colonel d'état-major qui s'arrêta et demanda : « Quel est cet homme? >♦ Rigault répondit: « G'estmoi, Raoul Rigaul ! A bas les assassins I » Le caporal, sans attendre Tordre, lui appliqua son propre revolver sur la tête en lui disant : « Grie vive Parmée ! — Rigault cria : — Vive la Gommune I » Le caporal fit feu ; Rigault s'abattit la face contre terre, les bras en avant ; une convulsion le retourna ; alors un des chasseurs lui tira un coup de fusil au sein gauche.

On plaça le cadavre près de la barricade de la rue Gay- Lussac, où trois autres étaient déjà étendus contre les tas de pavés ; pour le reconnaître, on lui attacha un bouchon de paille à la ceinture. On les porta tous dans une maison voisine, où ils restèrent deux jours, ainsi que le prouve ce récépissé : « Reçu du concierge, M. Morot, demeurant rue Saint-Jacques, n° 250, quatre cadavres au nombre desquels celui de Raoul Rigaul. — Brès, capitaine de la garde nationale, rue de la Hùchette, n» 19. Paris, 26 mai 1871. »

Il n'y a point à plaindre Rigauh. Il a mené à la préfectm^ei dç police, aécrii Louis Rossel, Texistence scandaleuse

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d'un viveur dépensier ; entouré d'inutiles, consacrant à la débauche une grande partie de son temps. 11 fut cruel sans raison, féroce sans excuse, et barbota dans le sang comme dans son élément naturel. Si jamais criminel mérita la mort, ce fut celui-ci. Il n'avait jamais invoqué que la force ; il mourut justement frappé par sa propre divinité. On doit estimer heureux qu'il ait été tué le 24 mai, car, s'il avait réussi à se jeter sur la rive droite de la Seine et à se réunir à ses complices assemblés à la mairie du XI® arrondissement, il est probable que, venant au secours de Ferré, il n'eût pas laissé un seul otage en vie dans la prison de la la Grande-Roquette ; de même Ton peut affirmer que, s'il eût été mis à mort le 23, jamais Gustave Ghaudey n'eût été assassiné.

11 en est un cependant qui sut échapper à ce ridicule, c'est Augustin Ranvier. Lorsque, dans la matinée du 18 mai, les soldats s'emparèrent de la rue Saint-Maur, au moment où la lutte éteinte allait enfin laisser respirer Paris, étouffé depuis deux mois sous le poids de la Commune, ils fouillèrent la maison portant le n° 139, et dans l'appartement occupé par une dame Guyard, ils aperçurent un homme pendu au plafond : le cadavre était déjà raide et froid. On le transporta à l'église Saint-Joseph avec le corps de plusieurs insurgés tués sur les dernières barricades. En visitant les vêtements de ce corps inconnu pour y découvrir quelques pièces dUdentité, on vil un papier attaché par une épingle à la doublure du gilet. Sur ce billet on lut : « Je suis Ranvier, directeur de Sainte-Pélagie. Je mem*s parce que mon crime est impardonnable. »

Complétons ce récit par une note que nous reçûmes après la mort de Rigault ; nous n'en donnons que l'extrême fin, écrite par un témoin de l'exécution :

« ... J'allai examiner le cadavre; Rigault était couché sur le dos, les bras en croix; la poitrine, découverte, portait deux blessures : la tête était fracassée et déjà tuméfiée et bleuâtre. La bouche était ouverte.

« Cette tête était renversée sur des débrie de légumes (depuis longtemps la rue n'avaient pas été balayée), surtout des carottes et des poireaux. On ne savait qui avait placé sur sa poitrine une feuille de papier à lettres portant ces mots : « Respect aux « morts. — Pitié pour un malheureux père ! »

« Il y avait d'assez nombreuses spectatrices ; c'étaient surtout des filles du quartier ; elles s'extasiaient sur la blancheur de la chemise et sur la propreté des pieds à Rigault, à qui on avait enlevé ses chaussures. L'une d'elles, grande fille dégingandée, dit : « Oh! c'est bien Raoul Rigault, j'ai « bu assez de bocks avec lui ! » Elle ne paraissait pas du tout émue du spectacle.

« Trois jours après cette juste exécution, nous rencontrâmes rue Le Peletier, avec Alfred d'Aulnay, le père de Raoul Rigault ; il était grave plutôt qu'affligé.

— « Je craignais tant, dit-il à d'Aulnay, qu'il ne fût guillotiné ! * Nous le quittâmes, comprenant bien par quels supplices, par quelles douleurs avait dû passer ce malheureux père, un honnête homme, pour en être réduit à prononcer de telles paroles en parlant de son fils!

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