ODILON BARROT
Hémoires. — 1875
Enfin vient de paraître chez Charpentier le premier volume des Mémoires (ÏOdilon Barrot, que nous avons annoncés dernièrement. Ce volume, qui commence à la Restauration, s'arrête à la Révolution de 1848 et contient de précieux renseignements sur la fin du règne dh Charles X, sur Casimir Périer, Guizot, Mole, pourrait, jusqu'à un certain point, être intitulé : les Mémoires d'un bourgeois de Paris.
En effet, on reste étonné, quand on considère la profondeur de l'abîme où nous ont jetés les révolutions, de voir combien étaient inconscients du danger les hommes qui nous y ont précipités. Obéissant le plus souvent (je ne parle que des honnêtes gens) à
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un caprice du cœur, la plupart des coryphées politiques du demi- siècle qui vient de finir, enivrés par une idée généreuse, ont pris pour collaborateurs des gens prêts à tout, et qui, devenus forts par leur appui, les ont toujours conduits à de sinistres aventures.
Les révolutions de 1830 et de 1848 sont caractérisées par ces mots d'un personnage de vaudeville : « — Ah, si nous avions su que cela devait nous mener si loin! j>
De même Odilon Barrot, qui prépara le banquet du douzième arrondissement, se garda bien d'y prendre part, comprenant que ceux qu'il venait de déchaîner si imprudemment iraient, eux aussi, plus loin qu'il ne le voulait!
Son récit de la révolution de 1848 resterait comme un grand enseignement si on pouvait enseigner quelque chose aux gens affolés par la politique.
De cet ouvrage intéressant à tous égards, je ne citerai aujourd'hui, en les abrégeant, que quelques passages de la révolution de 1830.
Il s'agît du voyage de Cherbourg, du départ de Charles X, de la sauvegarde qui lui fut accordée et qui était composée du maréchal Mortier, du baron de Schonen, du colonel Jacqueminot et d'Odilon Barrot.
Je commence mes extraits au chapitre III; le roi Charles X est à Rambouillet, attendant le résultat de son abdication et de la désignation qu'il avait
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courait que le roi refusait de s'éloigner de Rambouillet :
D'un bout à l'autre de Paris et de sa banlieue, un cri unanime s'éleva : A Rambouillet! à Rambouillet! et aussitôt cbacun de $'armer des premières armes tombées sous sa main, de s'emparer de tous les moyens quelconques de transport, puis, sans ordre, sans commandement, de s'acheminer pêleraéle vers la route de Versailles. Le mouvement avait précédé le rappel des tambours ; il ne put pas être régularisé, et au lieu du contingent régulier de chaque légion de la garde nationale, c'était une immense cohue composée d'hommes de toutes professions, les uns à pied, les autres en charrette ; d'autres encombrant des voitures dont ils s'étaient emparés et qu'ils chargeaient jusqu'à l'impériale : ceux-ci revêtus d'uniformes divers, ceux-là en habits et en blouses; les uns armés de fusils, les autres d'instruments de travail et même de broches de cuisine.
Tous poussaient des cris confus ; un étranger qui aurait vu passer un convoi si bizarre, sans connaître la cause qui lui donnait l'impulsion, n'aurait su comment le caractériser.
Quelques escadrons de cavalerie en auraient eu facilement raisou ; mais la force morale et la confiance étaient du côté de cette population confuse, tandis que la démoralisation la plus complète avait atteint et paralysé la force organisée qui entourait Charles X.
Enfin les délégués arrivent au château et sont admis devant le roi :
Charles X était seul, debout près d'une table ; sa contenance était contrainte et sévère; il était visiblement agité, quoiqu'il affectât une assurance apparente. Sa voix était brusque*
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« Hé bien, que me veut-on? » furent les premières paroles qu'il nous adressa lorsqu'il nous vit entrer. Mes collègues m'avaient chargé de porter la parole ;
tf Sire, lui dis-je, nous sommes suivis par une colonne armée de la population de Paris ; nous Tavons devancée et nous nous sommes hâtés de nous rendre auprès de vous pour épargner à la France un horrible conflit dans lequel périraient infailliblement vos plus fidèles serviteurs, ceux qui doivent vous être les plus chers..., conflit désormais sans objet, puisque vous et votre fils avez abdiqué.
« J'ai abdiqué, il est vrai, dit Charles X, mais c'est au profit de mon petit-fils, et nous sommes tous résolus ici à défendre ses droits jusqu'à la dernière goutte de notre sang.»
Ces derniers mots avaient été prononcés d'une voix forte et qui paraissait exprimer une irrévocable résolution.
Je me rapprochai alors du roi, et avec un accent pénétré et qui s'animait du sentiment que m'inspirait une si grave situation :
« Il ne m'appartient pas, lui dis-je, de préjuger les droits dont vous parlez ni les espérances qui s'y rattachent ; mais gardez- vous que le nom de votre petit- fils soit le signal de la catastrophe qui se prépare ; quel que soit l'avenir que Dieu lui réserve, dans l'intérêt môme de cet avenir, qu'il ne soit pas souillé du sang qui va couler. »
Charles X était ému, 5a contenance et sa voix changèrent .subitement.
€ Hé bien, me dit-il, que faut-il faire ? »
Cédant moi-même à une émotion trop vive pour respecter les lois de l'étiquette, je saisis une des mains du roi, et la pressant dans les miennes :
« Vous avez déjà commencé le sacrifice, sire, il faut le consommer et le consommer tout de suite, il n'y a pas un instant à perdre...
La retraite est commencée, on arrive à Dreux.
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C'est à Dreux que la duchesse de Berry, qui n'était pas à Paris lors des journées de Juillet, rejoignit la famille royale ; afin de traverser les campagnes avec sûreté, elle avait cru devoir prendre un déguisement ; elle était revêtue de la veste et du chapeau d'un meunier.
C'est aussi dans cette ville que le soir, réunis dans un salon, M"*® de Gontaut-Biron, gouvernante du duc de Bordeaux, nous dit ce mot plein de sens et d'esprit : c Si, le trente Juillet, je vous avais apporté le jeune prince royal à l'Hôtel de Ville et que je l'eusse mis sur les genoux du général La Fayette, qu'auriez-vôus fait'?... t
« Ma foi, Madame, il est probable qu'alors ni vous ni moi ne serions ici... »
C'est à propos de cette réponse qu'on a prêté à Odilon Barrot cette réflexion faite à M"*® la duchesse du Berry : c Gardez bien cet enfant, Madame, ce sera un jour le salut de la France ! »
Dans ce terrible voyage, qui rappelle en plus d'un incident celui de Louis XVI, je trouve ce détail curieux au point de vue de la question d'étiquette.
On est arrivé à Laigle :
C'est aussi dans celte ville, si mes souvenirs sont fidèles, que se passa un incident puéril, mais bien caractéristique; on vint nous dire qu'on était fort en peine de trouver une table carrée pour servir le dîner du roi. On n'avait rencontré que des tables rondes : or, autour d'une table ronde, tous les convives sont au même rang ; une table carrée seule permettait de conserver au roi la prééminence qui lui appartient. Nous donnâmes la solution de ce difficile et important problème en conseillant tout simplement de scier la table ronde de manière à en faire une table carrée, ce qui fut fait.
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Plus loin, je trouve chesse d'Angoulême ;
Pendant que cet enthoi nières sur la grande roui que, derrière et à quelqii d'Angouléme, fatiguée c et absorbée dans sa doi faisait, on s'éloignait ave peçt de ce monument Yi\ des plus cruelles épreuv un être humain de subir.
Le malheur extrême et sorte aux yeux de ce peu et la sûreté de ses instinc
Pour moi, lorsque les rencontrer par hasard, je lot, ne trouvant pas d*a pectueuse de lui prouver malheurs.
Mon collègue le baron même discrétion et s'êtr paroles, s'était attiré une trahissait trop souvent, i aigri par la souffrance, elle écriée, à avoir touj homme I... »
Cette parole était dure timent bienveillant qui p( services ot ses consolatîc circonstance, n'avait pas
A Carentan, la foui localités qu'on venait ment visiter les fugiti
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è28 LA BATAILLE LITTERAIRE
J'assistais donc à pied et mêlé à ce peuple de curieux à ce triste et solennel défilé, qui s'avançait lentement et au milieu d'un silence profond à travers cette foule à peine calmée.
Les premières voitures qui parurent étaient celles qui renfermaient le duc de Bordeaux et sa sœur, avec leurs gouvernantes. On avait appris à ces enfants, dans le temps de leur grandeur, à distribuer à la foule des saluts et des sourires gracieux toutes les fois qu^ils paraissaient en public ; on ne les avait pas déshabitués de cet usage depuis leur triste dé« chéancej et lorsque le peuple vit ces deux charmantes petites têtes blondes paraître aux portières et envoyer à droite et à gauche des baisers, l'attendrissement fut général ; les hommes murmuraient tous bas dans leur langage naïf : « Us sOnt cependant bien gentils, ces pauvres innocents, » et les femmes pleuraient.
En un instant Thostilité avait fait place à un vif et universe 1 intérêt.
Tout est préparé pour rembarquement ; je détache ces réflexions curieuses de Charles X sur la première révolution :
Après nous être ainsi assurés que tout était disposé pour rembarquement, nous retournâmes à Valognes. Charles X» de son c6té, avait terminé ses préparatifs et était prêt à s'embarquer ^il était plus gai et plus expansif que les jours précédents, soit qu'il se sentit dégagé désormais des appréhensions qu'il avait eues pendant le voyage, soit que la résignation religieuse qui le soutenait dans cette grande épreuve reçut de l'approche du dénouement une nouvelle force. Il avait toujours montré dans les rapports que nous avions avec lui une politesse bienveillante et digne, mais froide et réservée. Peut-être son langage avec moi avait-il eu un peu plus d'abandon et de familiarité, à raison de ma jeunesse et
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surtout parce que, n'ayant appartenu par aucun lien à son gouvernement) je lui paraissais, dans mes idées de fidélité et de loyauté, moins chargé que mes collègues du reproche de félonie. Il avait même parfois porté cet abandon jusqu'à me parler de la Révolution, sujet sur lequel, en général, il déclinait toute conversation.
« Je n'avais pas le choix, me disait-il, les ordonnances étaient une nécessité impérieuse et absolue ; une fois placé sur la pente des concessions on ne peut plus s'arrêter. J'avais devant les yeux l'exemple de mon frère ; j'ai mieux aimé monter à cheval qu'en charrette.
« Du reste, je connais tous les fils de la conspiration qui était ourdie et sur laquelle je n'ai fait que prendre l'initiative ; je pourrais vous nommer le banquier qui a soldé tout ce mouvement populaire. » (Il faisait, sans doute, allusion à Lafitte).
Quelques lignes sur rembarquement ; je ne sais rien de plus touchant que ce départ raconté p.ar un homme qui, dix-huit ans plus tard, mettait ainsi le successeur de Charles X sur le chemin de l'exil :
Ce fut un moment d'attendrissement universel que celui oti nous vîmes descendre ce vieillard sur lequel tant d'infortunes s'étaient appesanties, sans altérer en lui les grâces de la jeunesse et sans troubler cette sérénité d'àme que lui donnaient, au milieu des plus cruelles épreuves, ses croyances profondes et sincères. L'attendrissement redoubla et les sanglots recommencèrent à éclater autour de nous lorsque après lui descendit, couverte de ses vêtements de deuil qu'elle n'avait jamais quittés, la- duchesse d'Angoulôme, cette sainte femme à qui la Providence n'avait épargné aucune douleur ; puis vint un jeune enfant, et à son apparition un frémissement se fit entendre au milieu de cette foule d'exilés. Les
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lamemenl le rasoir du barbier avait eu autant de part dans cet acquittement que ma jeune éloquence.
Ah! si Odilon Barrot avait continué à faire débarbouiller les gens qu'il a patronnés et à qui il a serré la main, combien Teussent abandonné en chemin. Quel bonheur pour lui, pour eux et pour nous !