HENRY MONNIER
Son œuvre. — 1877
La mort, cette terrible refaîseuse d'actualités, vient de rappeler Tattention publique sur un homme qui, depuis quelques années, vivait pauvre, à Técart, à peu près oublié de tous. La jeune génération n'a connu Henri Monnier que de nom. On avait ouï dire que c'était un conteur charmant, qu'il avait eu — comme acteur — une certaine vogue, qu'il était le créateur de Joseph Prudhomme, de Jean Iroux (et non pas Hiroux, comme on l'a tant de fois écrit), et d'autres types à jamais célèbres, mais on ne s'était guère donné la peine de lire ses livres, et ses types, même les plus fameux, on ne les connaissait que sommairement.
Ils valent pourtant la peine qu'on s'y arrête. On
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LOLO. — C'est vrai, nous irons à Clamart.
TiTi. — Quoi faire ?
LOLO. — Pour tout voir jusqu'à la fin ; c'est là qu'on vide les paniers. Est-ce que tu comptes rentrer chez ton bourgeois ?
TiTi. — Oui, liens I
LOLo. — Laisse-moi donc, capon ; demain il fera jour, n'as pas peur 1 v'ià deux jours que j'fais la noce, moi ; vienstu ou je file mon nœud.
Tm. — Non, tiens. Attends donc, me v'ià. (n saute dani
la rue.)
LOLO. — Viendras-tu ?
TITI. — Attends; je ne puis courir fort... Mon soulier prend l'eau.
LOLO. — RHire-le ; fourre-le dans ton estomac. Dieu I estu embêtant. (LoIo heurte un vieillard).
LE VIEILLARD. — Prenez donc garde à vous. Vous avez failli me jeter à terre.
LOLO. — Qu'est-ce que vous avez encore à r' clamer, vous? Je n'iai pas fait exprès, est-ce que je l'ai fait exprès ? Pourquoi que vous ne pouvez pas marcher ? On prend les omnibus quand on n'peut plus marcher, vieux grigou I
LE VIEILLARD. — PolisSOU !
LOLO. — Eh ! vieux voleur, vieux filou, eh 1 malheureux I
avec tes bas bleus ! (Heurtant arec intention une pourre femme) .
Gare la graisse, ma grand'mère ! (La pauvre femme sê dérange) . Eh ! Titi ! ohé ! ohé I
TITI. — Pourquoi donc que tu veux bousculer comme ça tout le monde ?
LOLO. — Pourquoi qu'ils ne s'rangent pas ?
Tin. — 'jOh I que d'monde I Comment que nous passerons I
LOLO. — On s'coule dans les jambes. Fais comme moi. C'est bien autre chose en Grève, va î
TITI. — Il V a l'i des femmes ?
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LES HABITUÉS, montés sur le piédeital. — Va-t-en !
LOLO. — Non, heîQ ? laissez-moi monter ; qu'est-ce que ça vous fait ?
LES HABITUÉS. — Le gendarme va te faire descendre.
LOLO. — Non, puisque je le connais: j'vous dirai quand ils viendront, les criminels : laissez monter mon camarade, hein?
LES HABITUÉS. — Il y a assez de toi.
LOLO. — Hé ! Titi ?
TiTi. — Après ?
LOLO. — Yiens-tu ?
TiTi. — J'suis bien.
LOLO. — Viens donc ici. (ii grimpe.)
UN GENDARME A CHEVAL. — DIs douc, hé! gamin. Ycux-tu descendre de d'ià?
UN HABITUÉ. — II disait comme ça qu'il vous connaissait, monsieur le gendarme.
LE GENDARME. — Qu'est-co quc VOUS dites, beau blond?
L^HABiTUÉ. — Je te dis qu'il disait comme ça...
LE GENDARME, TinterrompanU — Je VOUS dis, moi, qU^OU
s'taise, ou j'vous colloque à l'ombre. Grand serin !
l'habitué. — Je me lais, monsieur le gendarme.
LE GENDARME. — C'est ce que vous devriez toujours faire.
l'habitué. — Oui, monsieur le gendarme.
LOLO. — Gendarme , vous ne Tavez pas vu , il se moque de vous, il a tiré la langue.
LE GENDARME. — Tu vas Commencer toi , là-bas , par me faire le plaisir de descendre de d'Ià.
LOLO. — N'ayez pas peur, gendarme , je m'iiens bien , je n'tomberai pas. Officier, laissez-moi là, je ne tomberai pas.
l'officier. — Il m'importe peu que tu tombes ou que tu ne tombes pas; je prétends que tu descendes.
LOLO, remontant. — Ohé I les gendarmes, ohé ! J'm'en fiche encore pas mal... Ah! ces têtes!... Tiens, tiens, tiens, tous
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content I Les v'ià! les v^là, nous allons rire, (ii «'agite et bat des mains.) Oh! hé! oh! hé! là-bas! Tiens, j'ies vois; ils sont tous dans la même charrette... les v'ià qui détournent Tcafé... les vUà, oh! viennent-ils vite!
PLUSIEURS VOIX. — Places à louer ! places à louer ! (lcs
gendarmes font ranger la foule.)
LOLo. — Il y en a-t-il des gendarmes, il y en a-t-ill oh! la mère. .. Oh ! la gueuse ! Ah ! scélérate I va ! vieille sorcière. . . Tu vas la danser, va, sois paisible, apprête-toi. Tiens, je ne vois pas M. Samson.
UN HABITUÉ. — Il doit y être cependant.
LOLO. — Quand j Vous dis qu^il n'y est pas, grand nigaud ! Il parait qu'il n'exécute pas aujourd'hui, il aura du monde à dîner apparemment. C'est l'premier aide qu'est dans la chaiTelte; je le connais bien, M. Fardeau, il demeure dans la maison d'mon oncle Camus, au quatrième sur le même carré ; n'y a que le plomb qui les sépare.
TiTi. — P'têtre bien que c'est son fils à M. Samson?
LOLO. — Non, ce n'est pas son fils, vu qu'il est trop jeune ^ il n'fait que marquer. A-t-il une jolie marque, c'crapaud-là ! il s'essaie qu'êtfois ; c'est lui qui a marqué Polyte, mon cousin. Il n'a fait qu'vous flatter son épaule. L'autre s'attendait qu'il allait commencer, pas du tout : il était marqué; c'était la graisse qu'il y mettait. C'est tout de suite bâclé avec lui.
Les V'ià, les V'ià arrivés. (Profond silence dans l'assemblée.)
LOLO. — V'ià M. Samson, Titi, vois-tu M. Samson?
TITI. — Non, ousce qu'il est? .
LOLO. — Tu ne l'vois pas sur Téchafaud , ce grand bien mis qu'est chauve? Il s'ra venu dans son cabriolet. Tiens, c'est rplus jeune qui commence : on le descend; il veut embrasser son prêtre, il a peur. L'prêtre est plus pâle que lui , il pleure... Attachez-lui donc les jambes... il est attaché... coulez-le sur la planche... bien, et d'un... (Mourement.)
LOLO. — En v'ià un autre. Oh! comme il se débat! Ces
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rplus brigand, celui-là; c'est lui qui a dit des sottises au président, qui Ta appelé grand filou. Il a défait ses bras; attachez-lui donc ses bras; vous allez lui couper les mains... C'est pas un parricide... V'ià qu'on lui attache les jambes... et de deux! (Mouvement.) Encore un, c'est le trois. C'est un rouge, tous les rouges, c'est tout bon ou tout mauvais. On a oublié de Tfaire vacciner, celui-là... Est-il grêlé! A-t-il les yeux mauvais, l'brigand ! C'est lui qu'a porté les coups à la victime avec son ciseau. . .11 embrasse son prêtre. . . on l'monte. . . Il ne veut pas monter... Enlevé I (Hourement.)
LOLo. — V'ià la mère, c'est la dernière. Oh ! est-elle petite I Qu'est-ce qui dirait une petite gueuse comme ça aussi méchante! Quelle vieille horreur! Elle embrasse aussi son prêtre, la scélérate! Otez-y donc son bonnet, à la fin; on ne guillotine pas en bonnet, jamais, ça ne se fait jamais... (un
des aides-exécuteurs enidre le bonnet de la condaoïuéd.) A la bonne
heure. Tiens, vois donc, Tili, elle est en tête grise. Oh! qu't'es laide, vieille sorcière! T'as beau rouler tes gros yeux, va! jouis de ton reste... T*as beau faire... enfoncée... au
panier... Elle n'a pas de sang! (Mouvement d'horreur prolongé dans rassemblée.)
LOLO (des endant de VS du réverbère.) -7- A Clamart I A Clamart I
Hé! Tili! viens-tu? Hé! Titil ohé!
TiTi. — Non, j'm'en vas !
LOLO.— Es-tu pâle! Tu pleures! qu't'es bête! mais c'est des scélérats! Viens donc, viens donc à Clamart! à Clamart I
TITI. — Quoi faire?
LOLO. — J'te l'ai dit. Suivons la charrette : viens, tenonsnous ensemble ; nous les verrons encore quand on videra les paniers; si, par bonheur, la charrette s'arrête, nous moalerons après; nous ouvrirons les paniers, nous y toucherons; c'est comme ça que j'ai eu des cheveux du dernier.
Tel est le résumé d'un fragment de l'œuvre de Henry
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Monnier, qui a personnifié lui-même toute une époque; certes, une nature toute particulière d'esprit, une rare force d'observation, la volonté, ont été pour beaucoup dans la célébrité de Henry Monnier, mais ce qui est curieux à noter, c'est qu'inconsciemment il était lui-même le type qu'il croyait avoir inventé.
Ceux qui ont connu Henry Monnier ont constaté ce fait curieux. L'ensemble de ses ouvrages résume si bien sa tournure d'esprit, son langage, qu'on croit parfois, en le lisant, l'entendre parler. C'est qu'il s'est identifié dans chacun de ses personnages et qu'il se les assimile avec une rare perfection.
— Je suis né singe, nous disait-il un jour, je m'associe par la pensée à tout ce que je vois. C'est à ce point qu'ayant conduit un de mes amis au manège, l'autre matin, je me suis couché avec une courbature, tant il montait mal à cheval !
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intéressante ou par la passion ou par Tinjustice des hommes, il a pris une de ces mille brutes qui échouent sur les bancs de la cour d'assises, il a choisi une fille publique qui a assassiné son amant et il nous la montre torturée par ce qu'on appelle le règlement des prisons.
Inutile de dire que la Fille ÉKsa est loin d'être un livre de jeunes filles ; selon nous, ceux-là seulement doivent l'ouvrir qui peuvent supporter la lecture des détails d'une analyse médicale qui ne vous fait pas grâce de la moindre fibre. M. de Concourt a voulu, avant tout, être vrai, et on peut dire qu'il a pleinement réussi.
Voici l'introduction de ce roman, qui n'en est point un, et dont l'intérêt est aussi puissant que celui d'un procès criminel.
La femme allait-elle être condamnée à mort ?
Par le jour tombant, par le crépuscule jaune de la fin d'une journée de décembre, par les ténèbres redoutables de la salle des assises entrant dans la nuit, pendant que sonnait une heure oubliée à une horloge qu'on ne voyait plus, du milieu des juges aux visages effacés dans des robes rouges, venait de sortir de la bouche édentée du président, comme d'un trou noir, Timpartial résumé.
La cour retirée, le jury en sa chambre de délibération, le public avait fait irruption dans le prétoire. Entre deux dos de municipaux coupés de buffleteries, il se poussait autour de la table des pièces à conviction, tripotant le pantalon garance, dénouant la chemise ensanglantée, s'essayant à faire rentrer le couteau dans le trou du linge raidi.
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MLLE LITTÉRAIRE
înce élail confondu. Des robes de umineusement claires sur des grou- •es. Au fond, la silhouette rouge de •menait, bras dessus, bras dessous, de l'avocat de Taccusée. Un sergent ; sur le siège du greffier. Mais celte e désordre, ne faisaient pas de bruit, ire, pas de paroles, et un silence jrant planait sur le remuement muet
îux-mêmes : les femmes avec leurs îur regard voilé, les titis de la gae leurs mains gesticulantes paralyois. Dans un coin, un garde muniu-dessus d'une barrière devant lui, isière un front bourgeonné et médi- ^oix basse des phrases commencées . Chacun, en sa pensée trouble, son- B ce soldat de ligne tué par cette >était :
tre condamnée à mort ?
lus profond en Tobscurité plus in-
les s'amassait, mélangée de curiosité
on électrique qu'apporte dans une
peine de mort, suspendue sur la
il, et angoisseuse devenait l'attente, les claquements de fermeture dans alais de Justice remuaient toutes les urner les yeux de tout le monde du par où devait rentrer Taccusée, et un moment sur son chapeau, qui I épingle, au bout de rubans flasques.
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Puis tous ces hommes et toutes ces femmes redevenaient immobiles. Peu à peu, dans les imaginations, avec la durée
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dire. Beaucoup de ceux qui sont montés sur les banquettes redescendent.
L'accusée s'assied, s'agitant dans un dandinement perpétuel sur le grand banc, le visage dissimulé, les mains croisées derrière le dos, comme si déjà elle les avait liées et que la femme fût bouclée.
Le greffier lit le verdict du jury à Taccusée.
Le président de la Cour donne la parole à Tavocat général, qui requiert Tapplication de la loi.
Le président, d'une voix où il ne reste plus rien du timbre mordant et ironique d'un vieux juge, demande à la condamnée ce qu'elle peut avoir à dire sur la peine.
La condamnée s'est rassise. Dans sa bouche desséchée sa langue cherche de la salive qui n*y est plus, pendant qu'un larmoiement intérieur lui fait la narine humide. Elle est toujours remuante, avec toujours les mains derrière le dos, et sans avoir l'air de bien comprendre.
Alors la Cour se lève, les têtes des juges se rapprochent, des paroles basses sont échangées, durant quelques secondes, sous des acquiescements de fronts pâles. Puis le président ouvre le Code qu'il a devant lui, lit sourdement :
« Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »
A ce mot de « tète tranchée », la condamnée, se jetant en avant dans tm élancement suprême, et la bouche tumultueuse de paroles qui s'étranglent, se met à pétrir entre des doigts nerveux son chapeau qui devient une loque... tout à coup le porte à sa figure... se mouche dans la chose informe... et, sans dire un mot, retombe sur le banc, prenant son cou à deux mains, qui le serrent machinalement, ainsi que des mains qui retiendraient sur des épaules une tête vacillante.
Ceux qui ont eu la maladive curiosité d'entendre prononcer une condamnation à mort reconnaîtront
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5 la tiédeur du temps, Todeur lar le plein soleil, reffleurement demeurait sans bouger, bienkieurement charmée par cette iuellcment sur elle, chatouillant lité d'enfant. Parfois des fleurs qu'emportait un souffle de vent de gentils ronds de bras et des »t Tair et faisant de petits tourutes tournoyantes autour de son rnée, la journée entière, à se eige fleurie.
nisérable femme qu'on la voyait e main presque paralysée dédans le vide puant de la Corite,sur elle, des blanches fleurs
u drame :
lis quelques semaines dans un lieu. Un jour de désœuvrement, d'aller visiter la Maison de déétait, ce jour, un triste el âpre îl gris, plein d'envolées noires, ms une plaine de craie, barrée iT de nuages solides, fermant Qs et le bouillonnement figé de ge dont la platitude morne, Té- Scliptique ressuscitaient comme aule, évoquaient sous nos yeux iniques, ainsi que se les reprélueries de peuples, Timagination
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Au bout d'un temps assez long, dans une froide éclaircie, apparut Noirlieu avec sa double promenade sur les anciens remparts, son cimetière vert dévallant jusqu^au bas de la colline, son rond de danse aux ormes étêtés, le grand mur de sa maison de détention pour les femmes, flanqué à droite d'une Maison de correction pour les jeunes détenus, flanqué à gauche d'une Maison de fous.
Nous descendions chez le sous-préfet, une connaissance du château.
La visite de la prison des femmes fut longue, minutieuse, et agréablement égayée par les saillies de Taimable introducteur.
Nous allions quitter la maison, quand le dir ecleur insista près du sous-préfet pour nous faire visiter Tinfirmerie.
Nous entrâmes dans une salle où il y avait une douzaine de lits,
« Quatre pour cent de mortalité, quatre pour cent, oui. Messieurs, » répétait derrière nos dos le petit directeur, avec une intonation allègre. '
Je m'étais arrêté devant un lit sur lequel une femme était étendue dans une de ces immobilités effrayantes qu'amènent les maladies de la moelle épinière. Au-dessus de la tète, son numéro d'écrou était cloué dans le plâtre, au milieu du tortil desséché d'un brin de buis bénit. Au chevet, se tenait debout une fille de salle, une détenue, qui, muette dans sa robe pénitentiaire, semblait le Silence continu en faction près de la mort.
« Celle-là, une condamnée à la peine capitale... la fille Élisa... une aïï'aire d'assassinat qui a fait du bruit dans le temps... » Et la voix musicale et légèrement zézeyante du directeur reprit aussitôt : » Quatre pour cent de mortalité... »
Je regardais attentivement la femme au masque paralysé, aux yeux aveugles, et dont la bouche seule encore vivante
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