‹ (La) bataille littéraire, Volume 1Chapitre 9 sur 38 · GUSTAVE FLAUBERT · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLAUBERT

Trois contes. — 1877

M. Gustave Flaubert vient de publier un nouveau volume chez Charpentier; il est intitulé : Trois Co7iteSy et renferme trois nouvelles : Un Cœur simple^ la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier et Hérodias. L'espace consacré à cette revue ne nous permet de nous occuper que de la première de ces nouvelles.

Un Cœur simple est Thistoire d'une pauvre fille de campagne, d'une servante dont la vie toute de dévouement ne voit rien au delà de ce qui est à portée de ses yeux et de son cœur; elle sert sa maîtresse M"® Aubain, elle aime les enfants Virginie et Paul, elle aime son neveu Victor, et Loulou son perroquet; pour tout ce monde elle est héroïque sans y voir malice et meurt à la peine

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« simplement!, comme la chambrière dont parle Montaigne.

M. Gustave Flaubert a voulu ne pas faire un roman d'action; il a raconté la vie de la pauvre fille, comme s*il avait seulement relevé des notes, il a fait le procès-verbal de ses journées; cette simplicité sans affectation donne un grand charme à ces pages exquises qui ne peuvent être comprises que par ceux qui aiment la nature pour elle-même et qui ne croient pas qu'elle ait besoin d'être enjolivée de phrases ronflantes et de périodes savamment sucrées. Commençons par le commencement.

Le roman, si c'en est un, se passe à Pontl'Évêque. Voici le portrait de Félicité :

Elle se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la raesse, et travaillait jusqu'au soir sans interruption; puis, le dîner étant fini, la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche sous les cendres et s'endormait devant Pâtre, son rosaire à la main. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d'entêtement. Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres servantes. Économe, elle mangeait avec lenteur, et recueillait . du doigt sur la table les miettes de son pain, — un pain de douze livres, cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos par une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme les infirmières d'hôpital.

Son visage était maigre et sa voix aiguë. A vingt-cinq

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ans, on lui en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun ûge; — et toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique.

Une charmante description de la maison de I^me veuve Aubain où est entrée Félicité :

D'abord^ elle y vécut dans une sorte de tremblement que lui causaient le « genre de la maison » et le souvenir de t Monsieur », planant sur tout! Paul et Virginie, Tun âgé de sept ans, Tautre de quatre à peine, lui semblaient formés d'une matière précieuse ; elle les portait sur son dos comme un cheval, et M™® Aubain lui défendit de les baiser à chaque minute, ce qui la mortifia. Cependant, elle se trouvait heureuse. La douceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitués venaient faire une partie de boston. Félicité préparait d'avance les cartes et les chaufferettes. Ils arrivaient à huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de onze.

Chaque lundi malin, le brocanteur qui logeait sous l'allée étalait par terre ses ferrailles. Puis, la ville se remplissait d'un bourdonnement de voix, où se mêlaient des hennissements de chevaux, des bêlements d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles dans la rue. Vers midi, au plus fort du marché, on voyait paraître sur le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arrière, le nez wochu, et qui était Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps après, — c'était Liébard, le fermier de Toucques, petit, rouge, obèse, portant une veste grise et des houseaux armés d'éperons.

Tous deux offraient à leur propriétaire des poules ou des fromages. Félicité, invariablement, déjouait leurs astuces; et ils s'en allaient pleins de considération pour elle.

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révenlrait. Elle eut le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bête, toute surprise, s'arrêta.

Cet événement, pendant bien des années, fut un sujet de conversation à Pont-l'Evêque. Félicité n'en tira aucun orgueil, ne se doutant même pas quelle eût rien fait d'héroïque.

La petite Virginie devient malade par suite de rémotion éprouvée ; elle est délicate et sa santé ne se rétablit que difficilement ; l'enfant est mise au couvent, au grand chagrin de Félicité, qui, pour se « dissiper », demande la permission de recevoir son neveu Victor.

Il arrivait le dimanche après la messe, les joues roses, la poitrine nue, et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traversée. Tout de suite, elle dressait son couvert. Ils déjeunaient l'un en face de l'autre; et, mangeant elle-même le moins possible pour épargner la dépense, elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par s'endormir. Au premier coup des vêpres, elle le réveillait, brossait son pantalon, nouait sa cravate, et se rendait à l'église, appuyée sur son bras dans un orgueil maternel.

Ses parents le chargeaient toujours d'en tirer quelque chose, soit un paquet de cassonade, du savon, de l'eaude-vie, parfois même de l'argent. Il apportait ses nippes à raccommoder; et elle acceptait cette besogne, heureuse d'une occasion qui le forçait à revenir.

Au mois d'août, son père l'emmena au cabotage.

Second chagrin pour Félicité, Victor part pour la Havane ; la pauvre fille le voyait mangé par les sauvages, pris dans un bois par des singes, etc., etc.

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REALISTES ET NATURALISTES 93

Liébard la considérait en exhalant des soupirs. M™« Aubain tremblait un peu.

Elle lui proposa d'aller voir sa sœur à Trouvllle.

Félicité répondit, par un geste, qu^elle n'en avait pas besoin.

Il y eut un silence. Le bonhomme Liébard jugea convenable de se retirer.

Alors elle dit :

— Ça ne leur fait rien, à eux !

Voilà la première douleur. « Malheur, je te salue si tu viens seul, » disent les Arabes; la pauvre Félicité n'était pas au bout de ses peines. Virginie est mourante dans le couvent où elle a été mise; Félicité part tout de suite pour Lisieux, elle y arrive au petit jour :

Le couvent se trouvait au fond d'une ruelle escarpée. Vers le milieu, elle entendit des sons étranges, un glas de mort, a C'est pour d'autres, » pensa-t-elle ; et Félicité tira violemment le marteau.

Au bout de plusieurs minutes, des savates se traînèrent, la porte s*entre-bâilla, et une religieuse parut.

La bonne sœur avec un air de componction dit qu' « elle venait de passer j». En même temps, le glas de Saint-Léonard redoublait.

Félicité parvint au second étage.

Dès le seuil de la chambre, elle aperçut Virginie étalée sur le dos, les mains jointes, la bouche ouverte et la tête en arrière sous une croix noire s'inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins pâles que sa figure. M™® Aubain, au pied de la couche qu'elle tenait dans ses bras, poussait des hoquets d'agonie. La supérieure était debout, à droite.

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^ VTAILLE LITTERAIRE

ir la commode faisaient des taches ird blanchissait les fenêtres. Des relitfmo Aubain.

s, Félicité ne quitta pas la morte. Elle prières, jetait de Feau bénite sur les eoir et la contemplait. A la fia de la •emarqua que la figure avait jauni, les lez se pinçait, les yeux s'enfonçaient, leurs fois, et n'eût pas éprouvé un si Virginie les eût rouverts; pour de naturel est tout simple. Elle fil sa toison linceul, la descendit dans sa bière, e, étala ses cheveux. Ils étaient blonds, longueur à son âge. Félicité en coupa ont elle glissa la moitié dans sa poimais s'en dessaisir.

lé à Pont-rÉvéque, suivant les inten- , qui suivait le corbillard, dans une

fallut encore trois quarts d*lieure pour î. Paul marchait en tôte et sanglotait, ière, ensuite les principaux habitants, s de mantes noires, et Félicité. Elle u, et, n'ayant pu lui rendre ces hon- )it de tristesse, comme si on l'eût en-

viennent; mille menus incidents, ts pour cette petite vie, les emlent une date ; c'est un toit qui [ui a failli tuer un homme ; ma« in bénit ; il est arrivé un nouveau La maîtresse et la servante n'ont

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pour sujet de conversation que les fredaines de Paul à Paris, et le souvenir de Virginie ; on parle toujours d'elle : on se demande si telle chose lui aurait plu, en telle occasion ce qu'elle eût dit probablement :

Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre à deux lits. M"™* Aubain les inspectait le moins souvent possible. Un jour d'été, elle se résigna; et des papillons s'envolèrent de l'armoire.

Ses robes étaient en ligne sous une planche où il y avait trois poupées, des cerceaux, un ménage, la cuvette qui lui servait. Elles retirèrent également les jupons, les bas, les mouchoirs, et les étendirent sur les deux couches, avant de les replier. Le soleil éclairait ces pauvres objets, en faisait voir les taches, et des plis formés par les mouvements du corps. L'air était chaud et bleu, un merle gazouillait, tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poils, couleur marron; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se fixèrent Tune sur l'autre, s'emplirent de larmes ; enfin la maltresse ouvrit ses bras, la servante s'y jeta ; et elles s'étreignirenly satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait.

C'était la première fois de leur vie. M*"® Aubain n'étant pas d'une nature expansive. Félicité lui en fut reconnaissante comme d'un bienfait, et désormais la chérit avec un dévouement bestial et une vénération religieuse.

Ainsi finit ce simple récit, que sa saveur de vérité, son réalisme poétique, doivent placer au rang des meilleures œuvres de M. Gustave Flaubert. Dans un cadre intime, on retrouve toutes les qualités de l'auteur de Salammbô et de Madame

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