‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 104 sur 146 · EMILE · texte numérisé non relu

EMILE

11 en est de même de Gaspard de Pons qui demeure toujours un officier à la gaieté robuste :

Mercredi 2'.) avril.

Je vous ai achevé ce matin, mon cher Antoni, encore tout plein des souvenirs d'Angelo, et je vous assure que les deux poètes ne se sont pas fait le moindre tort l'un à l'autre. Je viens d'écrire à Victor; j'aurais voulu vous aller voir, vous aller embrasser tous les deux, ou du moins l'un de vous deux, mais le temps horrible qu'il fait m'en empêche. Un de ces jours, j'essayerai d'aller vous relancer à Montmartre; mais, en attendant, je veux vous dire que je fais deux petits reproches à votre volume qui est très beau et très vrai, reproches dont il vous sera certainement bien facile de tenir compte. L'un, c'est qu'à mon avis, vous avez eu tort de morceler vos trois satires.... Ensuite, je blâmerai très sévèrement des incorrections de rime que je

WTONI DESCHAMPS. !>35

ne puis attribuer qu'à la paresse. Je ne parle même pas de quelques rimes qui ne sont pas, selon moi. assez riches; mais il serait indigne de vous, de vous, écrivain correct et pur, de prétendre vous faire un système pour voua excuser d'avoir fait rimer encor avec corps, et des pluriels avec des singuliers. Retravaillez, poète; la gloire n'est qu'à ce prix : retravaillez vus anciennes œuvres, tout en en concevant, tout en en exécutant de nouvelles, car vous comprenez bien que personne au inonde ne voudra prendre au sérieux votre titre des Dernières Paroles, et moi moins que personne. Je vous le dis en prose, et avec votre permission, je vais vous le dire en vers qui n'ont pas assurément la prétention de valoir les vôtres, mais qui pourront servir du moins à vous faire entrer dans la cervelle et dans la mémoire ce que je veux vous exprimer :

Pourquoi nous annoncer vos Dernières Paroles, Mon fou-sage Antoni? Sermepts, serments frivoles D'ivrogne ou de poète 1 et cela, par bonheur. Oh! moi, je vous le dis. moi qui n'y veux pas croire. Ce Boni là. mon lié- cher, des paroles de gloire, Mais non des paroles d'honneur....

Votre vieil ami,

Gaspard.

Je ne sais si Antoni fut très touché de cette cordialité un peu vulgaire. Il dut goûter davantage les éloges de Jules Lefèvre, le poète du Parricide, du Clocher de Saint-Marc et des Confidences. Celui-ci du moins avait compris. Il y avait entre eux certaines affinités d'âme :

J'ai reçu avant-hier matin, mon cher ami, vos dernières paroles, qui ne sont, j'espère, qu'un prélude, et je les ai déjà lues deux fois. J'y ai revu avec plaisir quelques anciennes connaissances d'Italie, et entre autres votre magnifique comparaison du poète avec Macbeth. C'est du Dante enté sur du Shakespeare. Mais ce qui m'a le plus touché, le plus profondément affecté, ce sont vos lamenta-

tions sur vous-même. C'est de la poésie navrante, empreinte d'un caractère tout à part, comme personne n'en fera el comme personne ne peut en faire. Car ce ne sont paslàdes vrrs d'aujourd'hui. Ils ont au inoins cinq cents ans. 11 ne m'étonne pas que vous soyez mal à Taise dans ce monde. Vous êtes, mon cher, une ame du Moyen Age, qui n'a trouvé à se placer uue dans oe Biècle, inde mali lobes. Je ne peux pas dire que j'en sois très lâché, car je vous aurais toujours lu, mais je ne vous aurais pas connu, et en conscience je ne sais pas ce que j'aime le mieux. Puisse l'admiration bien franche de quelques amis comme moi vous réconcilier un peu avec cette vie qui ne me plaît guère, mais que je trouverais moins rude a coup sûr si j'y rencontrais souvent des Joli de VOtre espèce. Tout à vous,

J. LEFÇVRE.

Jeudi I" mai >.

Quant à Alfred de Vigny, comment ne serait-il pas plus sensible que tout autre à ces confessions poignantes? Tant de souvenirs et tant de pensées ont dû se dresser en son esprit : « J'ai retrouvé ma vie à côté de la vôtre, mon père près du vôtre, et moi-même près de vos amis.... J'ai souffert d'abord

et gémi avec vous Mais quand je me suis reculé

de ce grand tableau de votre âme et quand je l'ai considéré avec des yeux plus sereins et moins troublés, je me suis senti heureux comme d'une seconde naissance qui vous aurait été donnée. Croyez-moi, mon ami, vous voilà guéri. La poésie qui vous avait perdu vous a sauvé. Vous conserverez toute la vie sur le front la trace du tonnerre, mais ce ne sera qu'une cicatrice et votre âme est .restée intacte Sous ce front blessé 2.... »

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