JULES DE SAINT-FÉLIX
Il n'a manqué peut-être à Jules de Saint-Félix pour se classer au premier rang des petits poètes romantiques, que de se soucier un peu plus du succès. Mais il avait horreur des attitudes théâtrales et du bruit. Adorateur fervent de la beauté antique, faite de mesure et d'harmonie, il dédaigna toujours ces excentricités qui forcent l'attention. Il ne prit pas des allures de révolté, criant ses angoisses ou - olères. Son existence, où ne manquèrent pas les heures pénibles, s'écoula régulière, — et courageuse, avec simplicité. Elle ne finit pas sur un dénouement brutal de mélodrame.... Médiocre sujet de chronique.
Personne ne ressemble moins à ce pauvre Lassailly, dont il fut l'ami, mais dont il ne chercha jamais à imiter les pénibles fantaisies. Il reste aussi loin des routines de la vieille école que des audaces à fracas de la nouvelle, — ce qui ne veut
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pas dire qu'il l'aille voir en lui un écrivain de i juste-milied », un Ponsard avant la lettre. Beaucoup de raison, mais aucune vulgarité, et un sens artistique très lin. C'est un esprit tout à fait élégant, et c'est un poète.
Une note, écrite de sa main et conservée dans ses papiers1, donne quelques renseignements sur h- origines de sa famille : « Jules de Saint-Félix d Amoreux, connu dans les lettres sous le nom de Saint-Félix seulement, est né à Uzès, Gard, en janvier 1S0G. Appartient à une ancienne famille comtale d'origine sicilienne qui, à la suite d'événements politiques, vint s'établir à Sisteron, Pro- \ence, et plus tard en Languedoc. Son grand-père [Gaspard d'Amoreux était conseiller au parlement de Toulon-e et ensuite président à la cour des aides de Montpellier où il fut le collègue de Gambacérès. Son grand-père maternel, le baron Le Febvre du Pal, possédait une grande fortune à Saint-Domingue où il commandait le régiment du Gap. Des deux côtés, Jules de Saint-Félix appartient donc à l'aristocratie. Mais il est surtout fier d'appartenir aux lettres.... »
Hn 180T>, la fortune des Le Febvre du Faï était plus que compromise. Les troubles de Saint- Domingue avaient obligé la famille, dépossédée, à
1. Les papiers de J. de Saint-Félix m'ont été communiqués par sa nièce, Mme de Surdun, avec une bonne grâce dont je tiens à la remercier. Les documents dont je n'indique pas l'origine sont inédits.
fuir en toute hâte et à se réfugier en France; elle y vivait modestement. L'enfant dut entendre parler souvent de ces splendeurs anciennes; luimême, plus tard, se plaira à en évoquer le souvenir, à rêver a cette terre de joie qu'il n'a pas connue :
Vous aviez six chevaux superbes, ma grand'mère,
Vous aviez un carrosse et dos laquais dorés,
Un rapide coureur, arrive d'Angleterre,
Et des tapis indiens sons vos pieds adorés '....
Pourtant, les fantaisies exotiques sont rares dans son œuvre. En revanche, les impressions directes de sa jeunesse sont demeurées vivantes. Une nature presque italienne a soulevé ses premiers enthousiasmes. Ces coteaux harmonieux, ces grandes plaines de vignes et d'oliviers coupées de cyprès noirs, ces marais de Camargue où, sous les rafales du vent, se creuse et s'élève la houle des iris et des joncs; au lointain, la Méditerranée frangée d'écume, avec ses voiles latines semblables à de grands oiseaux et la dentelle de ses vagues; et par-dessus, la poudre d'or de la poussière et du soleil, un air chargé de parfums, la féerie des « cieux orangés, irisés, pourprés » : une débauche de couleurs éclatantes, et la sobriété pure des lignés.... Cela ne s'oublie pas.
C'est avec une sincérité entière qu'il écrira, beaucoup plus tard, de son pays : « J'aime ton soleil, tes
1. Ma grand'mère (Annales romantiques, 1832). — En 1847, une comédie en 2 actes, en prose, la Marquise du De Profanais, dont la Bcéne 8e passe au Cap Français, à Saint-Domingue, en 178(1
(inédite).
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nuits si fraîches, tes champs d'oliviers et de maïs.... Comme les sables de tes grèves sont dorés! Comme la mer étincelle au midi, comme elle est transparente et verte par une belle soirée d'été.... Pour moi, lu es Tltalie et la Sicile, la Grèce et l'Asie Mineure, tant il y a de grâce et de parfum dans ta nature orientale ' !... »
Et cette terre n'est pas belle seulement de sa beauté propre; elle l'est encore de ses souvenirs. Malgré les siècles écoulés, n'est-elle pas restée la Province Romaine? « Si la Seine est depuis longtemps l;i rivière royale, si la Loire fut la rivière féodale, le Rhône est le fleuve antique par excellence. Il traversait la civilisation romaine dans toute sa splendeur2. » Le poète a rêvé sur les bords du grand fleuve; il s'est grisé de cette splendeur; son imagination en demeure éblouie.
Il aime l'antiquité d'un amour instinctif, — non pas telle que l'ont voulue les faux classiques, solennelle, raide, guindée, mais telle qu'elle s'est offerte à ses yeux, plus noble encore d'être en ruines. Il aime les débris croulants sur lesquels renaît sans cesse la vie, les murailles lacérées de crevasses, chargées de giroflées et de figuiers sauvages. Les jeux de la lumière le ravissent, et la couleur des vieilles pierres, brunies par les mousses humides ou chaudement colorées aux rayons du soleil. Passion d'artiste plus que d'archéologue. Il n'en veut pas aux démolisseurs seulement; les amis maladroits de ces merveilles, les restaurateurs qui prétendent
1. Louise et Blanche, nouvelle (Journal des Jeunes Personnes, 1834).