‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 21 sur 146 · Lettre du 22 mara · texte numérisé non relu

Lettre du 22 mara

;<2 l.A BATAILLl ROMANTIQUE.

encombrées des beautés de b< poésie impériale; mais cela importe peu; «1rs sa préface de 1823, si respectueuse d'ailleurs <lu bon goût traditionnel, lui-même signale Le vice capital de tout le système, et découvre le secret de la froideur de l'ode (slas* eique : « Il lui a semblé que la cause de celle monotonie élait dan-- l'abus des apostrophes, «les exclamations, des prosopopées el antres figures véhémentes que l'on prodiguait dans l'ode, moyens de chaleur qui glacent lorsqu'ils sont trop multipliés... ».

En 1H0H. Nodier avait développé la même idée dans son Dictionnaire des onomatopées et le pas* mérite d'être retenu, car il est un de ceux qui classent L'auteur parmi les précurseurs de l'école : « i ne figure nouvelle est pleine de charme, parce qu'elle donne L'idée d'un point de vue nouveau. Une figure rebattue, devenue lieu commun, n'est plus que Le froid équivalent du sens propre. On doit donc éviter de prodiguer les figures dans une langue usée. Elles ne présentent plus qu'un faste insipide de paroles et de tours. Le style purement descriptif sera dès lors préférable au style figuré.... L'aurore aux doigts de roses qui ouvre les barrières du matin, et dont les pleurs roulent en perles humides sur toutes les Heurs, offre sans doute une image heureuse et brillante; mais on produira beaucoup plus d'effet aujourd'hui en peignant le soleil à son lever, rougissant d'une lueur encore incertaine le sommet des hautes montagnes1.... »

1. On songe encore à ÏEssai sur les Fictions de Mme de Staël (1795) : « Il est rare qu'un sentiment ou une idée soient dans toute leur force quand on peut les exprimer par une image... »

Ce qui, en 1808, était presque un paradoxe est devenu, en lrti2;>, une vérité incontestable. Nodier donne à la Muse française son article sur Quelques logomachies classiques, et Guiraud, en tète de son manifeste romantique, prend pour épigraphe le vers de Boileau : Rien n'est beau que le vrai....

Ce n'est pas qu'il soit question de revenir môme à la pure doctrine classique, par delà ses déformateurs du xvnr siècle, ni surtout que la poésie moderne puisse- se contenter d'un réalisme étroit et strict. Stendhal s'en accommoderait aisément; mais le romantisme de Stendhal, c'est d'abord la négation de la poésie : il est naturel que les jeunes poètes hésitent à voir en lui un allié. Leur idéal est différent. Lisez seulement la première préface des Odes : « Le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses.... La Poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout. » — « La poésie est l'incarnation de ce qu'il y a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée », dira Lamartine douze ans plus tard1. Sur ce point, il ne peut plus y avoir de divergences. Par là s'affirment les droits du poète à interpréter la nature, c'est-à-dire à créer, à découvrir le sens caché des réalités, à mettre dans ses- vers sa personnalité tout entière, toute sa pensée et tout son cœur.... Mais

Mais ceci esl tout différent. ir ne s'agit plus maintenant de reprendre les idées île La Motte ri de condamner toute espèce de fiction.

1. Destinées de la poésie. Comp. la lettre du 11) mars IM>:{.

peut-on parler encore de Vérité? A. Guiraud n'y renonce pas. Ingénieux, il s'efforce de concilier ces principes contradictoires. A côté de la vérité absolue, qui s'impose dans tous les genres où Fauteur n'intervient que connue narrateur ou traducteur (épopée ou drame), il est une vérité relative ou individuelle, > qui se Fait distinguer dans les productions où l'auteur entre en scène lui-même » (« on n'est, vrai que si l'on est soi »}, et même une vérité harmo^ nique] propre aux œuvres d'imagination pure et qui permet •> tes fictions les plus étranges ' ». Je ne sais si Boileau goûterait beaucoup cette façon d'interpréter ses préceptes, mais le domaine de la poésie s'élargit singulièrement.

Et, en même temps, le rôle du poète s'élève. Chargé «le révéler aux hommes les vérités les plus profondes el de les conduire en ces chemins péril- [eux, sa mission est une mission sociale. On reconnaît la théorie du poète conducteur des peuples, du poète-phare : « Le poète doit marcher devant les peuples comme une lumière.... Il ne sera jamais l'écho d'aucune parole si ce n'est de celle de Dieu.... Ses chants célébreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte.... Telle est la mission du génie; lus -ont ces sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem et qui ne se tairont ni jour ni nuit-. »

1. Nos Doctrines. Coinp. dans les Réflexions sur la Vérité dans VArl, écrites par Vigny en 1827 et publiées en tète de la 4e édition de Cinq-Mars en 1829, la distinction entre la Vérité et la Réalité.

2. Préface des Nouvelles Odes. Comp. Les Destinées de la Poésie, p. 59.

Pour le moment. Victor Hugo ne conçoit pas que la poésie puisse défendre autre chose que les idées religieuses et monarchistes '. Le premier cénacle tout entier pense comme lui : « le sophisme et l'irréligion sont toujours prosaïques- ». En fait de liberté, ces novateurs ne réclament que des libertés littéraires; et encore, les réclament-ils avec prudence. Seule, la préface des Orientales, écrite après la préface de Cromwell, parlera nettement. Mais ceci, du moins, est acquis : les poètes ont conscience d'appartenir à un « monde nouveau régénéré par un baptême de sang » ; dans ce monde nouveau, ils ne peuvent rester des amuseurs ou des assembleurs de syllabes. « Tout devient solennel maintenant dans les lettres », dit encore A. Guiraud.

Vérité, personnalité, liberté dans l'art, rôle social de la poésie.... Il est injuste de prétendre que, de 1820 à 1825, l'école romantique n'avait encore affirmé aucun de ses principes.

Il ne Test pas moins de croire que ses adversaires n'ont que des haines personnelles et s'irritent contre un mot, non contre des idées. S'ils ne comprennent

1. Voir le Conservateur littéraire, t. II, p. 173, et la préface dea Odes.

2. Guiraud, Nos Doctrines. — Tissot, dans un article très élogieux du Mercure du XIX s., sur les Odes (t. V, 1824, p. 62) : « Injuste et même ingrat envers l'étonnante époque où nous vivons, el sans laquelle il ne serait peut-être qu'un rimeur frivole, il est grave et sérieux comme elle el mérite d'obtenir de l'attention. Avec plus de sens, avec plus de lumières et de maturité, il aurait vu. dans notre temps, d'autres choses que celles qu'il célèbre; il aurait trouvé dans les événements de plus hautes inspirations.... » — II. de Latouche, dans une note à la seconde édition de ses Classiques vengés (1825), proteste de même contre cette étrange distribution des partis qui fait des novateurs en poésie les ennemis des nouveautés politiques.

pas très bien, ils ont conscience du danger. Dès le

Voyage du Docteur Syntaxe d'A. (landais \ et quoique l'auteur proteste de son respect pour les écrivains qui pourraient se sentir atteints, une lactique se dessine. Victime, comme son illustre ancêtre, d'une imagination désordonnée el de lectures, le Don Quichotte romantique <lst ballotté de mésaventures <bn mésaventures. A travers les réalités brutales, il poursuit sa chimère, roué «le coups par des voleurs tandis qifil rêvait de jouvencelles et de chevaliers, trempé jusqu'aux os pour avoir voulu admirer la beauté sauvage de la tempête, mourant de faim, battu, berné, hu»' par des maritornes de village et des gamins malpropres,

jamais découragé cependant, et toujours enthousiaste...!

L'imagination, voilà la grande coupable, l'inspiratrice de toutes les folies du temps : c'est (die qu'il faut poursuivre. L'ouvrage, il est vrai, n'est qu'une adaptation : mais, en traduisant son modèle, A. Gandais a étendu la portée de l'original-, dans le poème anglais, Syntaxe n'est que peintre ; ici, il est devenu poète, et, dès lors, quelques titres de chapitres prennent tout l'air d'allusions directes : le

1. I a- l)un Quichotte romantique ou Voyage du Docteur Syntaxe à lu recherche du pittoresque et du romantique, Paris, Policier, 1821, in-8°. — De la même année 1821 : Dialogue entre Schiller el Boileau par M. Classique, P;iris. Impr. Dupont, in-8". — En 1822 : l'Ombre de Boileau aux poètes du XIX s. Satire par le défenseur du bon goit, Paris, Béchet, in-8°; et Audin, Essai sur le romantiipie, Paris, Ponthieu, in-8°. — En 1823 : la Prise de l'Hélicon ou la guerre des sots, poème héroï-comique en 4 chants, Paris, Petit, in-12; et V Anglomanie ou C Anti-Français, poème par M. Symon, Paris, Delaunay, in-8°.

désert, les ruines, le tac, — ou encore le cimetière, car rien n'est plus poétique que les tombeaux :

La musc romantique aime assez à répandre Sur li's tombeaux son charme inspirateur... Qui sort de cette tombe? 0 ciel, est-ce un vampire?...

Dans les Tablettes romantiques de 182i, Nodier se moquera à son tour du « genre frénétique ». Luimême cependant a tracé la voie à ces enfants terribles, — et ridicules. Si le Vampirisme sévit dans les romans et sur la scène, n'est-ce pas la faute de l'éditeur de Lord Ruthwen plutôt que de Maturin et n'a-t-il pas encouragé les poètes à chercher des sujets dans « nos superstitions les plus poétiques1 ». En 1819, la traduction Fabcr du Vampire attribué à Byron lui a fourni l'occasion d'un véritable manifeste: « Cette dernière ressource du cœur humain fatigué des sentiments ordinaires, c'est ce qu'on appelle le genre romantique ; poésie étrange, mais très bien appropriée à l'état moral de la société, aux besoins des générations blasées qui demandent des sensations à tout prix, et qui ne croient pas les payer trop cher du bonheur même des générations à venir. L'idéal des poètes primitifs et des poètes classiques était placé dans les perfections de notre nature. Celui des poètes romantiques est dans nos misères.... On sait où nous en sommes en politique. En poésie nous en sommes au cochemar et aux vampires. » Et, par un rapprochement assez inattendu : « Si, comme l'a dit M. de Bonald,

I. Préface de Lord Rutliwen. Sur le véritable, auteur du roman, i. Vicaire, Manuel 'tel' Imateur de Livres dû XIX* S., faac. 16, col. 149.

la littérature est toujours l'expression du siècle, il est évident que la littérature de ce siècle ici ne pouvait nous conduire qu'à des tombeaux ' ». Il est un peu lanl. après cela, pour conseiller la prudence et la réserve aux imitateurs. Le succès du roman esl nue tentation trop forte2.

Les représentants de la vieille gaieté française se désolent en vain. Dans les rangs de la jeune école,

— des plus grands aux plus ridicules, — ce ne sont que malédictions, horreurs accumulées et gémissements : « Leur parole est grave et leur voix retentissante. Les sons qu'ils demandent à leurs harpes d'airain sont lugubres et solennels; leurs accents frappent l'oreille d'un bruit harmonieux et sévère, semblable aux mugissements vagues et magiques que redisent les cent échos de l'Apennin, quand le souffle du Nord vient se briser sur ses sommets aigus. Leurs conférences avec les morts, les esprits, les vampires, les revenants les ont

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