‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 56 sur 146 · Essais dramatiques, I. I. p · texte numérisé non relu

Essais dramatiques, I. I. p

époque : « Hélas! ce temps-là est bien loin, bien loin, el il nous semble néanmoins, tant la vie est courte, que c'était hier. Un amas d'événements prodigieux ont roulé depuis, comme des ilois amers; sur nos têtes blanchies par les années; l'éloignément, des rapports plus rares, les dissentiments politiques s'aggravant sans cesse, des tiers malveillants, tir bons conseils trop méconnus ont pent-ètre refroidi peu à peu, de part et d'autre, une vieille et sincère affection; mais ces amitiés «lu premier âge ont des racines si fortes et si profondes que rien ne saurait les détruire entièrement et qu'il s'exhale encore de leur ruine un reste d<' parfum qu'on respire avec une douce tristesse jusque sur le seuil de la tombe '. »

L'école nouvelle ne pouvait s'en tenir à l'inspiralion des Odes, à la virtuosité ^\c< Ballades, moins encore aux effusions gentilles de la Muse française. Celle-ci, cependant, mérite de n'être pas oubliée. Ncs entendons communément, sous le nom de romantisme, des chose- très diverses, — et successives. Pour préciser Tordre de cette succession, pour marquer les divers moments, les chefsd'œuvre ne suffisent pas. Ils déterminent l'avenir plus qu'ils ne révèlent le présent. Un recueil comme

1. Un voyage sentimental, 1862. Cité par Biré, p. 3">3. — En ks:t:i. déjà, dans ses Fragment de poésie, Sauit-Valry reprochait amicalement à Hugo son évolution et le conjurait de revenir en arrière :

l)ites, sen.ez-vous pas quelquefois, en secret, Poindre aussi, malgré vous, le soucieux regret I l'avoir changé de camp et déserté la voie Où vous aviez marché si longtemps avec joie?... * Soyez le grand Condé du monde poétique!...

celui-ci a le mérite de nous faire connaître les aspirations vagues d'une génération. Il nous donne, si l'on peut dire, la moyenne poétique d'un temps, cette moyenne dont les grandes œuvres se dégagent, mais sans laquelle elles ne seraient peut-être pas ce qu'elles sont.

tE THÉÂTRE HISTORIQUE ET LE ROMANTISME

Le comte Rcederer public, en 1819, l'édition définitive de sa comédie historique le Marguilliêr de Saint-Eustache, imprimée déjà, Tannée précédente, ;'i un petit nombre d'exemplaires*. En tête de la préface : « Voici une comédie sans invention et sans intention. Elle s'est trouvée toute faite dans l'histoire de France.... La tragédie de François II, ouvrage du président Hénault, et la préface qui la précède, m'ont donné l'idée d'écrire cette comédie.... » — « Après avoir tracé ces esquisses,

1. Le MargvàUier de Saint-Bu$tache, comédie en :t actes el en

prose, par M. le C. Ii.. pour faire suite au Nouveau Théâtre

François «lu président Hénault, Paris, Imbert, 1818. (Tirage restreint.) Le Marguilliêr de Saint-Bastache..., Paris, Didot, 1819. (La première édition avait été retirée par l'auttfur à cause de certain! passages « qu'un examinateur de la police trouvait

susceptibles d'applications qui pouvaient être mal interprétées ».)

rcrira Yitet en 1826, dans lavant-propos de ses Barricades^ je croyais que l'idée d'un semblable essai n'était encore venue à personne el que je ne pourrais justifier ma tentative par aucune autorité; je me trompais : un homme qu'on n'est pas habitué à voir envisager l'histoire sous son aspect dramatique, le président Hénault, a cornu cette même idée et Ta réalisée, il y a bientôt quatre-vingts ans, en composant une tragédie en prose, intitulée Françoiè II.... »

On ne s'attendait pas, en elîet, à voir invoquer, à cette date cette autorité; et sans doute, il serait excessif de faire de l'auteur de François II un précurseur. Pourtant, cette tentative, dont « le théâtre anglois de Shakespehar a donné l'idé mérite dé n'être pas oubliée1.

Ce n'est pas qu'il y ait eu grande originalité à se proclamer, en 1717, l'admirateur de Shakespeare; d'autant que l'admiration du président est assez. timide. Les audaces du poète anglais ne sont pas loin de l'indigner. Il regrette que ce génie barbare n'ait pas été discipliné par la connaissance des règles, que l'art n'ait pas corrigé la nature. « Ses pièces de théâtre sont des monstres », écrit-il.... Mais ces monstres n'en ont pas moins été, pour lui, comme une révélation. Ses aptitudes et ses goûts particuliers lui ont permis d'apprécier certains mérites que d'autres, moins timides, ne remarqueront pas. Historien, il a reconnu chez le dramaturge autre chose que des qualités de théâtre. « Tout

1. François II, roi de France, en 3 actes. S. n. 1747. — Nouveau Théâtre François : Françots II, roi de France, en "i actes, seconde édition, Paris, Prault, 1768.

rappelle à notre esprit les objets où il se plaît davantage : el comme je m'occupe assez volontiers de l'Histoire, je n'ai presque vu que cela dans Shakespehar.... En voyant la tragédie de Henri VI, j'eus de la curiosité d'apprendre dans cette pièce tout l'historique de la vie de ce prince, mêlée de révolutions si contraires l'une à l'autre, et si subites qu'on les confond presque toujours, malgré qu'on en ait.... J'avoue que, cent fois, j'ai su ces faits et, cent fois, je les ai oubliés. J'ai donc lu Shakespehar dans l'intention de me les bien représenter.... J'ai vu les principaux personnages de ce temps-là mis en action, ils ont joué devant moi; j'ai reconnu leurs mœurs, leurs intérêts, leurs passions qu'ils m'ont apprises eux-mêmes : et, tout à coup, oubliant que je lisois une tragédie, et Shakespehar lui-même aidant à mon erreur par l'extrême différence qu'il y a de sa pièce à une tragédie, je me suis cru avec un historien et je me suis dit : Pourquoi notre Histoire n'est-elle pas écrite ainsi? Et comment celte pensée n'est-elle venue à personne? »

Cette seule remarque assure au président Hénault une place importante parmi les introducteurs du théâtre anglais. Tandis que tous les admirateurs de Shakespeare trouvent seulement dans son exemple un encouragement à enrichir la tragédie française par le dehors, à lui donner plus de vérité, plus de mouvement, plus de vie extérieure, il entrevoit la possibilité d'en renouveler la matière. L'histoire, dans la tragédie classique, n'a d'autre emploi que de servir de cadre à une aventure héroïque ou amoureuse qu'elle authentique. Elle nous offre des Ames fortes et des débats de grande

no i.v bataille romantiqi e.

conséquence. Par elle, le héros cornélien n'es! plus seulement une construction logique, un rêve de grandeur artificiellement réalisé : il devient une

Créature vivante. Par elle, les situations les plus

romanesques apparaissent légitimes. S.» vérité supplée a la \ raiaemblance.... Mais ne peut-on rêver une autre façon d'unir l'histoire et le théâtre? <• Ne faut-il rien haiarder .' Et les genres sont-ils tellement épuisés, qu'il ne puisse plus y en avoir di- nouveaux? L'exemple même «If Shakespehar

ne doit-il pas encourager?... L'histoire peint froidement, par rapport à la tragédie, une suite longue .•I exacte <l'é\ énemens : ci la tragédie, vuide de faits par comparaison à l'histoire, non- peint fortement le seul événemenl qu'elle a entrepris de nous représenter. Ne poufroit-i] pas résulter de leur union quelque chose d'utile et d'agréable? C'est ce «pu- j'ai tenté dans l'essai <{iie je donne aujourd'hui. »

Kn niellant en tète «le sou François II ce titre général : Nouveau Théâtre François, le président entendait se proclamer le disciple de l'auteur du Théâtre Anglois. Il voulait marquer aussi que toute son ambition «Hait d'ouvrir une voienouvelle : « Je souhaite, poar le profit de l'histoire, que quelqu'un soit tenté de suivre cette idée; il n'en sera sûrement pas rebuté par la difficulté de faire mieux, et il trouvera sans peine les moyens de perfectionner ce nouveau genre ' ».

Ces espérances ne devaient pas se réaliser de longtemps. Même auprès des amis de l'auteur, la

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