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Portraits contemporains, IV, p

cet initiateur de l'esprit critique sous toutes ses formes. C'est dans les conversations du jardin de la Maisonnette que s'est formé son talent. A son école, il a appris à s'affranchir des superstitions littéraires, des règles factices, des préjugés traditionnels. Chez l'un et chez l'autre, la même ardeur à découvrir dans le passé les racines du présent, à faire revivre les siècles disparus, non par un élan d'imagination créatrice, mais à force de recherches....

Malgré les divergences religieuses, le respect du disciple ne s'affaiblit pas. Sa conscience peut se libérer; il peut aller au christianisme, à la poésie : il restera un esprit de même race. Durant les longues études préalables que ses pièces exigent, il ne cesse pas un instant de tenir son maître au courant de ses efforts. Le 13 juillet 1816 : « J'amasse des idées et des observations pour un long discours qui doit accompagner ma tragédie, et celui-ci n'aurait pas moins besoin qu'elle d'être fait avec vos conseils et sous vos yeux... ». Et, le 17 octobre 1820, avant Adelchi : « Je voudrais que vous eussiez la bonté de m'indiquer quelque ouvrage moderne (à part les plus connus) de ceux qui, bien ou mal, ont voulu débrouiller le chaos de ces établissemens dans le moyen âge et qui surtout ont parlé de la condition des peuples indigènes subjugués et possédés.... Mon but est de démontrer (pie l'histoire des établissemens des barbares en Italie est encore à faire, et d'animer quelqu'un à l'entreprendre, ou au moins d'ébranler beaucoup de croyances très fausses et très absurdes.... »

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Quant à Fauriel, le succès de ces drames Bera, pour lui, comme une victoire personnelle, — du moin- comme une victoire française. Voici créé enfin tin système dramatique nouveau, si différent

de « toutes ces tragédies prétendues tirées de l'histoire, et où il n'y :i d'historique qu'une partie

de la liste des personnages ; où tout est falsifié,

dénaturé, décoloré, les évéhemens et les hommes, les lieux et les temps; où l'ignorance peut seule admirer et jouira son aise, pouvant seule accepter sans scrupule el &ahB effort les fictions du poète1 ».

Avec une netteté parfaite, il en établit les principes : « Vérité historique dans le fond du sujet, -implicite et respect pour les données de la nature dan- remploi des moyens propres de l'art, gravité dans le but... ». C'est là la tragédie de l'avenir. Cartnagnola et Adelchi ne sont pas des œuvres que puisse revendiquer une seule nation; elles appartiennent à la « littérature européenne ». Et c'est, pourquoi la traduction qu'il en donne apparaît bien moins une version littérale qu'une rédaction nouvelle de l'original, en une langue différente : « J'aurais voulu le faire parler en français comme je me figurais qu'il se serait exprimé lui-même en cette langue dont on verra qu'il se sert si bien ». C'est pourquoi, encore, cette traduction s'accompagne de toutes les pièces critiques et historiques propres à en accuser l'importance : le jugement de Goethe, le dialogue d'E. Visconti, sur-

1. Le 'comte de Carmagnola et Adelghis, tragédies d'Alexandre Mauzimi traduites de l'italien par M. ('.Fauriel. Paris, fiossange, 1823 (Préface du traducteur).

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tout la fameuse lettre en réponse à l'article de (lhauvet '.

Fauriel est-il l'auteur de cette lettre écrite directement en français; s'est-il contenté, ce qui est plus probable, d'en retoucher le style?... Il reste de toute façon que cette réplique est un des documents les plus précieux que nous ayons pour l'histoire du romantisme français.

Irès courtoise et dépouillée d'amertume personnelle, elle a d'abosd le mérite de poser le problème dans toute son ampleur. L'auteur ne songe pas seulement à prendre la défense du Comte de Catvnagnola et à justifier ses libertés. Derrière cette question, si souvent débattue, des trois unités, une autre question se pose, d'un intérêt beaucoup plus général. La critique traditionnelle s'est accoutumée à considérer les œuvres dramatiques par l'extérieur, à les juger sur leurs qualités de facture, au lieu d'en examiner la substance. L'important pour elle, ce sont quelques régies de métier élevées arbitrairement à la dignité de dogmes esthétiques.... Attribuer tant de prix à la difficulté vaincue, n'est-ce pas fausser la notion d'art? « On attache une très grande importance à toutes ces préparations de personnages et d'événemens. Mais cette importance même me paraît indiquer le faible du système ; elle dérive d'une attention excessive et presque exclusive à la forme, je dirais presque aux dehors du drame. Il semblerait que le plus grand charme

1. Lettre à M. C. sur l'unité de temps et de lieu dans la tragédie. L'article de Chàuvel sur le Comte de Carmagnola avait paru dans lr Lycée français, I. V (1820).

d'une tragédie vienne <!<■ la connaissance des. moyens dont le poète s'est servi pour la conduire à bout; qu'on est là pour admirer la finesse de son jeu, et sou adresse ;'i se tirer des pièges qu'un art hostile a dressés sur son chemin.... 11 est pénible de voir les critiques rechercher avec un souci minutieux quelques vers jetés au commencement d'une tragédie, pour faire connaître d'avance un personnage qui jouera un grand rôle, pour annoncer un incident qui amènera la catastrophe : il esl t riste de les entendre s'émerveiller sur ces petits apprêts et vous commander, dans leur froide extase, d'admirer l'art, le grand art de Racine. Ah! le grand art de Racine ne tien! pus à si peu de chose.... »

Il n'est pas, en effet, dans la pensée de Manzoni de s'insurger contre les maîtres du xvir siècle. C'est, au contraire, à la tradition classique qu'il prétend s'attacher, à la tradition classique libérée. De ces préjugés, Corneille et Racine furent les premières victimes. Eux-mêmes se débattirent contre ces entraves, ou perdirent une part de leur génie à chercher des subterfuges adroits.

De là, toutes les faiblesses de la tragédie. De là, ces efforts déplorables pour substituer à l'harmonie naturelle des faits une harmonie factice, pour imposer à tous les sujets un cadre et un développement uniformes, pour fausser la vérité, pour dénaturer l'histoire. De là encore, par une conséquence assez inattendue, la part prépondérante accordée à la peinture de l'amour, — l'amour, la passion « de toutes la plus féconde en incidens brusques, rapides et partant plus susceptibles d'être enfermés dans le cadre étroit de la règle ».

On a souvent reproché à Racine de ramener à quelques conflits de sentiments les grands sujets que lui offrait l'histoire ou la légende. Si c'est en méconnaître la dignité, quel est le vrai coupable?

Pour produire une révolution dans une tragédie fondée sur l'amour, pour faire passer un personnage de la joie à la douleur, d'une résolution à la résolution contraire, il suffit des incidens en euxmêmes les plus petits et les plus détachés de la chaîne générale des événemens. Ici, vraiment, les faits occupent la moindre place possible en durée comme en espace.... Mais les grandes actions historiques ont une origine, des impulsions, des tendances, des obstacles bien différens et bien autrement compliqués; elles ne se laissent donc pas si aisément réduire, dans l'imitation, à des conditions qu'elles n'ont pas eues dans la réalité. »

Auprès de ces méfaits de la règle, quels sont ses avantages? Cette contrainte est salutaire au poète, affirment ses partisans : « Les limites de l'art donnent l'essor à l'imagination de l'artiste et le forcent à devenir créateur ». — Sans doute, et c'est bien là le mal. car « cette nécessité de créer, imposée arbitrairement à l'art, l'écarté de la vérité et le détériore à la fois dans ses résultats et dans ses moyens ». Et Manzoni précise sa pensée : « L'essence de la poésie ne consiste pas à inventer des faits : cette invention est ce qu'il y a de plus facile et de plus vulgaire dans le travail de l'esprit, ce qui exige le moins de réflexion, et même le moins d'imagination. Aussi n'y a-t-il rien de plus multiplié que les créations de ce Lrcnre; tandis que tous les grands monumens de la poésie ont pour base des événemens donnés par

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['histoire, ou, ce qui revient ici au même, par ce qui a été regardé une t'ois comme l'histoire. »

Ceci, la tragédie française l'avait compris. C'est gloire d'avoir substitué aux fictions de la tragicomédie la discipline sévère «le l'histoire; ce fut son malheur de laisser, à la faveur des règles, le romanesque reprendre la place d'où elle l'avait chassé.

L'histoire seule ramènera sur le théâtre la vérité, et, en France même, cette révolution est proche : goûl toujours croissant des études historiques finira par modifier aussi [eg idées tics spectateurs et par rendre rares el difficiles les succè> de théâtre qui ne sont fondés que sur L'ignorance du parterre. L'histoire paraît enfin devenir une .science; on la refait de tous côtés; on s'aperçoit que ce que l'on a pri- jusqu'ici pourelle n'a guère été qu'une abstraction systématique, qu'une suite <le tentatives pour démontrer des idées, fausses ou vraies, par des faits toujours plus ou moins dénaturés par l'intention partielle à laquelle On à voulu les faire servir...,» Là est le salut : « Sûr d'intéresser à l'aide de la vérité, le poète ne se croira plus dans la nécessité d'inspirer des passions au spectateur pour le captiver, et il ne tiendra qu'à lui de conserver ainsi à l'histoire son caractère le plus grave et le plus poétique, l'impartialité. Ce n'est pas en partageant le délire et les angoisses, les désirs et l'orgueil des personnages tragiques que l'on éprouve le plus haut degré d'émotion; c'est au-dessus de cette sphère étroite et agitée, c'est dans les pures régions de la contemplation désintéressée qu'à la vue des souffrances inutiles et des vaines jouissances des hommes, on

est plus vivemenl saisi de terreur et <le pitié pour soi-même.... »

A côté de quelques paradoxes, la lettre à Gbauvet apporte bien des vérités fécondes. Et il n'est pas tout à fait juste décrire que les novateurs vont, au théâtre, se contenter de prendre exactement le contre-pied de l'esthétique classique, que cette révolution sera plutôt une réaction.... La lutte contre le métier au nom de l'art, contre le romanesque au nom de la vérité : peu de polémiques littéraires ont été engagées avec cette netteté et cette vigueur d'esprit.

Il y a loin de la gravité et de l'effort de Manzoni aux petits essais du comte Rœderer. Celui-ci a bien entrevu, un des premiers en France, cette révolution possible et ces nouveaux devoirs de l'art dramatique; mais la littérature n'est pour lui qu'un moyen d'oublier les désillusions de la vie politique.

Après la restauration, sa carrière est terminée; -ingt dernières années de son existence vont s'écouler dans le domaine du Bois-Roussel, près d'Alençon. Pour un homme habitué à l'activité, le changement est rude. Contre la tristesse des longues soirées d'automne et d'hiver, il n'a qu'une ressource : le travail, sa double passion pour l'histoire et le théâtre '. Le Marguitlier de Saint-Eustache est suivi de nouveaux essais du même genre.

I. Voir dans l'édition des Œuvres, Pari*. Didot, 1859 (t. VIII), les lettres à son Blï Antoine-M&rie (3 août 181 1. :< avril ISIS, etc!).

Une scène ■ été dressée au Bois-Roussel, et une troupe d'amateurs y donne des représentations régulières. Comme répertoire, des proverbes de Carmontelle, de Leclercq, de Gosse, soigneusement retouchés; parfois aussi quelques productions de Rœderer ou de son (ils Antoine-Marie1.

Ce sont, à l'ordinaire, de petites fantaisies assez insignifiantes de fond, et de forme banale2. Rœderer est tout le contraire d'un esprit audacieux. En se livrant à ses goûts, il n'a en aucune façon le désir de renouveler l'art dramatique. Il tient d'abord à faire œuvre d'historien3. Mais il lui déplai-

I, Le catalogue Soleînne (n" 2676) signale sous la date 1824- 1826 mi recueil en trois volumes, imprimé à Dinao à ion exemplaires, où Boni réunies les Comédies, proverbes et parades du père

e| Mu Mis. Kn I.S27. un volume de Comédie» historiques du Comte Rœderer (/<• Uarguillitr, le Fouet de nos pères, le l>in-

mant de Charle.s-fjuinl. la Mort de Henri IV), Paris, l.achevar-

dière.

•J. Bn 1S2I) pourtant, Rœderer a voulu demandera ses comédiens un effort plus sérieux. D'une lettre du Ifl novembre : • Nous avons ici un théâtre en activité. La famille de Villiere, et surtout Casimir, a développé un talent forl Buffisanl pour r une comédie dé société. Le I" décembre, on jouera le Diamant de Charles-Quint, que j'ai corrigé el augmenté d'une

scène entre Diane de Poitiers OU la duchesse de Yalenlinois et la duchesse d'Étampes. Je ferai louer des costumes à Paris.... » Mais le succès de la tentative n'est pas encourageant. Le 11 janvier 1827 : « J'ai voulu l'aire essayer Mademoiselle de Launay [coin, liistor. d'Antoine-Marie] et le Diamant de Charles- Quint, en étant a la première les polissonneries de Louise et

en ajoutant à l'autre Di; de Poitiers : pas moyen; on déclame

cela comme du mélodrame ; j'ai au plus vite retiré nos œuvres du répertoire. »

3. « Je puis affirmer que ce drame est de l'histoire toute pure, sous une l'orme qui m'a été fournie par les documents, je veux dire la forme du dialogue. Il est extrait des mémoires de Sully et de ceux de Bassompierre.... Sur 80 ou 60 pages dont mon drame est composé, il n'y en a pas six de moi. Simple

rait fort d'être enrôlé parmi les partisans de l'école nouvelle. Le théâtre historique, tel qu'il le conçoit, doit répudier toute parenté avec « la comédie romantique, genre bâtard et ignoble1... ».

Peu importe d'ailleurs que l'auteur du Marguillier de Saint-Eustache , s'abandonne, dans la retraite, au découragement et s'entête dans son obstination antiromantique. Le mouvement, dont il parut un instant l'initiateur, s'est propagé sans lui. Dès 1820, c'est une fermentation à peu près générale. Si les théâtres ne donnent guère asile qu'à des œuvres de nouveauté timide, les travaux des critiques et des érudits préparent la matière d'un art dramatique nouveau. Le sixième livre des Martyrs a été comme la révélation de l'histoire, — colorée, vivante, s'efforçantà ressusciter le passé. Une curiosité irrésistible emporte les esprits; mémoires et documents paraissent en foule; de grandes collections sont entreprises : en 1819 celle de Petitot et Montmerqué, en 1823 celle de Guizot, celle de Buchon en 1824. Augustin Thierry se prépare à déclarer la guerre à Mézeray, à Velly, « à leurs continuateurs et à leurs disciples - ».

L'art dramatique peut-il ignorer tout cela et rester fidèle à ses traditions? « Familiarisés avec

copiste, je nie suis borné à coudre et à unir des textes dont l'enchaînement était inarque par les laits qu'ils exprimaient.... »

(Préface de la Mort de Henri IV.)

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