Théâtre par le Cto J.-R. do Gain-Montaignac, gouverneur
du Château Royal de Pau. Paris. Potey et Petit, [1820]. Trois pièces : Charles-Quint à Saint-Just, — la Conjuration des adolescent, — Charles premier.
défaite «les « amis du passé », des « partisans de l'usage1 ». La révolution est inévitable. L'élan est donné.
La même année 1823 voit paraître la Lettre à Chauvei et la brochure de Stendhal, Racine et Shakespeare -. Avec plus de gravité dans l'une, plus de force agressive dans l'autre, les deux œuvres sont d'inspiration analogue et se complètent3. Stendhal est placé mieux que personne pour aider à la diffusion de l'influence italienne. Passionné pour l'Italie, son esprit s'est formé à cette école. Par principe, il se dit ennemi du classique, mais il redoute plus encore ce « galimatias allemand que beaucoup de gens appellent romantique ». Et il ajoute : « Schiller a copié Shakespeare et sa rhétorique; il n'a pas eu l'esprit de donner à ses compatriotes la tragédie réclamée par leurs mœurs... ». C'est là le grand point. Stendhal veut s'en tenir à la définition de Giovanni Berchet et du Conciliatore v. Pour mieux marquer ses affinités naturelles, il évite jusqu'à ce mot de romantisme, d'usage courant; il affecte d'écrire, à l'italienne : le roman ticisme.
« La nation a soif de sa tragédie historique »,
1. Révolution du théâtre, article publ. dans le tome V du Lycée français (1820). Réimpr. dans Critiquez et études littéraires.
2. Paris. Bossange, IS23. — La 2e partie en 1825, Paris, Fournier.
:{. A signaler l'admiration de Stendhal pour Fauriel, ■< le seul savant min pédant de Paris ». (Lettre à. Mlle Duvaucel, 1829.)
4. De- isis. Stendhal a été 1res intéressé pai le dialogue (CKiuii's Visconti, 'nu' Fauriel donnera, eu iS2:s. dans sa traduction de Manzoni (Voir lettres du 2 révrier, du S février, du il décembre, etc.). — Au nombre de ses pseudonymes, ou retrouve d'ailleurs le nom d'Ermes Visconti.
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dit-il encore; et, dans une lettre du <> mais 18-2.'i : « Les Français onl envie de voir sur leur théâtre les tragédies historiques de la Mort de Henri III, de l'Assassinai du due de Bourgogne au pont de Montertau. Ce qu'on goûte le plus dans Shakespeare, en France, ce sont les tragédies historiques de Henri VI et de Richard III. »
Mais ces sujets nationaux, et d'autres encore du
inèinc genre, le Retour de l'île d'Elbe, ClovU «V/a- Idissunl dans les Gaule» à l'aide des prêtres, Charles IX <,u lu rigueur salutaire de la Saint- Barthélémy n'exigent pas seul« ment le sacrifice des règles étroites : « Pour Henri III, il faut absolument, d'un côté : Paris, la duchesse de Montpensier, le clottre des Jacobins; de l'autre: Saint Cloud. l'irrésolution, la faiblesse, les voluptée, et tout à coup la mort, qui vient tout terminer... ». Ils veulent surtout une forme nouvelle : « Présentés en vers alexandrins, ils sont comme sous le masque ' •>. Si le grand charme du théâtre esl dans ces moments d' « illusion parfaite » durant lesquels le spectateur se laisse entraîner par l'action, oubliant tout ce qui n'est pas elle, la scène, les acteurs. l'auteur et lui-même, n'est-ce pas aller contre l'objet de l'art dramatique, que d'accuser, sous prétexte d'art, ce qu'il a d'artificiel? « Une des choses qui s'opposent le plus à la naissance de ces moments
1. Le seul tort do Manzoni est d'avoir méconnu cette nécessité de la prose : « Manzoni est resté le premier poète tragique de l'Italie. L'inconvénient de son talent, c'est qu'il aime trop à faire de beaux vers. Sun dialogue n'est pas rapide; ses personnages ont l'air arrêtés par le soin el le plaisir de bien parler. » (Lettre du 0 mars 182H.I
d'illusion, c'est l'admiration, quelque juste qu'elle soit d'ailleurs, pour les beaux vers d'une tragédie. » Sur oe point, Stendhal est plus catégorique encore que le comte de (lain. On connaît, au reste, son antipathie pour la poésie, son injustice obstinée à Pégard des grands créateurs du lyrisme1.
A cette date de 1823, une double voie s'ouvre au romantisme français. Au moment précis où les jeunes poètes, disciples de Chateaubriand, catholiques et monarchistes, comptant sur Soumet et Guiraud pour renouveler le théâtre, vont s'efforcer à la Muse française de préciser leur idéal, l'auteur de Jiacine et Shakespeare pose les principes du romantisme libéral, romantisme de prosateurs, amoureux de vérité, toujours en garde contre la duperie du sentiment et dés mots, — romantisme par lequel s'ébauchent déjà, sur bien des points, les théories du naturalisme futur-.
Que ce drame, tel que le lèvent Fauriel et Stendhal, ne puisse prétendre à des triomphes immédiats, cela se conçoit. Avec ce dédain, non seulement de quelques conventions plus ou moins légitimes, mais de tout ce qui est effet, procédé de théâtre, il est difficile de s'imposer sur la scène. C'est une chose que le public ne pardonne jamais, — dans le premier moment. Et précisément, le
1. Dan- V Essai sur l'amour (1822): » Les vers furent inventés pont aider la mémoire; les conserver dans l'art dramatique, reste de barbarie ».
2. Voir la préface du Théâtre (\<~< Goncourl (1879) : la Pairie
en damier • a cela que je ne retrouve nulle pari, dans aiieuii
drame du passé : une documentation historique qui n'a pas
été encore tentée au théâtre ». C'est manquer un peu de docu-
succès de Saûl et des Macchabées devrait avertir leurs admirateurs enthousiastes qu'il y a là seulement des œuvre- bâtardes, à qui l'avenir ne devra
lien.
C'est devant un auditoire plus restreinl que se produiront les premiers essais du théâtre nouveau. Tous les historiens du romantisme ne tarissent pas sur [es soirées de L'Arsenal. Mais un premier cénacle déjà, d'aspirations toutes différentes, s'est,
avant celui-ci. constitué autour d'il. Hevle. Le
salon des Stapfer a réuni un groupe de jeunes écrivains qui se retrouvent, rue Chabanais, aux vendredis de Vioflet-le-Duc et aux dimanches de son beau-frère, Etienne Delécluze. Et ce sont des causeries passionnées, des lectures, des discussions à l'infini.... 11. Beyle, qui vient ici taire provision de nouvelles pour ses chroniques du \ew Monthly Magazine, tient la première place avec sa verve intarissable el son art de lever des idées. Auprès de lui. le jeune Mérimée, A. Stapfer, V. Jacqucuiont, Ampère1, Ch. de Rémusat, L. Vitet, le joyeux Dittmer et le grave Cave; des professeurs, H. Patin, Ch. Magnin, V. Leclerc; d'anciens rédacteurs du Lycée français, bientôt « doctrinaires » du Globe.... Quelques classiques aussi, car, entre classiques et romantiques libéraux, il y a autant d'occasions de s'entendre que de motifs
1. Sainte-Beuve (Nouveaux lundis, XIII. p. 190) signale de lui
une tragédie de Rosetnonde, œuvre de jeunesse inspirée de VAdelchi de Manzoni.
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de querelles. Point de femmes, en revanche, ni de poètes : l'imagination est tenue en singulière défiance, et Stendhal a imposé son prosaïsme '.
Ses paradoxes ont force de loi. La plupart de ces jeunes gens ont pour ambition de réaliser ses idées sur le théâtre et les œuvres dont on écoute la lecture s'inspirent de son esthétique. E. Delécluze a tenu un procès-verbal minutieux de ces réunions. Ch. de Rémusat, qui annonçait en 1820 la Révolution prochaine, prêche d'exemple avec ses deux drames, V Insurrection de Saint-Domingue et la Féodalité2....
Mais déjà, un jeune débutant l'a devancé. Introduit par A. Stapfer dans le salon de son père, Mérimée l'ut conduit chez Delécluze par le Futur libraire Sautelet. C'est là qu'il donna lecture de son premier drame, un Cromwell resté inédit3.
1. En 1X27, dans l'avanl-propos de Delécluze ù sa traduction de Roméo et Juliette de Luigi da Porto (Paris, Sautelet) : « Rien ne serail plus fatal a. la langue française que si nos écrivains, entraînes à l'imitation des idiomes du Nord, transportaient la phraséologie de ces derniers dans le nôtre, il y a quelque chose de gonflé, d'élastique jusqu'à l'infini, dans les idées des hommes du Septentrion, qui disloque et l'ait craquer, si je puis m'exprimer ainsi, nus phrases latino-françaises. Les ouvrages de M. de Lamartine, brillantes inspirations de- poésies de lord Byron, viennent à l'appui lie ce que. j'avance.... »
2. Voir B. Delécluze, Souvenirs de soixante années, Paris, Michel- Lévy, IS02. p. 208. La lecture de L'Insurrection de St-Dominguc fut faite chez Dubois, le directeur du Globe, niais en présence des auditeurs habituels. Ces deux pièces ne nous oui pas été
Conservées. Un autre drame de Ch. de Rémusat, plus intéressant, la Saint-Barthélémy, a été publie par son fllq en 1S78 (Calniann-Lcvvi. Postérieur aux précédents, il appartient à la même période, 1824-1828, et relève «le la même esthétique.
:i. A remarquer la prédilection de ces créateurs du théâtre historique pour certaines époques déterminées : La révolution
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Celte lecture produisit un grand eflfel de surprise. Par haine des artifices de théâtre, — ou plutôt pour prendre déjà cette attitude d'indifférence et de détachement qui devait lui rester familière, — l'auteur affecta une simplicité de ton fort éloignée des usages. Il s'efforça d'être monotone; il se garda de rien mettra en lumière, d'accuser aucun effet. - N'observant plus que les repos strictement indiqués par la coupe «les phrases, niais sans élever
ni baisser jamais le ton, il lut ainsi tout son draine sans modifier ses accents, même aux endroits les plus passionnés. L'uniformité de cette longue cantilène, jointe au rejet complet des trois unités, auquel les esprits les plue avancés à cette époque n'étaient pas encore complètement faits, rendit cette lecture assez froide. On saisit bien le sens de quelques scènes dramatiques et la vivacité d'un dialogue en général naturel; mais le sujet extrêmement compliqué el les changements de scènes trop fréquents rendirent l'effet total de cette lecture vague, et la société des lecteurs de Shakespeare eux-mêmes ne purent saisir le point d'unité auquel tous les détails devaient se rattacher. Néanmoins, comme la plupart des auditeurs partageaient les idées et les espérances du lecteur, et qu'au fond il entrait encore plus de passion que de goût littéraire
d'Angleterre (Gain Itontaignac; Mérimée;la Mort de Charles Ier de ('.h. d'Outrepont, 1827; Hugo"). — La Ligue ci la lin du
\\i' siècle (Vilct: la Saint-Barthélémy et la mort de Henri III, de Ch. d'Outrepont, 1X20: la Saint-Barthélémy, de Rémusa t; le Budget de Henri III, île Rœderer, 1828; la Réforme en JôOO. de S. Germeau, 1820 i Dumas). — La révolution et l'empire (Cave ei Dittmer; Loève Veymars; la Mort de Louis XVI, d'À. Duchatellier. 1828: les Septembriseurs, de Regnier-Destourbet, 1829, etc.).
dans le jugeaient qu'il fallait porter sur le drame, tous tes jeunes amis de Mérimée l'encouragèrent à suivre la voie qu'il avait prise. Beyle, en particulier, quoique déjà d'un âge mur, le félicita de son osai avec plus de vivacité que les autres1.... »
Mérimée était tout disposé à suivre ces conseils. En l'espace de quelques mois, on entendit chez Delécluze les Espagnols en Danemark, Une Femme est un diable, le Ciel el l'enfer.... Et lorsque Sautelet et Paulin publièrent ces petites pièces, les habitués du cénacle purent considérer le succès du volume comme une victoire dont ils avaient le droit d'être fiers.
Ce n'es! pas qu'il faille voir simplement dans le Théâtre de Clara (kizul une application des théories stendhaliennes. Si réelle que soit ici l'influence d'il. Beyle, elle n'est pas exclusive ni tyrannique. Mérimée a une personnalité trop accusée pour n'être qu'un disciple; dans le cénacle même, il a pris une place égale à celle de son ami et il a, sur lui, cette supériorité d'être un artiste
D'autre part, sa curiosité s'est portée sur trop d'objets divers, son esprit est trop vif pour qu'il s'en tienne à de sèches évocations historiques. Le travestissement dont il s'affuble n'est pas une simple fantaisie; il a le goût des actions violentes, à l'espagnole; il se garderait de nier les droits de l'imagination. Mais son imagination ne s'abandonne jamais à elle-même; elle est soumise à une discipline rigoureuse. Les actions qu'il nous présente se condensent en un petit nombre d'épisodes tou-