‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 81 sur 146 · Préface de · texte numérisé non relu

Préface de

l'unité romantique et LE CÉNACLE. 173

les disciples de Stendhal ont marqué la voie. Mais, d'autre part, ces initiateurs ne sont guère que des théoriciens qui, difficilement, atteindraient le public.

Un an plus tard, l'auteur des Études françaises, Emile Deschamps, prêche encore l'union, la collaboration de toutes les forces d'avenir, l'oubli des querelles médiocres : « Philosophes, poètes, historiens, vraiment dignes de ees noms, unissez-vous de cœur et d'action, au lieu de vous diviser par de vaines théories et de discuter pour de vaines préséances; vous tenez les trois sceptres de la pensée, ne vous en faites point des armes les uns contre les autres, mais joignez les en faisceau et vous serez invincibles. Songez que c'est par cette alliance irrésistible de tous les talents que vos devanciers ont sapé les bases de l'ancienne société et posé celles du nouvel ordre de choses. Serez-vous moins loris et moins unis pour réédifier, consolider et embellir?... Vous tous qui avez la science, le jugement et l'imagination, ne formez qu'une ligue en faveur de l'ordre et de la civilisation.... Mettez en commun tous vos trésors et toutes vos forces pour faire avancer le grand œuvre du xixc siècle et laissez les versificateurs continuer en paix leur innocent métier1.... »

Maintenant, la confiance est permise. Bien des préjugés anciens ont désarmé: -< C'est une chose

[.Préface des Stades françaises.... L'ouvrage est porte ;\u Journal de la Librairie du l,r novembre 1828.

merveilleuse à voir, observe encore Emile Deschanips, que la promptitude avec laquelle s'esl faite l'éducation du public. » Il s'est laissé gagner par une curiosité féconde. La France a renoncé à cet orgueil étroit qui ne voulait voir que barbarie hors de ses frontières. C'en est fait de « ces vieilles indignations nationales », de « ces gothiques haines de l'étranger », de « cette patriolerie littéraire », dont la troupe de Penley avait été victime en 1822.

Aux comédiens anglais qui passent la Manche en 1887, Parts réserve un accueil enthousiaste. Peut- 6tre cet enthousiasme est-il un peu artificiel. Il y a là une sorte de coquetterie d'amabilité.... Pourtant on doit tenir compte à la foule de cette sympathie qui s'offre largement, de ce désir nouveau de comprendre1. Devant les comédies, un peu de surprime, une réserve polie. Mais la presse signale le succès de Kemble dans Hamlet , Othello, Romeo, de Macready dans Macbeth, de Kean dans le Marchand de Venise. Quant à l'étoile féminine de la troupe, miss Harrietl Smithson, il lui a suffi de paraître, de faire entendre la musique de sa voix. Les jeunes romantiques du parterre ont-ils môme besoin de comprendre ses paroles? En elle, c'est l'âme même de cette poésie qui se révèle. Ils frissonnent d'enthousiasme, et de l'enthousiasme à la passion la distance n'est pas grande : on sait la frénésie d'amour qui

1. Voir les articles de la Pandore cités par Des Granges. — P. Duport, Essais littéraires sur Shakespeare ou analyse raisonnée, scène par scène, de toutes les pièces de cet auteur, Paris, Letellier 1827-28. — N. P. Ghaulin, Précis des pièces dramatiques de Shakespeare avec observations et notices, Paris, Pinard, 1828. —

s'empare de Berlioz1.... Ces acclamations à l'interprète d'Ophélie et de Juliette, n'est-ce pas une façon bien française de rendre justice au poète?

En présence des littératures étrangères, ces jeunes gens sentent revivre en eux quelque chose de l'ardeur qui animait les poètes de la Pléiade devant l'antiquité renaissante. Eux aussi s'écrieraient : « Pillez moy sans conscience les sacrez I h résors... ». Dans ses Études, Emile Deschamps réunit la Cloche de Schiller, le Roi de Thulé et la Fiancée de Corinlhe de Goethe, des Romances sur Rodrigue. Silencieux jusqu'ici, son jeune frère est allé vivre quelques mois dans la patrie du Dante; pour comprendre l'œuvre du grand banni, il faut avoir respiré l'air qu'il respira, il faut s'être modelé une âme à l'image de la sienne2.... En 1828 encore, la double traduction des Fiancés de Manzoni, le Faust de Gérard de Nerval.

En toutes choses, c'est un besoin d'air libre et d'élargissement. Des questions nouvelles se posent. Questions techniques d'abord. Jusqu'ici le romantisme, même dans ses œuvres les plus personnelles, était resté tributaire de la langue et de la versification pseudo-classiques. Il suffit de lire les vers insérés dans la Muse française l... Com-

Moreau, Souvenirs du théâtre anglais à Paris (Dessins do Peveria et Boulanger), Paris, Gaugain-Lambert, 1827-28. — E. Chapua, Essai critique sur le théâtre français publié d'après des notes a/iglaises, Paris. Pohthieu, 1827.

1. H estvai que la malheureuse actrice paiera bien cher cette popularité. Revenue & Paris an printemps de 1830, elle sera réduite à jouer à L'Opéra-comique des rôles muets,

2. Lu Divine Comédie d'Antuiii Desrliainps paraîtra à la lin de

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ment prétendre à plus de sincérité et de passion avec cette forme imprécise et incolore. Les paradoxes de Stendhal ont rendu service aux poètes en les forçant à secouer leur timidité. A ce négateur de la poésie, il faut montrer qu'elle peut être vivante, que, sur le théâtre même, le vers peut acquérir la souplesse, la franchise simple, l'aisance et la vigueur de la prose la plus naturelle. Là surtout est la nouveauté de Cromwell.

Ni les romantiques stendhaliens, ni les classiques ne s'y trompent. Ceux-ci s'indignent abondamment. Dans les Débats du 29 janvier 1828 ' : « M. Hugo a dit : Puisque Delille et son école de versification correcte, élégante, harmonieuse, conforme à tous les principes de l'art, ennuient le lecteur, l'afTadissent, le rebutent, ce qu'on appelle correction, élégance, harmonie, art enfin est au moins inutile; délivrons-nous de tous ces vieux préjugés de rhétorique : en prenant une voie contraire, nous arriverons à un but opposé ». Étrange prétention de ce jeune homme de poser en principe « que notre langue n'est pas fixée, qu'on peut parler un autre français que celui de Racine, Boileau, Fénelon, Voltaire, que même une langue ne se fixe pas ou qu'alors elle meurt! » A quoi l'ont conduit de pareilles doctrines? « Quel est l'idiome nouveau dont il est l'inventeur? Rien n'est plus simple : rejeter les lois générales du goût et des convenances en les accusant de caprice et de convention,... descendre aux locutions les plus vul-

1. L'article est signé R. — En passant à l'opposition en 1824, les Débats n'ont pas renoncé à leur intransigeance classique.

gaires et les plus triviales en donnant pour raison qu'elles ont de la vérité ou du caractère : tel est, à peu près, tout le secret de ce langage récent.... » Plus de césures, plus d'harmonie, plus de rythme, ritique triomphe de montrer qu'il dépendrait de l'imprimeur de transformer en une prose « assez commune » «les tirades poétiques du genre de celle-ci : « Mais la chose esl plus facile à dire qu'à faire en vérité/ Comment, diable! introduire Hochester chez Cromwell? Il faudrait être adroit. El n'est-ce pas assez, juste Dieu.' que d'avoir sur le corps, par l'effet de nos guerres fatales, exil, proscription....» Et ces vers encore, qui peuvent s'écrire en chiffres :

Demain, 2.*> juin I0o7...

Oui. vous êtes, invlnrd, de 99,

Moi de 1608!...

La réplique de Sainte-Beuve que les Débats insèrent impartialement — six mois après (13 août 1828) — est assez amusante : « Dans l'article assurément fort remarquable qu'un critique, aussi plein d'esprit que d'urbanité a consacré ces jours derniers à l'examen du style et de la versification du Cromwell, moi indigne, qui vous lis très assidûment, et qui, par goût, suis grand amateur de ces questions littéraires, je me suis permis de noter quelques omissions, et, à ce propos, il m'est revenu à l'esprit deux ou trois autorités qui ont échappé, je ne sais comment, à la mémoire de l'érudit critique. Ainsi, par exemple, à côté des vers du Cromwell qui peuvent s'écrire en chiffres, M. R. aurait pu citer les suivants qui sont, je crois, de Racine :

Toute chose

De tirant en l'état, on appointe la cause,

Le 5* ou 6e avril 56..,.

Quant aux vers qui ressemblent assez à la prose pour l'aire illusion et qu'on pourrait transcrire en lignes plates à l'usage des simples comme M. Jourdain, je crois que rien n'égale l'exemple suivant (il s'agit d'une partie de chasse) : A trois longueurs de traits, lai/aut, voilà d'abord le cerf donné aux chiens. JT appuie et sonne fort. Mon cerf débuche et /xisse une assez longue plaine ; et mes chiens après lui ; mais si bien en haleine (/non les aurai l couverts tous d'un seul justaucorps. Il vient à la forêt. Nous lui donnons (dors la vieille meute; et moi je //rends en diligence mon cheval 'alezan. Tu ras vu?... Ce sont des vers de ce barbare Molière, lequel, comme on sait, versifiait si mal quoiqu'il eût assez de facilité pour trouver la rime. »

Sans parler de son amitié pour le poète, Sainte- Beuve avait des raisons sérieuses d'intervenir dans le débat. Dans le vers de Hugo, il retrouve « cet alexandrin primitif, à la césure variable, au libre enjambement, à la rime riche qui fut d'habitude celui de Du Bellay, de Ronsard, de D'Aubigné, de Régnier, celui de Molière dans ses comédies en vers et de Racine en ses Plaideurs, que Malherbe et Boileau eurent le tort de mal comprendre et de toujours combattre1... ». Ses études sur le xvie siècle,

1. Tableau historique et critique de la poésie... au XVIe s. (Voir p. 78, 195, 367....) — L'ouvrage est porté au Journal de la Librairie du 19 juillet 1828. — Rémusat, dans la Revue française (janvier 1829) : « Un nœud plus étroit qu'on ne pense rattache aux œuvres poétiques de M. V. Hugo les recherches de critique et

poursuivies toujours avec le souci de justifier le présent par le passé, l'ont accoutumé aux audaces de la liberté. Surtout, elles lui ont révélé l'importance de la technique : ce qu'il y a d'original chez vieux poètes, c'est Y instrument que Chénier a repris « par droit d'héritage », pour le dérouiller, le retremper et Y assouplir....

A cet égard, le Tableau est une œuvre capitale. Il ne suffit plus à Sainte-Beuve de protester contre certaines règles. C'est une véritable théorie du style poétique qu'il veut donner : « Le vers, selon l'idée que nous en avons, ne se fabrique pas de pièces plus ou moins étroitement adaptées entre elles, mais il s'engendre au sein du génie par une création intime et obscure. Inséparable de la pensée, il naît et croît avec elle; elle est comme l'esprit vital qui le façonne par le dedans et l'organise. » Par le dedans, là est l'essentiel; l'erreur classique fut de déterminer par le dehors, a priori et d'une façon invariable la contexture de son alexandrin, ou l'harmonie de ses strophes lyriques.

Emile Deschamps arrive, par une voie différente, à des conclusions analogues : « La poésie n'est pas seulement un genre de littérature, elle est aussi un art par son harmonie, ses couleurs et ses images- et, comme telle, c'est sur les sens et l'imagination qu'elle doit d'abord agir, c'est par cette double route qu'elle doit arriver au cœur et à l'entendement. De là vient que les grands

d'histoire de M. Sainte-Beuve. L'an est, en effet, le critique de ['école dont l'autre est le chef, »

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musiciens et surtout les grands peintres, enfin tous les artistes distingués, sont bien plus sensibles à l;i poésie et, par Conséquent, en sont bien meilleurs juges que les hommes de lettres proprement dits.... h Artiste, le poète doit façonner sa langue et son rythme comme le sculpteur pétrit sa terré, comme le peintre môle ses couleurs., en plcmo indépendance. Il n'est pas de facture, <lr si/slcmi' /larmnniijiic qui puisse s'imposer. Le travail du vers es! une création perpétuelle* Une pensée, une imagination, une sensibilité libres ne veulent pas d'une formé esclave. « Ceux qui ne comprennent pas d'autre mélodie que celle des v ers de Racine ne sont pas capables même de sentir les beautés <le ce grand poète. Us font l'effet de ces latinistes qui sont tout déconcertés quand on les sort de l'hexamètre de Virgile ou du pentamètre d'Ovide.... L'harmonie de Mozart n'a rien de commun avec celle de Cimarosa.... »

Il y a là bien des idées qui ne seront pas perdues pour les romantiques artistes de la gé né ration suivante et pour les théoriciens de l'art pour l'art. Le doux Emile Deschamps a été un des premiers à prêcher le mépris du vulgaire, — dans quelques années on dira du bourgeois. « Le Odi profanum vulgus et arceo d'Horace, tout impertinent qu'il paraisse, devrait être l'épigraphe de chaque œuvre vraiment poétique '. »

Ainsi assouplie, ayant en main un instrument plus puissant et plus fin, la poésie peut enrichir sa matière. La préface des Orientales revendique pour

1, Préface des Études françaises, p. xvm, xix, lu.

elle les droits que réclamait pour le théâtre la préface de Cromwell1. Il n'est rien qui lui soit interdit, son domaine est illimité : « Tout relève de l'art, tout a droit de cité en poésie ». La vérité n'est plus l'apanage de la prose seule, comme l'avaient cru longtemps les classiques libéraux; dans les curiosilés les plus nouvelles de la science elle cherche son bien 2. Avec les ressources infinies du rythme, du dessin et de la couleur, elle est capable d'évoquer les décors les plus riches et les plus précis.

Et elle anoblit de môme les sujets les plus médiocres, les réalités les plus humbles. Après André Ghénier, à côté de Lamartine, de Vigny, de Hugo, d'E. Deschamps, Joseph Delorme indique l'originalité de son effort : « S'il a exprimé au vif et d'un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques jusqu'ici trop dédaignés; s'il a rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique..., on voudra bien lui pardonner peut-être l'individualité et la monotonie des conceptions, la vérité un peu crue, l'horizon un peu borné de certains tableaux... ; lui aussi, il aura eu sa part à la

1. Voir Bar.it, le Style poétique et lu révolution romantique.

2. « On s'occupe beaucoup plus de l'Orient qu'oïl ni" l'a jamais fait. Les études orientales n'ont jamais été poussées si avant.... Jamais tant d'intelligences n'ont l'ouillé. à la l'ois ce grand aliime de l'Asie. Nous avons aujourd'hui un savant cantonné dans chacun <\r< idiomes de l'Orient, depuis la Chine jusqu'à l'Egypte. Il résulte de tout cela que l'Orient, soii comme image, soit comme pensée, est devenu pour les intelligences autant

que pour les i marina I ions une sorte de préoccupation générale a laquelle Tailleur de ce livre a obéi, peut-être à son insu.. . •• (Préface des Orientales, janvier (829.)

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grande œuvre, lui aussi il aura apporté sa pierre toute taillée au seuil dq temple '... ».

Le pittoresque des Orientales, le réalisme de Joseph Delorme : eh matière poétique, comme dans le drame, la fusion des deux roman lismes a été féconde J.

L'école n'est plus une petite chapelle prudemment fermée. C'esj un parti véritable, prêt à accueillir tous les concours, ennemi seulement de l'immobilité et de la routine. Les barrières tombent, emportées par un grand souffle de liberté. Ce qu'applaudissent les auditeurs enthousiastes de Cousin, de Guizoi et de Yillemain, ce n'es! pas seulement le talent des maîtres, c'est l'avenir qu'ils annoncent. En face du parti théocratique, ils traduisent les aspirations communes de tous ceux qui demandent l'affranchissement des consciences et de la pensée. La politique, l'éloquence, la poésie, toutes les forces de l'esprit peuvent servir le même idéal :(.

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